3167 – Chine, États-Unis, Canada, « Diplomatie de la peine de mort » … Ren Zhengfei, le PDG de Huawei sort de son silence

 

18 janvier 2019 –  Jean-Paul Yacine – Chronique

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Ren Zhengfei 任 正 非, 74 ans, PDG de Huawei, qu’il a fondé en 1987. Ancien officier du génie de l’APL il doit son ascension et la fortune de son groupe dont la valeur est aujourd’hui estimée à 3,4 Mds de $, à l’appui de l’État et à son travail acharné. Orientant ses efforts vers la satisfaction du client et resserrant ses priorités autour de la constante recherche de l’excellence dans le secteur des infrastructures télécom et des téléphones portables, le groupe s’est taillé des parts de marché par une stratégie circulaire développée à partir des zones laissées en friche par les grands du secteur.[1*]
Figurant dans les 3 premiers groupes mondiaux avec des ventes annuelles passées de 29 Mds de $ en 2011 à 100 Mds de $ aujourd’hui, Huawei rencontre aujourd’hui des vents contraires aux États-Unis où il est soupçonné de collusion avec l’État chinois.[2*]
Pour la 3e fois de sa vie à la tête de l’entreprise Huawei, Reng Zhengfei, son très secret et très discret PDG, vient de s’exprimer sur un ton à la fois ferme et conciliant. Le moins qu’on puisse dire est que l’exceptionnel contexte de cette rare intervention publique renvoie à des enjeux bien plus larges, ponctués par l’éruption récente de dangereuses tensions aux ramifications enchevêtrées et multiples.

Afin de bien saisir combien la portée de la parole publique de Ren dépasse la simple controverse avec Huawei et même la tension de l’arrestation de sa fille au Canada, il faut garder en mémoire les événements structurant la situation dans laquelle baigne la rivalité sino-américaine.

Les jalons de la crise.

Le 15 janvier 2019, la cour du Liaoning a condamné le citoyen canadien Robert Schellenberg, 36 ans, à la peine de mort révisant à la hâte une sentence précédente de 15 ans de prison, jugée trop laxiste. Selon la cour de Colombie Britannique, entre 2003 et 2012, Schellenberg, qui souffre d’addiction à la drogue a déjà été condamné 11 fois pour usage stupéfiants et conduite imprudente. La police chinoise qui l’a arrêté en 2014 affirme qu’il tentait de passer en fraude 227 Kg de méthamphétamine de Dalian vers l’Australie, dans des sacs en plastique dissimulés dans des pneus en caoutchouc.

 

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1) La guerre commerciale déclenchée par Washington contre Pékin dure depuis près de 200 jours. Elle est dilatée en un conflit global où se croisent l’influence géopolitique et, exacerbé en mer de Chine et à Taïwan, le télescopage des « valeurs » occidentales réfutées par les « caractéristiques chinoises ».

chine meng wanzhou, ba36f92c-ff6d-11e8-93b7-146c6b325962_1280x720_132335 Meng Wanzhou

2) Accusée par Washington de fraude bancaire dans le but de favoriser les affaires de Huawei en Iran, Meng Wanzhou, la fille de Ren, arrêtée le 1er décembre à Vancouver et libérée sous une caution de 7,5 millions de $, attend, un bracelet à la cheville, une décision des juges canadiens.

L’enjeu est d’importance puisqu’il s’agit de savoir si elle sera extradée vers les États-Unis [5] où, au nom de l’extraterritorialité des lois américaines, elle risquerait 30 ans de prison.
Dans un communiqué, Huawei a nié les charges contre Meng et répété que les accusations d’espionnage, de viol de propriété intellectuelle et de cyber-intrusion proférées par Washington procèdent d’une manœuvre politique.
Le 12 janvier, pour donner du crédit à ses réfutations, Huawei se désolidarisait publiquement de Wang Weijing un directeur des ventes de la compagnie arrêté en Pologne pour espionnage. En réalité, aux États-Unis, l’épisode n’a fait qu’alimenter encore les soupçons d’intrusion malveillante.

3) En Chine, en représailles de l’arrestation de Meng, 13 Canadiens ont d’abord été placés sous les verrous. Si la plupart ont été relâchés comme Sarah McIver qui fut incarcérée pour travail illégal puis libérée, 2 d’entre eux, sont toujours en prison sans charges précises.

canada michael spavor zvjf4qa73rbcnmsg5ks325spz4                Michael Spavor

Michael Spavor, consultant impliqué dans les relations culturelles avec la Corée du Nord qu’on dit proche de Kim Jong-un, avait facilité la visite à Pyongyang du basketteur américain Dennis Rodman en 2013 et 2014. Il a été arrêté à Dandong en décembre après l’interpellation de Meng à Vancouver.

canada michael_kovrig  Michael Kovrig

Même chose pour Michael Kovrig, ancien diplomate canadien, correspondant pour l’Asie du Nord-est de l’International Crisis Group. Lui aussi détenu sans qu’aucune accusation n’ait été retenue contre lui.

canada le canadien robert schellenberg 2f820e9da6deca3a38b7ecda67c9af4b le canadien Robert Schellenberg

4) Surtout, le 14 janvier la haute cour du Liaoning qui rejugeait l’affaire après avoir décidé en appel qu’une première sentence de 15 années de prison était trop laxiste, condamnait à mort pour trafic de drogue le canadien Robert Schellenberg qui, depuis son arrestation, clame son innocence.

La précipitation dans laquelle a été prise la décision d’un nouveau procès et le caractère expéditif du 2e jugement attestent que la condamnation à la peine capitale est une riposte à la mise en accusation de Meng et un chantage exercé contre Ottawa pour empêcher un éventuel jugement d’extradition si le département de la justice américain en faisait la demande.
Ce qui ne signifie pas que Schellenberg sera exécuté. A la « diplomatie de la peine de mort » ou « de l’otage » – c’est le titre de certains grands médias internationaux – succèdera celle de l’ambiguïté et de l’attente.
Depuis la réforme de la justice lancée en 2005 – 2006, et toujours en cours en Chine visant à « exécuter moins, mais mieux », les condamnations à mort sont toutes réexaminées par la Cour Suprême .

Ainsi la situation est-elle suspendue à une double expectative : celle du département de la justice américain n’ayant pas encore formulé de demande d’extradition à l’encontre de Meng Wanzhou aux prises avec la brutalité de l’extraterritorialité judiciaire américaine ; celle de la Cour suprême chinoise qui fera durer le suspense aussi longtemps que le sort de la fille du PDG de Huawei ne sera pas éclairci.

En attendant une embellie.

En 2018 Ren Zhengfei a été désigné homme de l’année par le magazine Yazhou Zhoukan 亞洲 週 刊. Le commentaire précise que Huawei est le seul groupe des 500 premières entreprises mondiales à ne pas être coté en bourse. Sa « culture de loup » “狼性文“ (privilégiant le travail en meute, ndlr) base de son succès, lui a permis, dit le journal, de passer en 30 années « d’une petite entreprise de 6 employés à une multinationale de 180 000 personnes défiant l’hégémonie américaine ».

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Tel est le contexte ayant entouré la rare interview publique donnée par Ren Zhengfei à un groupe de journalistes chinois le 15 janvier au siège de son groupe à Shenzhen.

Elle fut aussitôt relayée par les grands médias américains de CNN au New-York Times en passant par le WSJ. Ailleurs – entre autres – Le Monde, La Tribune, Les Echos le Financial Times, The Guardian, la Deutsche Welle, la BBC, le Japan Times, le South China Morning Post et beaucoup d’autres ont couvert l’événement.
Détail crucial, donnant à l’incidence une indéniable portée de marchandage politique, Ren Zhengfei s’exprimait après que Donald Trump lui-même ait, à la mi-décembre, suggéré qu’il pourrait peser dans l’affaire si l’intérêt des États-Unis était en jeu.

En haussant l’analyse d’un étage, on constate que la Chine est la seule à tenir la dragée haute à Washington sur ses prétentions de justice extraterritoriale appuyée à l’utopique rigueur absolue de la loi, en réalité, instrument d’un puissant impérialisme industriel.

Au demeurant, l’important n’est pas tant ce qu’a dit Ren, que le moment où il s’exprime.

Au milieu d’une féroce rivalité de pouvoir entre Washington et Pékin, prenant le Canada en écharpe, alors que la suite de la bataille est en suspens en Chine comme aux États-Unis, l’intervention d’un homme dont le prestige est incomparable dans l’appareil, n’a certes rien réglé directement.

Mais, au-delà des postures et des grands principes que chacun transgresse au gré de ses intérêts en jurant la main sur le cœur du contraire, elle eut la salutaire vertu d’ouvrir une lucarne sur l’exigence de pragmatisme, condition de l’apaisement.

Le « calme des vieilles troupes »

Sous l’impulsion du président qui ne transige pas avec les règles, le groupe pratique l’auto-contrôle et l’auto-sanction qui n’épargne personne dans la haute direction. Récemment le Conseil d’administration a infligé à Ren Zhengfei et à 5 de ses principaux collaborateurs des amendes allant de 1 million à 500 000 à Yuan (150 000 $ à 75 000 $) pour défaut de qualité et fraude commerciale.

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A la tête d’un groupe à l’emprise globale tentaculaire, fleuron emblématique de la « high-tech » chinoise, comptant 180 000 employés, n°1 mondial des équipements télécoms, n°2 des téléphones portables derrière Samsung et devant Apple, dont le total des ventes a atteint 100 Mds de $ en 2018, le Président Ren a d’abord réaffirmé son patriotisme chinois.

Puis sans surprise, en phase, avec le Waijiaobu, il a répété qu’en Chine

« aucune entreprise informatique n’était autorisée à insérer des logiciels espions dans ses produits », ajoutant que « ni lui ni Huawei n’avaient jamais reçu de demande illégale d’espionnage de la part des autorités chinoises. » [5]. « Personnellement je ne porterais jamais atteinte aux intérêts de mes clients ».
Après avoir indiqué que sa fille lui manquait, remercié les autorités de Vancouver pour la manière dont elle était traitée, il a marqué sa confiance envers la justice canadienne, avant d’exprimer un hommage appuyé à Donald Trump – « un grand président » dont, dit il, il avait apprécié la décision de réduire les taxes des entreprises.
Enfin, ayant tracé sa vision d’avenir du groupe, à sa manière, prudente, toujours teintée de pessimisme et de modestie, il a, non sans ironie, précisé que la guerre commerciale avec Washington n’avait pas affecté sa société, mais qu’en 2019, les difficultés feront que la croissance ne dépassera pas 20% (sic).
Il est aussi revenu sur la structure du capital toujours opaque mais, dont a t-il dit, la totalité est aux mains de 97 000 actionnaires du groupe, sans la moindre participation extérieure. Il est un fait que la capitalisation de la compagnie opérant à l’écart des turbulences des marché financiers ne doit rien à la spéculation qui dilate souvent sa valeur réelle au-delà de la réalité de ses avoirs et de son potentiel industriel tangible.
Et, faisant allusion à l’embargo infligé à la compagnie sur le marché américain :
« Si certains pays n’achètent pas nos produits. Nous pouvons réduire la voilure. Tant que nous serons capables de nous nourrir nous-mêmes, nous aurons un futur ».

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Il est cependant possible que Ren ne soit pas au bout de ses peines. Selon le WSJ du 16 janvier, le département de la justice américain, dans un schéma proche du harcèlement, prépare une plainte contre Huawei pour vol de la technologie d’un robot développé par T-Mobile filiale de Deutsche Telekom pour tester les portables. En réalité, il s’agit d’une redite exhumée dans le cadre de la campagne de lutte contre le vol de technologies par la Chine.
Le cas avait déjà été jugé en 2017. T-Mobile avait été gratifié de 4,8 millions de $ de dédommagement versé par Huawei pour rupture de contrat à la suite du comportement de deux employés du groupe chinois ayant pénétré sans autorisation dans un laboratoire d’essais et pris des photos interdites du robot. Mais à l’époque l’arbitrage n’avait ni conclu à des dommages, ni à un enrichissement illégal, ni à un comportement délibéré et malveillant de la part de Huawei.

Note de contexte. La peine capitale en Chine.

Pour pallier l’absence de zones d’exécution capitale dans les prisons et par souci de rentabilité, la sécurité d’État a mis en services des bus itinérants 死刑车 dont l’aspect extérieur est celui d’un véhicule de police.

 

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Partie de l’arsenal répressif chinois, bénéficiant du soutien de 80% de la population comme dans nombre de pays d’Asie y compris au Japon, en Corée du sud et à Singapour, la peine de mort s’applique le plus souvent dans les cas de crimes de sang et de trafic de drogue. Il reste que dans la plupart des pays asiatiques la peine de mort peut également frapper les auteurs de crimes économiques graves.
Les rapports réguliers d’Amnesty International soulignent chaque année que, malgré une baisse notable du nombre d’exécutions, la Chine procède à elle seule à autant de mises à mort que le total des autres pays de la planète réunis. Les chiffres récents entrant dans la catégorie des « secrets d’État » sont mal connus.
Les experts de la question appartenant à Amnesty ou à l’association Dui Hua situent le nombre d’exécutions annuelles autour de 2000 en Chine. En 2011 un amendement à la loi, le 2e après celui de 1997, avait réduit la liste des motifs d’exécution capitale de 68 à 53, dont beaucoup restent cependant d’ordre économique.
Cette réminiscence inflexible s’enracine dans l’antique tradition philosophique légiste véhiculée par Shang Yang (390 – 338 av. JC) qui considérait que la loyauté à l’État devait prévaloir sur tout le reste, y compris sur les allégeances familiales. Le principe était que l’harmonie sociale reposait non seulement sur des châtiments cruels, même pour des délits mineurs, mais également sur l’élimination des proches des coupables en cas de trahison.
Bien que rarement mise en œuvre dans l’histoire, cette pratique radicale est restée dans la mémoire historique sous le nom de « 株连 九族 – zhu lian jiuzu – les 9 clans coupables par association ou 滅族 miezu – éradication familiale –… » Elle a longtemps constitué l’arrière plan culturel plaçant la « sécurité de l’État » bien avant les droits des individus.

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chine liu renwen, directeur du département de justice criminelle dsc_3600_副本1  Liu Renwen, Directeur du département de justice criminelle

Liu Renwen, Directeur du département de justice criminelle à l’Académie des Sciences Sociales a analysé l’évolution de la pratique légale chinoise vers moins de brutalité et plus de compassion depuis les 30 dernières années.
Mais, il précise que s’il est vrai que les tendances abolitionnistes existent, attestées par une chute de 50% du nombre de condamnations à mort en 10 ans, notamment par la disparition progressive des peines capitales pour les crimes non violents, l’abolition complète n’est toujours pas à l’ordre du jour.
Alors que l’exécution par injection létale tend à se généraliser, la Chine est allée un peu plus loin dans la sophistication de la mise en œuvre des sentences par la création en 2006 d’unités mobiles d’exécution se déplaçant dans des vans de prison en prison à travers le pays.
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L’histoire cuisante des guerres de l’opium explique aussi pourquoi les trafics de drogue sont sanctionnés avec autant de brutalité. Considérés parmi les délits les plus graves par le code criminel, ils sont tous passibles de la peine de mort que leurs auteurs soient chinois ou étrangers.
La situation géographique de la Chine explique aussi la sévérité de la jurisprudence antidrogue. Le pays a en effet une longue histoire de lutte contre les circuits de la drogue dont beaucoup transitent pas son territoire venant du voisinage proche, qu’il s’agisse du « triangle d’or » au confins du Laos, de la Birmanie et de la Thaïlande, d’Asie Centrale ou d’Afghanistan (9000 tonnes d’opium en 2017, 85% de la production mondiale).

chine fu ying, actuelle présidente de la commission des lois135155247_14570673550601n  Fu Ying, actuelle Présidente de la Commission des lois

Enfin, on se souvient que le 29 décembre 2009, Pékin avait fait exécuter dans une prison d’Urumqi Akmal Shaikh, britannique d’origine pakistanais, 53 ans pour trafic de drogue (4kg d’héroïne) au milieu des protestations de la communauté internationale occidentale. L’exécution avait eu lieu malgré les appels à la clémence de Londres adressés à Fu Ying, actuelle Présidente de la Commission des lois de l’ANP, à l’époque ambassadrice de Chine au Royaume Uni.

LIENS

  1. *HUAWEI, le flambeau du succès High Tech, pilier de la captation de technologies ?
  2. *Huawei aux Etats-Unis, un concentré de la guerre commerciale et technologique.
  3. A l’heure de la rédaction de cette note, le département de la justice américain n’avait pas encore formulé officiellement une demande d’extradition à l’encontre de Meng Wanzhou.
  4. Correspondant à l’évolution de la société chinoise et à la réforme de la justice en cours depuis 2005, l’exécution immédiate après une sentence de mort a été remplacée en 2011 par un sursis obligatoire de 2 année, et soumise à la revue préalable de la Cour suprême. Après cette période, l’exécution peut être remplacée par une peine d’emprisonnement qui ne peut cependant pas être inférieure à 15 ans. Voir la note de contexte sur la peine de mort en Chine.
  5. A ce sujet, les cris d’orfraie poussés par les Américains condamnant Huawei nagent en pleine hypocrisie à viseur unique. Le 7 mars 2017, le site Wikileaks publiait une longue série de documents secrets de la CIA et du MI5 britannique prouvant que les deux avaient développé ensemble un logiciel permettant d’espionner les téléviseurs connectés de la marque Samsung.Fonctionnant même quand l’appareil est à l’arrêt, « le pirate » est capable de transmettre à distance des conversations captées à proximité. On se rappellera aussi que la CIA a développé des logiciels espions fonctionnant sur les systèmes d’exploitation iOS développés par Apple. Que leur installation nécessite d’avoir un accès physique au téléphone, ce qui n’est pas toujours possible, le fait est que l’intention d’espionnage reprochée à Huawei avec force leçons de morale, n’existe pas seulement à Pékin.En réalité, les inquiétudes entourant les technologies des télécoms en Chine sont moins enracinées dans la culture d’entreprise des sociétés que dans celle de l’État chinois. Suspicieux et inquisiteur, celui-ci impose à toutes les groupes opérant sur son sol de révéler les données concernant leurs clients dans les cas où la sécurité nationale est concernée dont chacun sait que les limites sont vagues. Ce qui autorise toutes les dérives.


SOURCE/ https://www.questionchine.net/chine-etats-unis-canada-diplomatie-de-la-peine-de-mort-ren-zhengfei-le-pdg-de-huawei?artpage=3-3