3016 – Actes du colloque de la Fondation Res Publica … 1ère table ronde/2 … Chine-Amérique, le G2, mythe ou réalité géopolitique ?

Les actes du colloque du 4 juin 2018 du site de la Fondation Res Publica. 1ère Partie


Actes du colloque de la Fondation Res Publica : "Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine"
  • 1/Chine-Amérique, le G2, mythe ou réalité géopolitique ? Introduction de Marie-Françoise Bechtel, vice-présidente de la Fondation Res Publica
  • 2/Le G2, mythe ou réalité géopolitique ?, par Jean-François Di Meglio, président d’Asia Centre
  • 3/Vers une guerre commerciale sino-américaine ?, par Sylvie Matelly, économiste, directrice adjointe de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS)
  • 4/Le modèle économique de la Chine et la construction d’une mondialisation à la chinoise ?, par Jean-Paul Tchang, spécialiste de l’économie chinoise, cofondateur de « La Lettre de Chine »
  • 5/Débat
Note Sans a Priori >> La deuxième partie  suivra … on voit les différences de conceptions entre l’Occident et l’Asie où notre « esprit cartésien » doit saisir la dialectique chinoise du « Ying et du Yang » … Très instructif ! à suivre …

FRANCE RES PUBLICA Marie-Françoise Bechtel,B9711217697Z.1_20170223193834_000+G8C8J4LCU.1-0 Marie-Françoise Bechtel,

1 – Chine-Amérique, le G2, mythe ou réalité géopolitique ?

Introduction de Marie-Françoise Bechtel, vice-présidente de la Fondation Res Publica, ancienne députée de l’Aisne, lors de la première table ronde du colloque « Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine » du 4 juin 2018.

Merci à vous tous d’être venus si nombreux. Merci aussi à nos intervenants dont les propos seront écoutés avec la plus grande attention et le plus grand intérêt.

Nous abordons ce soir une question géopolitique de première importance, celle de l’évolution de la mondialisation dans sa dimension politique et celle d’une hégémonie peut-être duopolistique.
  • Après l’hégémonie de l’Empire britannique puis celle des États-Unis dans les deux précédentes mondialisations, assistons-nous, en ce XXIème siècle, à la fin de l’hyperpuissance des États-Unis, comme beaucoup de signes le montrent ?

  • La remontée historique de la Chine dans l’ordre mondial, si elle n’est probablement pas encore à son paroxysme, présente-t-elle les traits que lui prête souvent le monde occidental ?

Nous interrogerons aujourd’hui la notion de G2 – que nous avons ici nous-mêmes déjà interrogée [1] – à travers la question des routes de la soie. Cela me semble être un moyen de renouveler la question du duopole américano-chinois, abordée en général plutôt en regardant vers le Pacifique qui présente encore des signes très forts de la quasi-confrontation de ces puissances, y compris peut-être sur le plan militaire : il n’est que de songer à l’épisode coréen où l’on voit chacune des grandes puissances tenter d’affirmer que c’est elle qui a la main.

Nous renouvelons l’interrogation sur le G2 en la traitant à travers un projet qui cette fois nous fait regarder vers l’Est (l’Ouest pour la Chine).

  • La notion de G2 est-elle encore appropriée ?

Ce sera l’objet de la première table ronde. Cette notion, qui renvoie à la dualité de la suprématie mondiale et à l’idée d’une relative concertation, est certes sémantiquement commode. Mais aucun des deux termes qui composent le G2, formule pourtant courte, ne me semble forcément pertinent dans la situation actuelle :

Nous n’avons pas un « G » parce que – à supposer que concertation il y ait sur certains points – ce n’est pas vraiment le même mode de concertation que celui qui caractérise le G8 ou le G20…
Le « 2 » mérite peut-être aussi d’être interrogé car si, à la fin du XXème siècle et au début du XXIème siècle, on voyait en effet se profiler une sorte de compétition duo-polistique Chine-États-Unis, on peut se demander si la question ne se présente pas aujourd’hui sous des termes nouveaux.

CHINE indexRécemment, la revue Diplomatie [2], à laquelle je remercie notre ami Jean-Paul Pagès, fin connaisseur du sujet, de m’avoir renvoyée, faisait état de tensions, avec la Russie d’une part, avec l’Inde d’autre part, liées au projet des routes de la soie.

Il faudrait aussi parler de l’Europe car, pour la première fois, cette confrontation qui n’en est pas une (Chine-États-Unis) se déroulerait très largement sur le terrain… d’une Europe qui n’est pas là !

En effet, cet énorme « concept » (comme disent les Chinois) de routes de la soie, chiffré à 8 000 milliards de dollars – si j’en crois une présentation faite par la Chambre de commerce de Paris et China exim bank – se déploie d’une part en fuseau, d’Est en Ouest pour nous Européens, d’autre part en bassin dans la mesure où un port au Pakistan, avec relais au Pirée, permet d’englober l’Europe et d’aller vers l’Afrique.

On peut également parler d’un quadrillage dans la mesure où je me suis laissé dire que les projets chinois avancent rapidement en ce qui concerne la confection de lignes à grande vitesse de fret entre le Nord de l’Europe et le Sud, reliant la Lituanie par exemple, au Pirée.

RoutesDeLaSoie_Vecteur  Route de la soie 2018 Diploweb source/https://www.diploweb.com/Le-chantier-tres-geopolitique-des-Routes-de-la-soie.html
Il est tout à fait singulier d’être dans la situation où un vaste continent européen qui se trouve littéralement « saucissonné » par le projet des routes de la soie semble muet alors même que la Chine dit, prétend, soutient (chacun choisira le verbe qui lui paraîtra le plus approprié) qu’elle demande des partenariats, bilatéraux ou multilatéraux, y compris pour la confection des lignes à grande vitesse incluant d’ailleurs le lien entre l’Afrique et les ports de l’Ouest de l’Europe, c’est-à-dire les ports français.

Tout cela crée peut-être une interrogation nouvelle qui est celle de l’absence d’un acteur, l’Europe, dans un G3, G4 ou G5 (en comptant aussi l’Inde et la Russie) qui, en nous projetant vers le milieu du XXIème siècle, pourrait dessiner un monde multipolaire dont nous sommes aujourd’hui très loin, j’en conviens.

J’ai toujours été interrogative sur la notion de G2 pour des raisons sémiologiques mais également pour des questions de contenu : en projetant l’idée du duopole nous sommes vraiment dans la pensée occidento-centrée (certains disent occidento-centriste) qui veut une verticalité de la puissance, avec deux puissances au sommet (une sorte de pyramide dédoublée), alors que, si l’on en croit les grands penseurs et connaisseurs de la Chine, tel Joseph Needham*, la Chine ne pense pas la verticalité mais l’horizontalité, elle pense ce qui englobe, elle pense les relations plurielles, elle pense être au centre non d’une toile d’araignée mais d’un tissage. Si la notion de centre du monde est extrêmement présente dans sa culture elle ne pense pas les choses à la verticale.

EUROPE CHINE Joseph Needham avec Zhou Enlai en 1964 article01                            Joseph Needham avec Zhou Enlai en 1964 — Joseph Terence Montgomery Needham est un biochimiste et sinologue britannique, qui a acquis une renommée mondiale en menant des recherches sur l’histoire des sciences et des techniques dans la civilisation chinoise.

Pour toutes ces raisons, je me demande si l’idée d’un duopole au sommet du monde était bien l’idée appropriée, même en me référant au passé.
En tout cas il me semble particulièrement pertinent de l’interroger aujourd’hui, grâce aux intervenants qui nous ont fait l’honneur et le plaisir de nous rejoindre pour cette première table ronde :

« Chine-Amérique, où en est le G2 ? Le G2, mythe ou réalité géopolitique ? ».

Je n’ai fait qu’effleurer le sujet, encore l’ai-je fait à ma manière, qui ne sera peut-être pas du tout la vôtre.

Nous entendrons d’abord Jean-François Di Meglio, président d’Asia Centre.

—–

[1] États-Unis – Chine : quelles relations ? Et la Russie dans tout cela ?, colloque organisé par le Fondation Res Publica le 2 juin 2014. Les actes sont disponibles sur le site de la Fondation Res Publica http://www.fondation-res-publica.org
[2] « Les nouvelles routes de la soie. Forces et faiblesses d’un projet planétaire », tome 90 de la revue Diplomatie, éd. Areion, paru le 5 janvier 2018.
Le cahier imprimé du colloque « Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

Fondation Res Publica I Mercredi 26 Septembre 2018
source / https://www.fondation-res-publica.org/Premiere-table-ronde-Chine-Amerique-le-G2-mythe-ou-realite-geopolitique_a1147.html

2 – Le G2, mythe ou réalité géopolitique ?

FRANCE Jean-François Di Meglio, président d_Asia Centre ECH22260016_1 Jean-François Di Meglio, président d’Asia Centre

Intervention de Jean-François Di Meglio, président d’Asia Centre, au colloque « Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine » du 4 juin 2018.

Merci de m’accueillir.

CHINE 4 juin 1989, des manifestants place Tienananmen avec, au loin, la “statue274674_vignette_1008689-tiananmen-la-grande-amnesie-chinoise-web-tete-0203537787064  4 juin 1989, des manifestants place Tienananmen avec, au loin, la “statue

M’exprimant le 4 juin, je ne peux appeler cette date autrement que le « 35 mai » car nous sommes obligés de penser à ce qui s’est passé le 4 juin 1989 à Pékin et utiliser du coup la seule périphrase pour désigner ces événements dramatiques que la censure ait laissé passer pendant quelques temps.

Entre le moment où nous avons reçu votre invitation, il y a deux mois, et le 18 mai, j’avais une idée assez précise du propos assez articulé que je pouvais tenir sur cette question du G2, étayé par une logique relue au cartésianisme français, qui n’est ni américain ni chinois, la question du G2 appelant une réponse « carrée ».

Tout a volé en éclats le 18 mai quand Américains et Chinois ont commencé à se mettre d’accord.

On a pu reconstituer un scénario le 24. Je rappelle que le 23 mai était l’échéance supposée des sanctions américaines contre la Chine (qui n’ont pas eu lieu).

En ce début juin la situation a encore changé, le G7 économique qui s’est tenu la semaine dernière étant en fait un « G6+1 » ou un « G7-6 » car on y a vu les États-Unis apparaître à contre-courant de leurs propres alliés.

Pour toutes sortes de raisons, je vais, sur un plan aussi cartésien que possible,

Je parlerai ensuite de G2, ce qu’on m’a demandé de traiter.

Dans votre remarquable introduction vous avez évoqué ce qui constituera la troisième partie de mon propos : un « G2.0 », non plus un « Gn » conforme à notre raisonnement cartésien, mais un « G » revu par la Chine.

J’espère que ces nombreux jeux de mots et de chiffres ne vous accableront pas mais parfois un jeu de mots peut faire passer beaucoup de choses.

Le G0 (G zéro)

Un G0 est un 0G (zéro G), un peu comme l’état de zéro gravité auquel on entraîne les spationautes à bord d’un avion qui plonge.

La semaine dernière on a vu un pseudo accord entre les États-Unis et la Chine, contre les Européens. Donc, avant-hier, on avait l’impression que les Européens faisaient les frais de la chose et on pouvait effectivement construire un propos tout à fait semblable à celui que vous avez développé, on était encore dans une certaine gravité. Mais, depuis hier, de nouvelles sanctions commerciales semblent menacer la Chine. On a agité le chiffre de 50 milliards, dans l’objectif de ramener à 200 milliards le déficit commercial sino-américain qui est de 313 milliards. Là on est dans un G zéro.

Après un certain nombre d’accords conclus le 18 mai nous sommes aujourd’hui devant la situation où Européens et Chinois semblent menacés, même si on sait bien que les Européens ont des enjeux bien moindres vis-à-vis des États-Unis dont, en même temps, ils sont les alliés.

On est donc dans une espèce d’apesanteur totaleoù on ne sait plus qui pilote, si le pilote est parti en plongée pour nous mettre dans cet état de zéro gravité ou si ce G zéro est délibéré, voulu, de façon doctrinaire, par un président des États-Unis qui n’a aucun intérêt à respecter des règles établies de gouvernance et ne souhaite donc aucun « G », ou qui, au contraire, va systématiquement chercher une gouvernance à géométrie variable selon l’intérêt spécifique du moment où l’on parle (les lecteurs de la littérature chinoise reconnaîtront cette importance du du moment, le shi ()), où tout se décide, l’instant stratégique).

Peut-être Trump est-il le plus chinois de tous, en ce sens que c’est seulement le moment, l’opportunité, le dealmaking sur la base des éléments qu’il a en main au moment où il a quelque chose à discuter qui compte et non pas la doctrine, cette absence de gravité
Le G0 a été théorisé. Depuis 2012, des théoriciens s’échinent à nous dire que nous sommes dans une situation de G0. Mais je pense qu’entre 2012 et 2018 on était plutôt dans quelque chose qui s’apparentait à un G2, c’est-à-dire une volonté très forte, probablement plus forte en Chine qu’aux États-Unis, de trouver les points durs sur lesquels s’appuyer.

Le G2.

Qu’est-ce qu’un G2 ?

It takes two to tango, vous l’avez dit, un G2 est une verticalité liée à une volonté de gouvernance. Et nul ne doute que jusqu’à un certain moment les États-Unis aient été animés de cette volonté de gouvernance.

La question était :

  • A-t-on en face de soi des partenaires qui veulent effectivement jouer ce jeu-là et qui font tout pour être intégrés dans le jeu mondial ?

La Chine a multiplié les initiatives qui semblent la mettre en marge d’un jeu à dominante occidentale, les routes de la soie dont on va parler en sont un exemple flagrant.

Il est évident que les différents avatars des routes de la soie,

  • que ce soit la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (BAII),
  • que ce soit le Fonds pour la route de la soie ou les autres inventions de la Chine pour créer des structures de gouvernance parallèles,

peuvent montrer que la Chine veut construire un autre monde.

Néanmoins, elle a souhaité s’intégrer dans un monde où elle représente le deuxième PIB global.

Elle a bien sûr souhaité être intégrée au FMI, y compris au prix de contorsions : sa devise, qui n’est pas convertible, est la seule qui appartienne au panier de devises du DTS.

Mais la Chine a voulu cette reconnaissance et le montre dans ses propos. Je relisais avant de venir la relation que fait Martin Wolf, le grand éditorialiste du Financial Times, d’un séminaire à l’université de Tsinghua.

Martin Wolf, le grand éditorialiste du Financial Times ECWE00049012_1  Martin Wolf, le grand éditorialiste du Financial Times

Ses interlocuteurs chinois lui disaient : « China does not want to run the world, China wants to cooperate » … Un certain nombre de messages que nous entendons systématiquement lorsque nous allons en Chine et qui nous montrent que la Chine veut participer à cette gouvernance.

Après le XIXème Congrès, l’élément très important a été selon moi ce qui s’est passé après l’Assemblée nationale populaire, qui nous a montré une Chine revenant à des fondamentaux un peu rigides.

Je sais que mon analyse est parfois contestée, on pense que je me fais un peu avoir par les jeux de miroirs envoyés par la Chine. Mais, à l’Assemblée nationale populaire, une personnalité a émergé et c’est cette personnalité qui est allée à Washington à la mi-mai pour empêcher que l’échéance du 23 mai soit fatale.

CHINE M. Liu He 1812c46649ca1b375806c456d749298c882e1f69  M. Liu He

Je parle de M. Liu He. Il faut se souvenir qu’en septembre 2008, au moment où, après la chute de Lehman Brothers, deux institutions financières américaines étaient sur le point de faire faillite et, probablement, la Chine d’arrêter d’acheter de la dette américaine, c’était déjà M. Liu He (cela nous renvoie vraiment au G2) qui avait finalement obtenu un accord avec les États-Unis, s’était engagé à continuer à acheter de la dette américaine et, en partie, à lancer le processus de reconstruction financière.

chine Wang QishanCINA_-_0104_-_Fazione_Wang_Qishan  Wang Qishan & Xi Jinping

Donc, à beaucoup d’égards – on pourrait multiplier les exemples – ce personnage de Liu He est important. Je n’ai rien dit de Wang Qishan, un personnage extrêmement ambivalent, à la fois « Monsieur anti-corruption » et « Monsieur Goldman Sachs ». Dans les années 90, il avait négocié les principales privatisations chinoises, il était l’interlocuteur de Goldman Sachs et il sait de quoi il parle quand il parle avec des Américains. Liu He, lui, parle parfaitement anglais, tout comme le nouveau gouverneur de la banque centrale, Yi Gang, qui a même enseigné dans une université américaine.

chine Yi-Gang-nomme-lundi-19-gouverneur-Banque-centrale-chinoise_0_728_485  le nouveau gouverneur de la banque centrale, Yi Gang

En bref, ce G2 s’incarne dans des personnes, il s’incarne dans une volonté de faire des concessions au bon moment du côté de la Chine, on l’a vu entre le 15 et le 18 mai. Il s’incarne dans cette idée que « casser le jouet » serait catastrophique pour toutes les parties. Ce serait du perdant-perdant, par opposition au gagnant-gagnant cher aux Chinois.

Il y a donc bien l’esquisse d’un G2.

  • On aurait pu aussi parler d’un jeu beaucoup plus géostratégique qui se joue en Mer de Chine du Sud, un affrontement dont on voit les limites.
  • On aurait pu bien sûr parler de la Corée du Nord,
  • on pourrait parler de Taiwan…
Dans ce G2, à la fin des fins, il y a la reconnaissance que seules deux instances peuvent jouer un rôle significatif dans la gouvernance mondialetant pis pour l’Europe à ce stade-là – et que ces deux instances doivent se parler même si, de temps en temps, elles peuvent avoir des hiatus colossaux.

Quand Martin Wolf nous rapporte le propos très positif et très constructif de la Chine à Tsinghua je suis quand même tenté de dire qu’il est facile pour nous de dépeindre la Chine comme l’instance qui veut arrondir les angles, ce qui serait aller un peu vite en besogne, en particulier en matière de commerce international. Mais Martin Wolf a sans doute raison d’écrire, dans le dernier point de son article, au retour de Pékin, que cette année est cruciale pour savoir de quel côté on va. On a en effet l’impression d’une extraordinaire accélération des moments depuis le 1er mai. Peut-être cette nuit se passera-t-il encore des choses… comme l’écrit Martin Wolf : c’est une année critique dans la question du G2.

Le G2.0.

L’expression « G2.0 » rejoint exactement votre point sur la verticalité et l’horizontalité. Un G2, dans l’esprit chinois, ça veut dire que « It takes two to tango ». Mais, de la même façon que dans un G7, on a toujours eu un « super 1 » et des « sous 6 », il y a quand même beaucoup de chances pour que dans un G2 l’on ait un « super 1 » et un « sous 2. » Dans la dialectique chinoise c’est très dangereux.

chine Le Yi Jing - Le grand livre du yin et du yang, Cyrille J-D Javary41jeivM1OKL._SX314_BO1,204,203,200_Le Yin-Yang est une entité, non pas de deux mondes qui s’opposent ou qui s’affrontent, mais d’un seul monde dual, c’est ce qu’explique Cyrille J.-D. Javary dans son très beau livre [1].

Donc, dans l’esprit chinois, qui dit G2 dit

  • soit une intégration très forte, ce dont les Chinois ne veulent pas,
  • soit l’idée, selon la lecture occidentale, d’un Yin (la Chine) montant par opposition à un Yang (les États-Unis) qui descendrait, ce qui obligerait la Chine à prendre le leadership.

Or il est très clair qu’aujourd’hui la Chine n’a aucune envie de prendre le leadership que ce soit à un horizon proche, intermédiaire ou lointain. C’est trop de responsabilités. C’est pourquoi ce G2 est loin d’arriver. On le voit dans nombre de crises où les États-Unis sont englués ( Syrie, Moyen-Orient…) où la Chine suit une voie un peu sinueuse mais n’indique pas systématiquement de quel côté elle est. Même sur la Corée du Nord le jeu chinois est extrêmement difficile à décrypter.

C’est pourquoi je parlais de G2.0. Ce G2.0 n’est pas propre à la Chine et aux États-Unis. C’est une gouvernance qui ressemble beaucoup à ce que la Chine a en tête parce qu’elle a toujours prôné la multipolarité. Mais, au-delà même de la multipolarité, elle nous dit que la logique des « camps » est peut-être obsolète. C’est toute l’idée des routes de la soie, en tout cas dans ma lecture.

Les routes de la soie ont un caractère inclusif : celui qui signe entre dans un monde mais cela ne signifie pas qu’il quitte le monde d’où il vient. Nous avons beaucoup de mal à comprendre les routes de la soie, à comprendre la logique des relations internationales de la Chine que je définirai de façon un peu triviale : la Chine aime pratiquer le mou avec le dur et le dur avec le mou. C’est dire qu’elle n’est pas du tout dans une logique d’affrontement.

Or ce G2, à un moment ou à un autre, conduirait à une logique d’affrontement. En revanche elle n’est probablement pas tout à fait opposée à la vision trumpienne qui nous désarçonne en permanence.

Avant même ce qui s’est passé durant le week-end dernier (fin mai 2018), lorsque les sanctions ont été de nouveau imposées à la Chine après le semblant d’accord du 18 mai, la chose qui m’a le plus désarçonné a été l’affaire ZTE (Zhongxing Telecommunication Equipment).

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Les 16 et 17 mai on voyait bien que Liu He était en train d’obtenir quelque chose des États-Unis.

En même temps, avec la faillite possible de ZTE, Trump détenait une arme extraordinaire !

ZTE, numéro deux des télécom en Chine, ne peut continuer à vivre, à s’approvisionner, que si les embargos sur un certain nombre de composants américains sont levés. Or, ZTE, depuis avril, est en quasi cessation de paiement parce que ne pouvant pas produire, il ne peut pas être payé.

C’est à ce moment que Liu He arrive aux États-Unis. Trump a alors une carte extraordinaire en main : s’il n’obtient pas ce qu’il veut ZTE pourrait disparaître, ne laissant subsister qu’un concurrent important, Huawei.

Or, même avant de trouver un accord avec Liu He, Trump lève les sanctions, contre l’avis même des instances qui, sous Obama, avaient imposé ces sanctions à ZTE !

Il dispose d’une arme extraordinaire contre la Chine, il est en train de négocier, il est en mesure d’amener les Chinois à résipiscence… et il lâche avant d’avoir gagné !

chine Liu He arrive aux États-Unis photo index

Le président états-unien Donald Trump a rencontré jeudi le vice-Premier ministre Liu He

Ce « G2.0 » est incarné pour moi par cette extraordinaire dialectique chinoise que Trump a peut-être comprise : En permettant à ZTE de redevenir un concurrent il en fait un client dépendant des États-Unis qui va donc payer en dollars. Ce faisant, il intègre ZTE dans cette zone dollar éminemment dangereuse où s’applique l’extraterritorialité du droit américain.
Qui est le dindon de la farce dans l’histoire ?

Je ne peux pas me prononcer aujourd’hui. Je cherche simplement à vous montrer qu’on est vraiment dans un Yin-Yang où les deux s’interpénètrent. On ne peut pas dire si les intérêts de l’un et de l’autre conduisent à une gestion à deux ou s’ils débouchent sur des alliances qui tantôt opposent les États-Unis et la Chine à l’Europe (d’une certaine façon c’était le cas la semaine dernière), tantôt associent la Chine et l’Europe, comme la Chine le voudrait à travers les routes de la soie, ce qui n’est pas près d’arriver, en tout cas si on lit la position française.

 

Il ne faut pas oublier que nous sommes membres de l’OTAN et que, quelque mal que nous veuillent les États-Unis et quelque ressentiment que nous ayons, nous ne sommes pas près de dénoncer notre appartenance à l’OTAN.

Un jeu auquel j’engagerais les dirigeants européens (si jamais j’étais écouté par qui que ce soit) serait de se rendre aussi imprévisibles que M. Trump et aussi mobiles que nos amis chinois.

Je pense notamment à l’Iran. Nous ne pouvons pas rester dans la situation où les États-Unis nous placent vis-à-vis de l’Iran. En effet, tout échange avec l’Iran, que ce soit en dollars, et même probablement en euros, est passible de sanctions car l’euro est compensé dans des systèmes monétaires internationaux. Je proposerais de trouver un deal avec les Chinois auxquels nous proposerions de traiter en renminbi (qui n’est pas du tout dans les zones internationales de convertibilité). Nous devrions bien sûr demander des concessions à la Chine en contrepartie de l’énorme faveur que nous lui ferions de traiter en renminbi et de rendre cette devise internationale.

En conclusion, nous devrions nous aussi, comme la Chine et les États-Unis, entrer dans ce G2.0 à configuration variable.

Merci.

france Marie-Françoise Bechtel B9710503158Z.1_20161212131238_000+GR885I4D0.1-0 Marie-Françoise Bechtel

Marie-Françoise Bechtel
Merci beaucoup.

Vous avez ouvert des perspectives en demandant aux dirigeants européens de faire preuve d’une subtilité qui n’est peut-être pas dans la logique cartésienne ou allemande et qui est en tout cas contraire à la façon dont ils voient traditionnellement les questions internationales.

Vous avez souligné à quel point Trump révèle un comportement si ce n’est subjectivement du moins objectivement chinois, en jouant avec subtilité, d’une manière qui étonne, notamment à propos des composants destinés à ZTE.

Tout cela donne beaucoup à réfléchir. Évidemment, si l’imprévisibilité de Trump devient quasiment une question philosophique, je crains que l’Europe ne soit encore plus perdue dans un jeu à trois, sans oublier, encore une fois, la Russie et l’Inde.
Peut-être l’Europe serait-elle bien avisée d’aller chercher d’autres partenaires pour essayer d’arriver non pas à un G5, ni même à quelque « G » que ce soit, mais à un jeu multiple, selon les phases, selon les espaces.
Puisqu’on va parler des routes de la soie,
  • peut-être l’Europe pourrait-elle faire ce choix d’une souplesse spatio-temporelle qui compenserait sa non-subtilité philosophique et diplomatique…
De grands projets sont sur la table à l’échelle mondiale.
  • Peut-être l’Europe pourrait-elle répondre présente dans ces projets et accepter la coopération que propose la Chine.
Je peux témoigner que « coopération » est vraiment le mot que les Chinois emploient depuis le début du XXIème siècle.
Je me souviens avoir entendu, dans des fonctions précédentes, la suite des ambassadeurs chinois en France répéter un discours identique : nous avons connu l’humiliation, puis nous avons connu la libération, nous voulons maintenant la coopération. Peut-être devrions-nous prendre au mot la Chine sur la coopération.

france Sylvie Matelly, économiste et chercheuse à l'Iris.B9711646333Z.1_20170410161630_000+GGI8R9I1M.1-0  Sylvie Matelly, économiste et chercheuse à l’Iris.

Je me tourne vers Sylvie Matelly, économiste et directrice adjointe de l’IRIS, qui traitera des tensions dans les relations commerciales sino-américaines, avec les chiffres, les contextes, intérieurs et international, et la mise en perspective géopolitique avec la question des « lignes rouges ». Je note que dans l’évolution des comportements de la Chine nous n’avons pas parlé de l’événement qu’avait constitué le discours de Xi Jinping, en ouverture du Forum économique mondial de Davos, début 2016, où tout le monde avait pointé l’absence américaine en ce qui concerne le libre commerce et la surprésence chinoise dans ce sommet.

[1] Le Yi Jing – Le grand livre du yin et du yang, Cyrille J-D Javary, éd. du Cerf, 2014.
Le cahier imprimé du colloque « Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.
Fondation Res Publica I Mercredi 26 Septembre 2018 I | Lu 530 fois
https://www.fondation-res-publica.org/Le-G2-mythe-ou-realite-geopolitique_a1146.html

3 – Vers une guerre commerciale sino-américaine ?

france sylvie-matelly-iris  Sylvie Matelly, directrice adjointe de l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris).

Intervention de Sylvie Matelly, économiste, directrice adjointe de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), au colloque « Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine » du 4 juin 2018.

Face à mes interlocuteurs et aux personnes présentes dans la salle je souffre aujourd’hui d’un handicap : Je ne suis pas du tout spécialiste de la Chine. Je parlerai en économiste à partir des chiffres et statistiques qui m’ont été demandés.

Je me positionnerai du côté des États-Unis pour essayer de voir quelle est la position américaine dans cette guerre commerciale sino-américaine. Je crois important et intéressant de rappeler un certain nombre de choses qui pour être assez connues sont parfois oubliées.

france Jean-Francois-Di-Meglio_0_1398_939   Jean-François Di Meglio

M Di Meglio a souligné au début de son intervention que nous sommes aujourd’hui dans un épisode assez imprévisible de l’histoire des relations commerciales entre la Chine et les États-Unis. Un jour tout va mal et quelques jours plus tard tout semble aller bien… avant qu’on ne s’aperçoive que tout ne va pas si bien que ça car un certain nombre de différends subsistent.
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Je reviendrai sur l’affaire ZTE, un dossier particulièrement intéressant. Au départ, début 2017, ZTE avait été condamné pour violation des sanctions américaines en Iran par l’OFAC (Office of Foreign Assets Control), l’organisme qui contrôle les sanctions et qui poursuit en cas de non-respect des sanctions. Les États-Unis considéraient que l’entreprise avait réexporté vers l’Iran des composants américains. Bien qu’ayant admis la faute, l’entreprise a poursuivi ses activités vers l’Iran et a, cette fois-ci, été sanctionnée beaucoup plus lourdement, au point de se retrouver au bord de la faillite. C’est là qu’on s’aperçoit de tout le poids de cette « extraterritorialité » (le mot est assez mal trouvé mais résume bien et tout le monde comprend de quoi il s’agit). Les Américains avaient bloqué la possibilité pour ZTE d’exploiter des composants américains dont le système d’exploitation mobile Android. Le Sénat américain s’oppose pour autant aujourd’hui à l’accord conclu par le président Trump avec les autorités chinoises sur ce dossier pour sauver ZTE. Cette affaire est à l’image de ce qu’est aujourd’hui la relation commerciale entre les États-Unis et la Chine : « Je t’aime, moi non plus » ou alors : « Je te déteste pourtant j’ai besoin de toi ».

J’aborderai ce contexte en trois points dans le cadre de mon exposé.

1 – Tout d’abord, aux États-Unis, la vision de la relation bilatérale s’est dégradée depuis la fin des années 1990. La société civile, l’opinion publique, les politiques américains ont une représentation extrêmement paranoïaque de la Chine que, de manière avérée ou non, ils perçoivent comme une menace.
2 – Dans un deuxième temps, je parlerai des intérêts économiques extrêmement forts au nom desquels, au contraire, des lobbies, des acteurs économiques poussent au renforcement de la relation.
C’est dans cette situation assez schizophrénique que le Président Trump – qui semble prendre un certain plaisir à ce type de situation assez compliquée – essaye de se mouvoir. Cela donne une certaine forme d’illisibilité à tout ce qui se passe.
3 – Enfin, je conclurai sur l’Europe et sur la position européenne. Un point sur lequel je ne suis pas très optimiste et je n’ai pas vraiment de recette.

Une vision de la relation bilatérale très dégradée aux États-Unis depuis longtemps…

Les Européens ont un peu de mal à cerner et à intégrer le fait qu’aux États-Unis les questions économiques sont aussi des questions stratégiques et des questions de politique étrangère. Dans ce pays, les choses sont beaucoup moins « en silo » que ce n’est le cas en Europe et tout est relativement lié.


L’extraterritorialité explique un certain nombre de choses, et pas forcément la théorie du complot, même si le résultat est le même.

Deux aspects sont donc intrinsèquement liés dans la perception qu’ont les Américains (je dis bien les Américains et pas les États-Unis) de la Chine : une dimension de sécurité nationale et une dimension économique, avec une sorte de difficulté à percevoir et à cerner la réalité de la relation économique à la Chine. Ils ont l’impression d’être directement menacés par la montée en puissance chinoise sans se rendre compte qu’ils y ont des intérêts économiques extrêmement importants.

La dimension sécurité nationale n’a rien de nouveau. Il ne faut pas oublier que la Chine est sous embargo sur les armes de la part de l’Europe et des États-Unis depuis 1989.

En 1996, un événement peut-être moins connu mais relativement significatif montre cette difficulté de la relation sino-américaine : c’est le renforcement du contrôle des exportations, non pas des armes puisqu’il y avait un embargo, mais des exportations double usage dans le secteur spatial et plus spécifiquement les satellites à destination de la Chine.

Cela paraît anecdotique mais je crois intéressant de le rappeler. La télévision américaine avait diffusé un reportage effrayant, avec musique de thriller, révélant que les Chinois étaient en train d’innover à une vitesse prodigieuse sur la question spatiale. La guerre des étoiles, avertissait-il, ne se fera pas contre la Russie mais très probablement contre cette Chine menaçante. Dans la semaine qui suivit, le Congrès américain demanda un certain nombre d’études à ses services de recherche, et, sans attendre les résultats de ces études, décida, par précaution, de renforcer le contrôle sur les exportations et d’interdire les exportations de satellites.

Il s’avéra quelques semaines plus tard que ce reportage était fondé sur peu d’éléments et beaucoup de bluff.

Mais le contrôle des exportations et l’interdiction des exportations des composants satellitaires vers la Chine durera plus de dix ans (c’est Obama qui reviendra là-dessus) pendant lesquels l’industrie satellitaire américaine a perdu beaucoup de plumes… au profit, pour le coup, des Européens ! On était véritablement dans cette sorte de paranoïa vis-à-vis de la Chine en matière de sécurité qui, si elle n’était pas totalement infondée, était fortement instrumentalisée par un certain nombre de politiques et d’experts de ces questions parce que c’était vendeur, certains diront parce que ça créait un ennemi et que les États-Unis ont toujours eu besoin d’un ennemi.

Aujourd’hui on est à nouveau dans ce contexte où, dans l’administration américaine, des hommes forts sont extrêmement négatifs, extrêmement virulents vis-à-vis de la Chine.

Parmi eux,

USA Wilbur Ross (161130_vod_orig_eyntk_wilburross_16x9_1600  Wilbur Ross

  • Wilbur Ross (secrétaire américain au Commerce), l’US Trade (United States Trade Representative ou USTR),

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  • le représentant au commerce, M. Lighthizer

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  • et un profil intéressant, M. Navarro.

Ce monsieur brillantissime, qui travaille sur les questions environnementales, avait soutenu dans les années 70 une thèse qui reste l’un des documents les plus consultés sur internet. Et puis, dans les années 90, il découvre la Chine et prend peur. Il multiplie aujourd’hui les ouvrages extrêmement virulents à l’encontre de la Chine, avec, à côté d’éléments totalement fondés, des éléments complètement invérifiables et extrêmement discutables [1].

Aujourd’hui ces personnes expliquent au président Trump combien il est vital de se méfier de la Chine pour des questions de sécurité nationale.

Sur les sujets beaucoup plus objectifs que sont les intérêts américains en Asie, depuis des décennies un positionnement des États-Unis en Asie vise à contenir la Chine.

Le deuxième aspect de cette méfiance, de cette vision très dégradée qu’a l’opinion publique américaine de la Chine est donc la question économique et commerciale, avec cette idée que l’entrée de la Chine à l’OMC en 2001 a probablement été une erreur majeure de l’administration américaine.

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Il faut se souvenir du contexte dans lequel elle s’est produite, en décembre 2001, quelques semaines après les attentats de septembre.

L’été 2001 un dossier extrêmement compliqué avait provoqué un froid entre la Chine et les États-Unis : les Chinois avaient intercepté des avions de combat américains dont ils avaient capturé les pilotes qu’ils avaient gardés un certain temps. Il y avait donc une sous-situation extrêmement tendue. Au moment de l’attaque du World Trade Center, les Chinois réagissent très rapidement.

Jiang Zemin a été l’un des premiers à appeler George Bush pour l’assurer de son soutien, ce qui a profondément touché le Président américain.

On a donc décidé qu’il était temps que la Chine entre à l’OMC et les négociations ont été accélérées dans l’objectif d’une normalisation des relations commerciales avec ce pays.

The 18th CPC National Congress - Opening Ceremony  Jiang Zemin

Il y a une chose que ni les Européens ni les Américains n’avaient anticipée au moment de l’entrée de la Chine à l’OMC, même si on savait que ce serait difficile et que cette situation nouvelle créait un certain nombre de menaces.

Quelques années plus tôt il avait été décidé que les accords multifibres [2] seraient démantelés en 2005.

Et on voit arriver au début de l’année 2005 des cargos chargés de textiles chinois qui inondent le marché américain, affaiblissant profondément une industrie textile américaine qui n’avait pas besoin de ça.

Parallèlement on s’aperçoit que la Chine n’est pas l’économie ouverte qu’on imaginait qu’elle deviendrait en entrant à l’OMC.

Le contrôle des investissements directs étrangers, les subventions, la politique de soutien à l’industrie… contribuent à fausser la concurrence avec l’industrie chinoise.

Selon un rapport du Congrès américain sorti au mois d’avril où je puise mes chiffres,

le commerce bilatéral, qui s’élevait à

  • 2 milliards de dollars en 1979,
  • dépasse aujourd’hui les 600 milliards de dollars
  • dont un quart des États-Unis vers la Chine
  • et les trois quarts de la Chine vers les États-Unis.

La balance commerciale qui au début des années 80 enregistrait un excédent commercial en faveur des États-Unis de presque 3 milliards de dollars enregistre en 2017 un déficit commercial qui s’élève à 375 milliards de dollars, en augmentation de 13 % sur un an.

Ce renversement de situation massif donne cette impression que les Chinois sont en train d’essayer d’affaiblir durablement l’économie américaine.

Effectivement, le commerce bilatéral américain avec la Chine a entraîné un affaiblissement, voire la disparition de secteurs entiers de l’économie américaine, dans le textile, l’acier etc.

Le secteur textile était l’une des principales industries américaines au début du XXème siècle, autour du coton et d’innovations comme le nylon. 95 % de la consommation américaine de textile était couverte par la production américaine en 1965, ce qui représentait 2,8 millions d’emplois dans ce secteur d’activité. Ils sont moins de 500 000 aujourd’hui. On ferait les mêmes observations en prenant l’exemple de l’acier. Cette situation donne l’impression que la relation n’a pas été profitable aux États-Unis, bien au contraire.

Si on lie les questions de sécurité nationale et ces questions commerciales, on comprend que la perception qu’ont les Américains de la relation à la Chine n’est pas très favorable.

Une réalité beaucoup plus nuancée

American Chinese windy day flags fly together on flagpole

Vous avez rappelé le financement de l’économie américaine par la Chine. J’ai les chiffres pour compléter votre propos, (toujours extrait du rapport dont je vous parlais à l’instant) :

en 2007, les Chinois détenaient pour 478 milliards de dollars de bons du Trésor américain.

Lorsque la finance américaine s’effondre au moment de la crise de 2008, loin de se retirer, les Chinois amplifient leur investissement, à tel point qu’à la fin de l’année 2008, les Chinois détiennent 727 milliards de dollars de bons du Trésor américain. Où trouver des investisseurs qui vous accordent une telle confiance, en pleine période de crise – alors qu’ils ont perdu beaucoup d’argent – qu’ils passent, alors que vous êtes au plus mal, d’un investissement de 478 milliards à un investissement de 727 milliards (+ 52 %) !

Aujourd’hui, les Chinois détiennent 1185 milliards de dollars de bons du Trésor américain, presque deux fois et demie de plus qu’en 2007. Ils ont donc continué à investir dans cette économie.

On sait aussi que le commerce bilatéral avec la Chine a permis au consommateur américain de bénéficier de tarifs beaucoup plus avantageux. Selon une estimation, chaque foyer américain gagnerait à peu près 200 dollars par an du fait de sa consommation de produits chinois. Ce n’est pas énorme mais cela représente quand même un gain pour le consommateur et un accès à plus de consommation.

On a parlé de la dépendance de ZTE aux composants américains mais l’inverse est vrai : les entreprises américaines de technologies de l’information et de la communication (TIC) sont extrêmement dépendantes de leurs relations commerciales avec la Chine.

Ce sont des éléments qui portent à maintenir ces relations commerciales bilatérales qui, contrairement à une idée largement répandue aux États-Unis, ne sont pas uniquement favorables aux Chinois, loin s’en faut.

2,6 millions d’emplois aux États-Unis dépendent directement du commerce de ce pays avec la Chine, devenue le troisième client des États-Unis en 2015.
Le marché chinois représente 7,3 % des exportations américaines soit 165 milliards de dollars de biens et services exportés chaque année des États-Unis vers la Chine.

Un certain nombre de secteurs d’activité qui en profitent directement.

  • C’est le cas du secteur des transports (26 milliards d’exportations vers la Chine),
  • c’est aussi le cas de l’agriculture (21 milliards) – et ce n’est pas un hasard si dans l’accord négocié le 18 mai, l’agriculture était l’un des aspects importants –
  • et de l’électronique (20 milliards d’exportations américaines vers la Chine).

Surtout, on estime que le développement économique de la Chine est une véritable opportunité pour les entreprises américaines.

Un rapport de la Chambre de commerce américaine à Pékin estimait qu’en 2030 les exportations américaines vers la Chine pourraient s’élever à 520 milliards de dollars. Même si les Américains sont déficitaires dans leur commerce avec la Chine, la balance commerciale sur les services entre la Chine et les États-Unis génère en 2017 un excédent de 53 milliards de dollars pour les États-Unis.

Certaines entreprises profitent directement et de manière très forte du commerce américain avec les États-Unis.

  • C’est le cas de Boeing, qui a livré 202 avions en 2017, ce qui représente 25 % des ventes de cette entreprise.
  • C’est le cas de General Motors : 3,9 millions de véhicules vendus en Chine en 2017, contre 3 millions sur le marché américain.
  • Enfin, Apple a 358 fournisseurs en Chine et seulement 64 aux États-Unis.
Si je vous cite tous ces chiffres c’est que dans cette « guerre » annoncée, il ne faut pas perdre de vue que la vision très dégradée qu’inspire le montant du déficit commercial entre les États-Unis et la Chine est loin d’être la seule réalité de ce commerce américano-chinois.
Les choses sont plus compliquées, les intérêts sont bien plus partagés des deux côtés du Pacifique, avec probablement des sujets à négocier, des compromis à trouver. De plus, de l’avis de tous les experts, ce déficit commercial est largement surévalué car les chaînes de valeur des grandes entreprises américaines décuplent les intérêts américains dans le commerce avec la Chine.
En effet, l’exportation est réalisée depuis la Chine mais en réalité ce sont des produits américains qui sont exportés et qui devraient venir valoriser les exportations américaines plutôt que les exportations chinoises, ce qui, si ce commerce était comptabilisé, réduirait fortement – certains vont même jusqu’à dire de 30 % – le déficit américain.

Enfin, les investissements directs américains en Chine génèrent des exportations américaines qui sont enregistrées à la balance commerciale chinoise puisque partant du territoire chinois.

Il ne faut pas négliger les opportunités à venir pour les entreprises américaines : en 2016, le nombre de consommateurs issus de la classe moyenne en Chine dépassera la population des États-Unis.
Même si des menaces existent

Tous ces éléments tendent à modérer cette idée de guerre commerciale. Je ne voudrais toutefois pas avoir l’air naïve. Au-delà de ces enjeux, une rivalité incontestable oppose les deux pays. En tout cas, la perception de cette rivalité et de ces menaces de la part des États-Unis n’est pas totalement infondée. On est face à la deuxième puissance économique mondiale. D’aucuns disent que les Chinois visent un leadership mondial, ce que vous sembliez contester. En tout cas, c’est perçu comme tel par les États-Unis : la Chine vient menacer le leadership américain et la montée en puissance des grandes multinationales chinoises (on sait ce que valent, symboliquement et économiquement parlant, les multinationales dans l’inconscient collectif américain) peut effrayer très fortement les États-Unis. Un dernier chiffre à ce propos :

  • en 2007, 27 multinationales chinoises étaient dans le top 500 du classement des plus grandes multinationales mondiales réalisé par Fortune chaque année,
  • elles sont 109 en 2017 ! Il y a quand même une montée en puissance incontestable de ces entreprises.
Autre crainte tout à fait légitime, même si on peut comprendre les arguments chinois en la matière, c’est la volonté de repositionnement du modèle économique chinois, avec une montée en compétence technologique qui effraie très fortement les États-Unis qui ont rédigé sous Obama leur troisième stratégie de réflexion sur les innovations technologiques et les ruptures technologiques à venir.

La première, qui datait des années 60, a permis la vague d’innovations autour de l’électronique, de l’aéronautique etc.

On attribue à la deuxième, qui date des années 80, la guerre des étoiles, les innovations en matière de technologies de l’information et de la communication (TIC) mais surtout l’effondrement de l’Union soviétique qui vraisemblablement n’a pas réussi à suivre cette course à la technologie. La troisième vise directement la Chine et l’innovation technologique de la Chine autour de l’intelligence artificielle, autour de l’exploitation des Big data etc.

Même si, d’un point de vue économique et commercial, les intérêts sont relativement partagés et modèrent d’éventuelles velléités d’entrer dans un conflit dur sur le plan commercial, il est clair qu’il y a des menaces qui peuvent à juste titre effrayer les États-Unis et pourraient les conduire à durcir le ton dans ce contexte où la vision qu’ont les Américains de la Chine reste relativement dégradée, comme celle qu’ils ont de l’Iran.

Et l’Europe dans tout ça ?

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Dans le cas de la Chine comme dans celui des États-Unis, la dimension économique et commerciale a aussi une dimension stratégique. Dans les deux cas, on est là pour défendre une puissance, pour défendre une nation qui veut maîtriser son destin. Si tant est que le terme « Europe » signifie autre chose qu’un territoire et un continent, je ne suis pas sûre que cette vision de l’Europe-puissance soit partagée, je suis même quasiment sûre du contraire. Or, pour entrer dans ce jeu, il faut avoir une politique commerciale qui n’est pas juste un siège à l’OMC mais qui est un véritable instrument de politique étrangère, il faut avoir une politique énergétique… et tout cela doit être articulé pour défendre d’abord l’intérêt européen, comme les États-Unis et la Chine défendent l’intérêt américain et l’intérêt chinois.

Ce premier élément me laisse dubitative.

Je doute aussi de la volonté des Européens de peser et de positionner un certain leadership dans ces relations internationales.

Je ne vois donc pas tellement d’issue et je ne comprends pas comment les Européens pourraient jouer. Je n’ai même pas cité les déboires politiques des Allemands, des Italiens, des Espagnols… On ne s’ennuie jamais en Europe ! Mais pas pour la bonne cause malheureusement.

Merci.

Marie-Françoise Bechtel
Merci beaucoup.

Vous avez mis l’accent, s’agissant du rapport États-Unis – Chine, sur la guerre commerciale en minimisant partiellement la profondeur de cette guerre mais en mettant en exergue le rôle dominant de la psychologie.

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Vous n’avez pas parlé de l’acier. Pourtant la Chine a bien cédé sur l’acier, un sujet qui, avec le mur pour le Mexique, revenait en boucle dans le discours présidentiel de Trump. Et la Chine a donné un signe en pliant sur l’acier, à une hauteur que je ne connais pas : elle a pu prendre une mesure symbolique. Il semblerait que cela n’ait pas suffi au vu des événements qui ont suivi.

Sur l’aide que la Chine a apportée au moment de la crise financière de 2008 qui a secoué les États-Unis et, par voie de contagion, l’ensemble du monde occidental (et au-delà), on a vraiment l’impression que la Chine a fait une analyse dialectique et même de dialectique marxiste. Estimant qu’il était trop tôt pour que les États-Unis s’effondrent, elle aurait décidé de les soutenir : le fruit n’était pas mûr, sans parler du fait qu’elle était tenue par la dette américaine qu’elle possédait déjà.

Vous avez rappelé des chiffres extrêmement impressionnants sur l’évolution des relations commerciales entre les deux États. Je vous remercie d’avoir pointé l’Europe pour finir, faisant un lien avec la table ronde qui suivra.

Je vais maintenant passer la parole à Jean-Paul Tchang, que nous connaissons bien à la Fondation Res Publica, et qui voudra bien nous indiquer quel est le modèle économique de la Chine aujourd’hui et quelle est la réalité de la construction d’une mondialisation à la chinoise. Ce terme a-t-il ou non un sens ?

—–
[1] Peter Navarro a été nommé par Donald Trump à la tête d’un Conseil du commerce national, bureau dépendant de la Maison Blanche.
[2] Cet accord en vigueur entre 1974 et 1994 portait sur le textile, vêtements en coton, laine et fibres synthétiques. Il prévoyait l’imposition de restrictions quantitatives sélectives lorsque des poussées soudaines des importations menaçaient de porter un préjudice grave à la branche de production du pays importateur. Il constituait une dérogation au principe de la non-discrimination, règle fondamentale du GATT. Le 1er janvier 1995, il a été remplacé par l’Accord de l’OMC sur les textiles et les vêtements qui mettait en place un processus transitoire en vue de la suppression définitive de ces contingents en 2005.
Le cahier imprimé du colloque « Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.
Fondation Res Publica I Mercredi 26 Septembre 2018 I | Lu 733 fois
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4 – Le modèle économique de la Chine et la construction d’une mondialisation à la chinoise ?

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Intervention de Jean-Paul Tchang, spécialiste de l’économie chinoise, cofondateur de « La Lettre de Chine », au colloque « Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine » du 4 juin 2018.

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Je partage le sentiment qui vient d’être exprimé sur la gravité relative du conflit commercial sino-américain, tout comme sur le cas ZTE d’ailleurs. Les Chinois ont, eux aussi, des armes absolument terrifiantes. Les autorités chinoises de la concurrence pourraient par exemple refuser la grande fusion-acquisition de Qualcomm sur NXP qui représente environ 43 milliards de dollars. Je crois qu’il y a effectivement un retour de l’idéologie, plutôt en Occident (aux États-Unis et en Europe), et une grande défiance vis-à-vis de la Chine, de son succès, de ses intentions et éventuellement du rôle qu’elle revendique.

Vous m’avez demandé de parler du modèle économique chinois et, éventuellement, de la construction d’une mondialisation à la chinoise.

Quel est le modèle économique de la Chine ?

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La formule « économie socialiste de marché » représente, à elle seule, toute la difficulté à définir précisément le modèle suivi par la Chine depuis 30 ans, en raison de la juxtaposition de ces deux termes contradictoires : socialisme et marché. La question est toujours en débat en Chine, sous l’apparence de propositions récurrentes de nouveaux concepts et des polémiques que ces derniers suscitent. Le dernier exemple en date porte sur « la nouvelle économie de l’offre », qui ne ressemble guère à celle qu’on a connue sous Thatcher ou Reagan.

Il est d’ailleurs étonnant que malgré le parcours unique et « miraculeux » de l’économie chinoise depuis les années 80 jusqu’à ce jour – deuxième PIB nominal du monde, multiplié par 80 en 40 ans, 700 millions de personnes sorties du seuil de la pauvreté, premier producteur industriel du monde, etc. il n’y ait pas encore de travaux théoriques d’économistes chinois tentant une explication originale de cette réussite économique inédite.

usa Steven N.S.Cheung 20170602051704741  Steven N.S.Cheung

Sauf peut-être les travaux de Steven N.S.Cheung, (张五常), professeur sino-américain spécialiste des coûts de transaction et du droit de propriété qui, ayant analysé la politique d’ouverture de la Chine depuis les années 80, estime que tous les problèmes chinois proviennent des tentatives de copier des modèles étrangers, alors que tous les résultats proviennent du tâtonnement empirique.

Il est actuellement attaqué sur la question des entreprises d’État par la revue théorique du Parti Qiu Shi qui le traite de libéral « antiparti et antisocialiste ». Toutefois, CITIC Press, maison d’édition qu’on dit très proche de Xi Jinping, continue à publier ses ouvrages. L’anecdote illustre que la réalité n’est pas simple et qu’il ne faut pas croire que la Chine suit un modèle économique monolithique tout puissant.

Admettons-le modestement, nous n’avons que deux grandes certitudes que ni les uns ni les autres ne remettent en question :

  1. l’ouverture sans précédent de l’économie chinoise depuis les années 80, notamment après l’admission de la Chine dans l’OMC en 2001,
  2. et le principe énoncé par Deng Xiaoping : « Le développement, il n’y a que cela de vrai. »

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On peut cependant dire que malgré les hésitations et les soubresauts politiques des années 80, à partir des années 90 et, de manière encore plus évidente, après 2001, date de son entrée dans l’OMC, la Chine a choisi d’adapter son économie à la première phase de la mondialisation, celle de la mondialisation des échanges de marchandises. Exploitant le coût modeste de sa main d’Œuvre, elle attira les délocalisations, notamment dans ses régions côtières et donc les investissements étrangers qui les accompagnaient, devenant progressivement le sous-traitant puis l’usine du monde.

Cela s’est traduit aussi par l’émergence d’une économie privée de plus en plus importante dans l’industrie de la transformation. Le commerce extérieur est devenu le facteur principal de la croissance chinoise notamment entre 2005 et 2007, période où les exportations nettes de biens et services ont représenté 8 % du PIB.

C’était une intégration extrêmement rapide dans la mondialisation, le tout dans un contexte politique national et géopolitique plutôt apaisé :

  • fin de la guerre froide et abandon de la primauté de la politique au profit de l’économie après Tiananmen.

L’ouverture pratiquée dans les années 90 correspondait à une bonne décision prise au bon moment et au bon endroit. On peut peut-être parler déjà d’une participation à la mondialisation « à la chinoise ». Mais le modèle s’inspirait beaucoup du Japon des années 70 -80, et de l’exemple des autres « petits dragons asiatiques ».
Sur le plan des structures économiques intérieures,

  • ce furent la réforme des prix,
  • la première réforme des entreprises d’État de 1999,
  • la réforme du secteur bancaire,
  • l’émergence du secteur privé, etc.

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De l’aveu même des dirigeants chinois, l’entrée à l’OMC et la mondialisation ont permis de forcer le rythme de la réforme des structures économiques en Chine.

Avec la crise de 2008, la mondialisation a changé pour la Chine qui a abordé une nouvelle phase. La part des excédents commerciaux de la Chine a commencé à diminuer, les investissements étrangers directs également. À partir de 2014, les investissements directs chinois à l’étranger ont dépassé les investissements étrangers directs en Chine, et les réserves de change qui avaient atteint le niveau de 4 000 milliards de dollars ont commencé à baisser pour revenir autour de 3 000 milliards. Ces changements reflètent les changements intérieurs et extérieurs. À l’extérieur, la montée du protectionnisme se fait jour, et elle constitue un frein à l’expansion continue des exportations chinoises. Sur le plan intérieur, les problèmes accumulés deviennent évidents : excès du taux d’épargne, investissements excessifs suite au plan de relance adopté au moment de la crise, surcapacité de production, notamment dans l’industrie lourde.

Le changement de modèle, cette fois-ci, a consisté à développer le marché domestique en encourageant la demande intérieure, privilégiant la consommation par rapport à l’investissement. Il s’agit aussi de transformer l’industrie chinoise par une montée en gamme de ses produits, aux valeurs ajoutées plus importantes. Désormais, le marché domestique a autant sinon plus d’importance que le marché international. Avec ce changement de politique, la consommation domestique a connu une croissance très rapide, au point de devenir le premier marché du monde pour bon nombre de produits : automobile, smartphone, etc. Bon nombre d’entreprises chinoises sont aujourd’hui plus actives en Chine qu’à l’international. D’un autre côté, le coût de la main d’œuvre ayant monté, les investissements étrangers dans la production commencent à préférer d’autres pays comme le Vietnam ou l’Indonésie. Le rythme de montée en gamme ou de saut technologique des entreprises chinoises en subit la conséquence.

chine Xi Jinping X  Xi Jinping
C’est dans ces nouvelles circonstances que Xi Jinping a lancé la proposition d’une Ceinture (maritime) d’une Route (de la soie), une initiative qui, au départ, est étroitement liée à la politique étrangère que le nouveau président a définie à son arrivée, à savoir une priorité à la diplomatie vis-à-vis de tous les pays voisins de la Chine, en clair le Sud Est asiatique, la Russie, l’Inde, le Pakistan, l’Asie centrale, à côté de la politique entre grands États.

Mais au fur et à mesure que les incertitudes se sont multipliées, notamment concernant l’attitude américaine, mais aussi celle de l’Union européenne, le discours s’est transformé en un concept plus général qui se veut une proposition chinoise pour venir au secours de la mondialisation en panne. Car la Chine ne peut pas se passer de la mondialisation dont elle a été le plus grand bénéficiaire. Tout le monde a remarqué le discours de Xi Jinping à Davos où il s’est fait le chantre du libre-échange.

L’intérêt pour la Chine de l’initiative OBOR (One Belt One Road) est évident, elle permettra aux entreprises chinoises de participer aux travaux d’infrastructure qui en relèvent, d’exporter davantage de biens et services et de nouer des relations économiques financières plus étroites avec les pays participant à cette vaste initiative. Elle permettra ainsi d’utiliser les capacités de production chinoises et d’investir les capitaux accumulés, ainsi que la monnaie chinoise qui y trouve un moyen supplémentaire de s’internationaliser.

Mais il n’y a pas que cela. Il s’agit d’une alternative possible ou d’un complément du modèle de mondialisation connu jusqu’ici. Il s’agit de construire une mondialisation continentale, par contraste avec une mondialisation maritime, reliant ainsi l’Asie à l’Europe par la voie terrestre, la Chine au sous-­continent indien, au Sud-Est asiatique, à l’Asie centrale, jusqu’en Afghanistan et se rapprocher du Moyen-Orient et de l’Afrique, une façon aussi de désenclaver bien des pays se trouvant sur le chemin.

L’initiative permet à la Chine d’assumer davantage son rôle et son droit de parole notamment via la création de nouvelles institutions internationales à son initiative comme la BAII (Banque asiatique pour les investissements des infrastructures), ou encore au sein de l’Organisation de Coopération de Shanghai.

Or ces points invoqués ne manquent pas de susciter la méfiance notamment des Occidentaux. D’autant plus que ces projets s’accompagnent d’autre plans comme le « Made in China 2025 », destiné à hisser la Chine au sommet des secteurs technologiques et qui est perçu par les Américains comme une ambition de les détrôner dans les secteurs jugés stratégiques. C’est la raison pour laquelle les responsables chinois insistent sur la vision qu’ils ont de cette initiative, destinée selon eux à « discuter ensemble de grands plans », à « construire ensemble des plates-formes de coopération », à « jouir ensemble des fruits de ces projets afin de résoudre les problèmes économiques auxquels font face le monde et les régions du monde » (dixit Xi Jinping). La Chine affirme qu’elle inclut dans ses préoccupations la maximisation des intérêts des pays associés à l’initiative OBOR. Par ailleurs, elle a invité les autres puissances à participer à cette initiative, avec des réponses mitigées ou différenciées.

chine philosophe Zhao Tingyang 16478761  philosophe Zhao Tingyang

La Chine met en avant la philosophie de cette initiative : les relations internationales ne doivent pas être basées sur un jeu à somme zéro : « je gagne, tu perds », ou « je gagne, personne d’autre ne gagne ». Comme le dirait le philosophe Zhao Tingyang dans son livre Tianxia, tout sous un même Ciel (éditions du Cerf, 2018 [1]), l’optimum de Confucius est encore préférable à l’optimum de Pareto. C’est-à-dire, « je ne gagne que si et seulement si tu gagnes aussi ».

Cela semble être le discours des Chinois pour sortir la mondialisation de son impasse actuelle. Ce discours serait de la naïveté si la Chine ne disposait pas aujourd’hui des ressources et de l’expérience avec des régions et pays du monde. Or elle en dispose. Et elle essaie de s’appuyer sur la réaction positive apparente des pays du Sud pour faire avancer un nouveau discours sur la mondialisation.
Cependant, comme l’a dit Jean-François Di Meglio en citant Wolf, les Chinois eux-mêmes récusent l’idée d’être le leader de la mondialisation renouvelée. Ils veulent rester un contributeur, et ne pas devenir leader. Ils affirment qu’ils ne pensent pas en termes de leadership mais en termes de relations bénéfiques pour tous. Cela apparaît clairement à la lecture des comptes-rendus des colloques organisés en Chine sur le sujet où le consensus s’établit comme suit : mener à bien les réformes et l’économie en Chine même reste la plus grande contribution de la Chine à la mondialisation. Cela passe aussi par l’ouverture encore plus importante du marché domestique chinois pour les étrangers.
—–
[1] Traduit par Jean-Paul Tchang.
Le cahier imprimé du colloque « Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.
Fondation Res Publica I Mercredi 26 Septembre 2018 I | Lu 481 fois
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5 – Débat

Débat de clôture de la première table ronde lors du colloque « Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine » du 4 juin 2018.

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Marie-Françoise Bechtel
Merci beaucoup.

À la question du modèle chinois de la mondialisation – ou de la puissance chinoise dans la mondialisation, ce qui n’est pas tout à fait la même chose – vous répondez par l’empirisme de la Chine, qui se distingue de l’approche théorique. En même temps, il y a toujours cette sorte d’avancée conceptuelle tellement typique de ce pays, pour caractériser des phases différentes. À propos de Confucius versus Pareto, la formule « je ne gagne que si tu gagnes » est quand même plus belle que le sinistre « gagnant-gagnant ». Et le langage n’est pas quelque chose d’innocent, il y a derrière les mots une pensée philosophique, une culture, une manière d’aborder le monde.
Donc empirisme mais, en même temps, sens de la conceptualisation…

Jean-Paul Tchang

france Jean-Paul Tchang IMG_1834
Il faut quand même ajouter, à l’instar de ce que vous avez dit pour les États-Unis, la préoccupation de sécurité nationale de la Chine en ce qui concerne notamment son approvisionnement énergétique et en matières premières. Il y a clairement beaucoup d’empirisme là-dedans. Compte tenu de l’évolution-même de la Chine et de la rapidité des changements permanents, je crois qu’il n’y a pas de meilleure preuve démontrant qu’ils ont agi de manière pragmatique. Ils ont dû s’adapter systématiquement et je suis persuadé qu’ils vont encore essayer de s’adapter. Plus nouveau est le fait qu’ils élèvent le discours au niveau des concepts philosophico-politiques en montrant la stérilité de vaines disputes permanentes dont la logique ne suffit plus pour résoudre les crises. S’ils n’ont pas d’ambition de leadership absolu, les Chinois veulent cependant expérimenter un nouveau modèle de relations, différent de ce qui se pratique du côté de l’Atlantique. Ils veulent essayer de faire quelque chose de différent avec les pays du Sud, d’où tout l’effort qu’ils ont déployé vis-à-vis des Africains.

Il suffit de voir la réponse très positive des pays africains, vis-à-vis de l’initiative OBOR. Il y a quelques jours, quatorze pays d’Afrique non francophone (hors de la zone franc CFA) ont décidé d’inclure la monnaie chinoise comme une des monnaies de réserve de leur banque centrale. Tous ces pays bénéficient déjà des accords de swap avec la monnaie nationale chinoise. Ils peuvent donc payer en yuan et surtout ils acceptent que les Chinois payent en yuan leurs produits ou matières premières. Automatiquement apparaissent dans les comptes de la banque centrale de ces pays des yuans qui peuvent être investis cette fois-ci dans un marché obligataire que les Chinois ont créé de toutes pièces depuis quinze ans. Les Chinois ont mis en pratique une vieille idée qui date de la crise asiatique en développant un marché de la dette en yuan et en fournissant des supports financiers pour leur monnaie. Une monnaie s’internationalise quand elle devient une monnaie de paiement mais aussi lorsqu’il existe des produits financiers dans cette monnaie. C’est déjà le cas aussi pour nos banques centrales : la Banque de France, la Banque d’Angleterre… ont des yuans dans leurs réserves.

Il y a peut-être une ambition de compléter la mondialisation mais je ne crois absolument pas à la possibilité d’un affrontement dur, définitif avec les États-Unis. Les Chinois utilisent une formule relativement claire en disant que les relations sino-américaines sont indispensables mais qu’il est faux de dire qu’elles sont les plus importantes. Aujourd’hui ils peuvent le dire, à une autre époque ils ne le pouvaient pas.

france Marie-Françoise Bechtel 605076Marie-Françoise Bechtel
Je crois qu’il y a une sorte de consensus ici pour dire que la Chine n’est pas une puissance qui se définit comme agressive, qu’elle ne désire pas être à la verticale du pouvoir mondial et que son jeu est ailleurs, différent, multiforme.

Vous avez utilisé le concept de « mondialisation continentale ». Avec l’ensemble des routes de la soie, on aborde une mondialisation qui n’est plus hors sol, qui n’est plus seulement maritime, qui n’est plus forcément aérienne, même si elle est tout ça en même temps, mais qui est continentale. Cela place le continent européen en première ligne dans l’affaire, sans compter le fait que « route de la soie » est une jolie inversion conceptuelle qui nous rappelle naturellement – réponse du berger à la bergère – les aventures de Marco Polo. Quand on entend parler de routes de la soie qui vont de la Chine vers l’Europe, on ne peut pas ne pas penser au renversement de l’occurrence historique qu’il serait sans doute réducteur de présenter comme une revanche.

Jean-Paul Tchang malacca le détroit de Malaccaindex
Au départ je pense que c’était très défensif. Les Chinois, obsédés par la possibilité que les Américains ou d’autres puissent couper le détroit de Malacca par où passe l’ensemble du pétrole importé par la Chine, ont développé une politique vis-à-vis de l’Asie centrale, de la Russie, de la Birmanie (pipe-lines, oléoducs, gazoducs continentaux). Il s’agit d’éviter le risque d’un blocus maritime, sans renoncer à développer la marine, bien sûr. Cette idée d’assurer la sécurité nationale en termes d’approvisionnement énergétique a probablement fait germer d’autres idées. Réalisant que le commerce peut emprunter ces voies de manière plus sûre, les Chinois ont conçu le projet de désenclaver tous ces pays en proposant un discours qui satisfasse tout le monde. C’est un peu ce qui s’est passé.

france Jean-Pierre Chevènement220px-2014-07-14_11-07-47_defile-militaire-belfort_(cropped)Jean-Pierre Chevènement
Je voudrais poser une question à Jean-Paul Tchang. J’ai été séduit par l’optimum de Confucius où il n’y a évidemment que des gagnants. C’est une vision idéale, peut-être même un peu idéaliste, parce que, si je regarde le monde actuel, les États-Unis sont-ils gagnants ? Eux-mêmes commencent à en douter. Mme Matelly a dit qu’il y avait dans l’opinion américaine le sentiment, justifié ou non, que les Chinois en prenaient trop à leur aise. Au regard des chiffres des flux commerciaux, le déficit de l’Europe est moindre que celui des États-Unis. Mais ce n’est qu’un critère parmi beaucoup d’autres et vous avez souligné suffisamment la complexité du monde. Toutes les mondialisations se sont faites avec l’idée qu’il n’y avait que des gagnants.

Avant 1914, beaucoup soutenaient l’idée qu’il ne pouvait pas y avoir de guerre parce qu’une guerre serait préjudiciable à l’ensemble des pays, pour leur expansion, leur commerce, leur emploi. La IIème internationale avait théorisé l’impossibilité d’une guerre, idée développée par Kautsky. La guerre a quand même eu lieu, en raison du fameux piège de Thucydide qui veut que lorsqu’il y en a un qui est considéré comme menaçant par tous les autres, ça finit mal.

C’est ce qui s’était passé entre Athènes et Sparte. Corinthe, qui se sentait menacée par la proximité d’Athènes, avait insisté pour que Sparte déclarât la guerre à Athènes. Je ne reviendrai pas sur la Première Guerre mondiale. Les Allemands l’ont déclenchée comme une guerre préventive car, se croyant menacés par la Russie, ils voulaient d’abord réduire la France pour pouvoir se tourner contre la Russie. C’est le fameux plan Schlieffen. Mais l’Empire britannique ne pouvait accepter l’hégémonie allemande sur le continent. C’est ainsi que la guerre est devenue mondiale.
Le piège du Thucydide fonctionne toujours…. Et par rapport aux optima de Confucius et de Pareto, je crains le piège de Thucydide.

Jean-Paul TchangThucydide180px-Herodot_und_Thukydides le piège de Thucydide
C’est un souci clairement exprimé par les Chinois eux-mêmes depuis quelques années. Pour ne pas tomber dans le piège de Thucydide, dont ils sont très conscients, ils pourraient accepter de faire des concessions.

Ils ont fait une analyse extrêmement claire d’une mondialisation qui fait beaucoup de perdants, essentiellement en raison d’un problème de redistribution à l’intérieur des pays développés. En effet, toutes les grandes multinationales des pays occidentaux, américaines ou européennes, sont gagnantes. Mais les classes moyennes de ces pays n’en ont pas bénéficié. Les Chinois comprennent donc que, pour éviter de susciter la méfiance, ils doivent faire des concessions, notamment sur le plan du langage. Ils vont le faire. Ils veulent aussi étudier de manière approfondie le problème de la relation entre économie et nationalisme. J’ai vu passer les différents débats en Chine sur ce sujet. Ils sont donc totalement conscients de ce piège de Thucydide.

Jean-Pierre Brardfrance Jean-Pierre BrardJPB-300x163
Vous disiez que la Chine refuse le leadership.

  • Mais n’y est-elle pas contrainte par le défaut de vision de l’Union européenne et des États-Unis pour le futur de l’humanité ?

Les Chinois, qui ont une vision mondiale, sont obligés de réfléchir à la place de ceux qui ne pensent que dans le cadre du marché. On n’accusera pas Le président Trump d’être un intellectuel mais il a des intuitions et il a compris que l’ère de l’Empire américain est finie et que, pour sauver les meubles, il faut se replier sur le pré carré, dirai-je de manière un peu caricaturale.

Vous avez parlé des pays voisins de la Chine. Le Vietnam connaît des tensions avec la Chine en raison de l’affaire des îles Paracel. Les Vietnamiens sont capables de les gérer dans la durée. Mille ans après avoir été colonisés par la Chine (de 111 av. J.-C. à 932), ils se souvenaient encore que les Chinois n’étaient pas chez eux et les avaient chassés. Comment voyez-vous l’avenir de ces relations ? Il n’y aura pas de confrontation militaire mais comment voyez-vous dans la durée la gestion de ce problème qui inquiète beaucoup les Vietnamiens ?

france Marie-Françoise_Bechtel_2010_(cropped)Marie-Françoise Bechtel
Permettez-moi une petite remarque : la notion de prise en charge du futur de l’humanité ne me paraît pas du tout chinoise mais terriblement occidentale, messianique. Je serais étonnée que, même passé par le marxisme, ce pays se donne le projet de prendre en charge le futur de l’humanité.

Jean-Paul Tchang PHOTO
Même à propos de la tension avec le Vietnam sur la question des îles Paracel, je n’arrive pas à me départir de mon optimisme général. La tension est bien moins forte entre la Chine et les pays de l’Asean qu’elle ne l’était il y a quelques années et c’est paradoxal. La raison en est l’attitude américaine : la première chose qu’ait faite Trump est arrivant au pouvoir a été de supprimer le TPP (Trans-Pacific Partnership). Donc tous les pays avoisinant la Chine qui avaient pu espérer à un moment donné que les Américains viendraient équilibrer la balance dans la région savent désormais que sur le long terme ils ne peuvent pas vraiment compter sur les États-Unis. Les Chinois en profitent pour faire baisser un peu la tension. Donc aujourd’hui, à part avec les États-Unis, la Chine ne connaît pas d’affrontement direct où que ce soit dans le monde.

conférence sur la sécurité régionale qui a eu lieu à Singapour 9a4e4e7d1ec8c0d0-807da  Dialogue de Shangri-La, conférence internationale consacrée à la sécurité et à la défense en Asie.

la sécurité régionale qui a eu lieu à Singapour en ce début de juin

Il est intéressant de regarder la dernière conférence sur la sécurité régionale qui a eu lieu à Singapour en ce début de juin. Les autres années, les discours relativement haut en couleurs et agressifs des Américains vis-à-vis de la Chine suscitaient toujours une réponse positive de l’opinion, de la presse ou des représentants des autres pays, allant un peu dans le sens des Américains. Cette année c’était très timide. Personne n’a prononcé le nom de la Chine, ce qui est quand même très révélateur d’un degré de tension aujourd’hui très faible. C’est sans doute dû d’abord à l’incertitude américaine, personne ne veut vraiment se montrer extrémiste dans un sens ou dans un autre. Donc les Chinois en profitent.

Jean-François Di Megliofrance Jean-François Di Megliodi_meglio3
Sur la dimension asiatique de la place de la Chine dans la mondialisation, on a beaucoup tourné autour de l’idée de la Chine leader mondial ou pas. Quand on cite Martin Wolf, quand on cite les différents think tanks chinois, la réponse est tout à fait claire. Le propos affiché par la Chine, ce n’est pas le leadership mondial.

C’est beaucoup plus ambigu sur la région pour toutes sortes de raisons. D’abord pour une raison à la fois récente et ancestrale qui est la rivalité avec le Japon, l’importance – ancestrale aussi – du Japon dans les équilibres de la région pour la place de la Chine dans la région, avec les liens, entre autres, des populations d’origine chinoise. L’ambition régionale est à peine dissimulée. Mais là je pense qu’on est dans un jeu à la fois semblable et différent. On ne peut pas être une puissance globale si on n’est pas d’abord une puissance régionale. Je disais de façon un peu triviale que la Chine pratique le dur avec le mou et le mou avec le dur. Autant avec les États-Unis elle pratique plutôt le mou, autant dans la région elle pratique plutôt le dur pour toutes sortes de raisons.

chine Nguyễn_Phú_Trọng_092916_(cropped)M. Nguyen Phu Trong,

Vous parliez du Vietnam. J’ai été très frappé par le communiqué conjoint qui a suivi la visite officielle en France du secrétaire général du Parti communiste vietnamien, M. Nguyen Phu Trong, il y a un mois. Le Vietnam aurait pu porter sa cause devant la cour d’arbitrage de La Haye comme les Philippines le lui avaient demandé. Or dans le communiqué conjoint entre la France et le Vietnam, il n’est pas fait mention du droit de la mer sanctionné par le tribunal d’arbitrage de La Haye mais il est fait allusion d’abord au code de conduite prôné par la Chine à propos de la navigation dans les eaux de Mer de Chine du Sud. N’étant pas diplomate, je ne peux pas commenter cette formule qui m’a beaucoup surpris mais peut-être est-elle moins surprenante qu’elle n’en a l’air. Le Vietnam et la France affirment qu’ils coopéreront avec la Chine pour mettre en place un code de conduite dans la région. C’est une façon que les Anglo-Saxons appelleraient un peu « subdued » de faire valoir ses prétentions.

chine Dialogue de Shangri-La l'amiral Sun Jianguo discute de la politique de sécurité régionale de la Chine  Dialogue de Shangri-La : l’amiral Sun Jianguo discute de la politique de sécurité régionale de la Chine
Pour revenir sur le Dialogue Shangri-La (qui a eu lieu ce week-end à Singapour en présence de notre ministre des Armées comme tous les ministres des Armées depuis quelques années), la Chine, représentée par l’amiral Sun Jianguo (chef d’état-major adjoint de la Commission militaire centrale de Chine), s’était livrée il y a deux ans à une démonstration de force qui appelait une réponse très forte de la part des autres. Cette année on a un peu calmé le jeu. La Chine elle-même a baissé un peu le ton.

Marie-Françoise Bechtel
france Marie-Françoise Bechtel 605076

Puisque nous parlons diplomatie, on n’a pas parlé de la Corée. Je crois que le tour d’horizon ne serait pas complet si on ne mentionnait pas le jeu – que chacun décryptera comme il peut, je ne suis pas armée pour le faire – qu’il y a eu entre Trump et le dirigeant chinois vis-à-vis du dirigeant nord-coréen. L’un disant : « J’y vais-je n’y vais pas »… L’autre : « Je vous convoque pour voir avec vous ce qu’on va faire »… Trump décidant finalement : « Ce rendez-vous aura lieu »… On a senti qu’il y avait là un jeu complexe, subtil mais, au minimum, l’impression qui domine c’est que la Chine entend bien être présente dans l’affaire.

Christian Bret
M. Di Meglio a rappelé qu’à l’issue du dernier sommet du G7 il y avait eu deux communiqués. Par conséquent on se demande bien s’il y a eu un G7 ou un G6+1, formule qui recouvre une réalité qui me paraît être désolante.

M. Tchang a dit que la Chine n’avait pas tellement d’ambition de leadership.

  • Elle réunit quand même régulièrement depuis des années des forums régionaux comme le « 16+1 ». On ne peut pas dire qu’elle ne cherche pas à imposer un leadership dans ce forum.
  • Un autre s’appelle « Chine-Afrique » ;
  • un troisième vient d’être inventé : le forum du « grand Mékong ».
  • Enfin, n’oublions pas le grand forum des routes de la soie de mai 2017 (un autre est prévu en mai 2019).

J’ai quand même la perception qu’il y a là les manifestations – qui, pour n’être pas très agressives, sont très déterminées et très calculées – d’une ambition mondiale qui se développe avec plusieurs voies, plusieurs moyens mais que je trouve très claire. S’agissant de celle que je connais le mieux, le « 16+1 », je ne trouve pas que l’Europe y trouve tellement son compte. J’ai même la sensation qu’il s’agit de tailler dans un pré carré, notamment dans la partie des pays européens les plus atlantistes, ce qui est un paradoxe. Cela se traduit au plan commercial par des accords absolument iniques qui violent les traités et les règles des droits des marchés publics.

S’agissant d’un projet de développement de lignes ferroviaires, un maître d’ouvrage hongrois a créé un maître d’ouvrage délégué dans lequel 85 % des parts sont représentées par les concurrents industriels chinois et 15 % par le chemin de fer hongrois. Plutôt qu’un appel d’offre international… je parlerai d’entente entre la Chine et la Hongrie ! La Hongrie est libre de ses choix. Mais qu’un observateur de l’Union européenne ait béni cette formule en la déclarant compatible avec les traités européens est un scandale. De ce point de vue je considère que c’est un point très représentatif de la volonté de puissance chinoise, même s’il n’est pas stratégique. C’est un exemple concret qui va un peu à l’encontre de ce qui a été dit.

france Marie-Françoise_Bechtel_2010_(cropped)Marie-Françoise Bechtel
Lorsque j’ai assisté à la présentation des projets chinois, notamment des projets ferroviaires en Europe de l’Est, l’idée était de mettre sur la table une demande de partenariat : « Nous vous demandons de vous associer avec nous ». Et personne dans le camp chinois n’aurait sans doute soulevé d’objection si l’Union européenne ou certains pays de l’Union européenne avaient conclu des partenariats dans l’esprit « si tu gagnes, je gagne » … L’affaissement de la volonté européenne est encore sensible dans ce domaine. Mais pour ma part j’ai compris que les Chinois étaient demandeurs de partenariats dont, par conséquent, les conditions se négociaient.

Christian Bret
Néanmoins dans le détail ce n’est pas du tout comme ça que ça s’est passé. Un accord a été signé dans le format « 16+1 » mais qui est d’abord un accord bilatéral entre le gouvernement hongrois d’une part et le gouvernement serbe d’autre part. Cet accord a mis en place un financement en aide liée avec octroi automatique des contrats aux entreprises chinoises sans appel d’offres. La Serbie n’est pas liée aux traités européens dont elle n’est pas membre, bien qu’elle soit candidate, la Hongrie en est membre. C’est une violation flagrante et la Chine le sait très bien. Une mise en observation a été décidée et un audit du contrat a été réalisé, mené par l’Union européenne qui a abouti à un arrangement qui est en réalité un tour de passe-passe : Aucun candidat industriel ne va remettre une offre à ses concurrents qui sont dans le bureau du maître d’ouvrage ! Non seulement l’Union européenne a été présente mais elle a donné son blanc-seing à cette opération.

Élise Guidoni
Où en est la question démographique dans la conscience chinoise ? Dans quelle mesure et à quel niveau est-elle déterminante ?

Jean-François Di Megliofrance Jean-Francois-Di-Meglio
Il est frappant de voir que, dans un pays qui planifie tout, on a un peu l’impression qu’à un moment on a oublié de planifier à force de trop planifier. La chute de la natalité date de bien avant la politique de l’enfant unique. Donc, à un moment ou à un autre, l’emballement démographique se serait arrêté.

La forte croissance a été un dividende clair de l’accroissement démographique et de la jeunesse relative du pays. Il y a à cela deux réponses probablement qui ne sont pas très sympathiques pour certaines générations chinoises : quand on regarde les taux d’épargne selon les générations, on voit que ce sont les vieux qui épargnent, dans des proportions beaucoup plus fortes que chez nous, et que ce sont les jeunes qui dépensent. Quand je dis « les vieux », je parle des gens de plus de cinquante ans qui travaillent encore. Ils savent bien qu’il y a toute une génération qui ne bénéficiera pas de pensions suffisantes parce que la génération d’après ne pourra pas y subvenir. L’autre réponse est un peu plus colorée, un peu plus optimiste, c’est la montée en gamme et le fait que la productivité peut contribuer à compenser la perte du dividende démographique. Mais cette productivité ne va pas pouvoir s’appliquer à 1,4 milliards d’habitants. Un double hiatus va probablement se créer entre des personnes âgées qui n’auront pas assez épargné et des provinces reculées qui vont être laissées à l’écart de la montée de la productivité. Donc effectivement il y a eu à un moment une planification un peu à rebours dans la gestion de la natalité.

La Chine deviendra-t-elle vieille avant d’être riche ?

FRANCE RES PUBLICA Marie-Françoise Bechtel,B9711217697Z.1_20170223193834_000+G8C8J4LCU.1-0Marie-Françoise Bechtel
Nous avons débordé sur des questions de politique intérieure chinoise.

Nous allons donc mettre fin à cette table ronde et passer la parole à la table ronde suivante en remerciant infiniment les trois intervenants qui ont tous été fort éclairants.


Fondation Res Publica I Mercredi 26 Septembre 2018 I |
https://www.fondation-res-publica.org/Debat_a1143.html

Une réflexion au sujet de « 3016 – Actes du colloque de la Fondation Res Publica … 1ère table ronde/2 … Chine-Amérique, le G2, mythe ou réalité géopolitique ? »

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