- L’alliance entre la Russie et l’Iran dépasse la Syrie
- Quel visage pour la Syrie de demain ?
Fabrice Balanche
ENTRETIEN Fabrice Balanche, chercheur à la Hoover Institution (1). Recueilli par François d’Alançon , le 26/02/2018 à 17h52
Pour le chercheur français, les Russes ne sont pas prêts au compromis en Syrie parce qu’ils pensent que les Américains seront amenés à se retirer.
À Douma, dans la Ghouta orientale, des civils cherchent d’éventuelles victimes après un bombardement, le 22 février 2018. / Mohammed Badra/EPA/MaxPPP
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La Croix : La Syrie est en guerre depuis bientôt sept ans. Pourquoi le conflit s’éternise -t-il ? |
Fabrice Balanche : Le conflit a très vite échappé aux Syriens pour devenir une confrontation régionale entre l’Iran, l’Arabie saoudite et la Turquie avec deux outsiders, Israël et le Qatar. Le conflit n’a fait ensuite que se prolonger, à mesure que les États-Unis et la Russie sont revenus en force dans la région.
En 2011, l’axe sunnite Turquie-Arabie saoudite-Qatar, soutenu par les États-Unis, faisait face à l’axe pro-iranien visant à former un corridor jusqu’à la Méditerranée à travers l’Irak, la Syrie et le Liban. En soutenant les Kurdes contre Daech, les États-Unis se sont ensuite mis à dos la Turquie, la mainmise du Parti des travailleurs kurdes (PKK) sur le nord de la Syrie, à travers les milices kurdes YPG, étant inacceptable pour Ankara.
Par ailleurs, le maintien de la présence américaine au nord de la Syrie incite les groupes rebelles à continuer à se battre. L’Arabie saoudite soutient les rebelles dans la Ghouta orientale et le sud, la Turquie dans la province d’Idlib.
Au fil du temps, la guerre est devenue la raison d’être de ces rebelles qui ne sont pas prêts à déposer les armes. De son côté, le régime n’est pas prêt à négocier, si ce n’est des amnisties limitées, mais en aucun cas une transition politique.
Le cessez-le-feu dans la Ghouta n’empêche pas l’armée syrienne d’avancer à l’est de celle-ci, l’objectif étant de grignoter la banlieue agricole avant de négocier avec les rebelles leur départ vers la province d’Idlib qui serait partagée entre le régime syrien et la Turquie qui veut y créer une zone tampon avec des rebelles pro-turcs.
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Quels sont les objectifs des principaux acteurs ? |
Fabrice Balanche
F. B. : L’alliance entre la Russie et l’Iran dépasse la Syrie. Elle vise à diminuer l’influence américaine dans la région, à faire pression sur l’Arabie saoudite pour maintenir le prix du pétrole à un niveau acceptable et à susciter des tensions entre la Turquie et les États-Unis.
Moscou laisse Ankara attaquer les Kurdes pour les obliger à demander protection à la Russie via le régime syrien et à rompre leur alliance avec les États-Unis. En échange de l’arrêt de l’offensive turque, les forces progouvernementales syriennes se déploieront dans les territoires contrôlés par les Kurdes et partageront la souveraineté avec des milices kurdes affaiblies et reconfigurées.
De leur côté, les États-Unis veulent bloquer l’influence de l’Iran dans la région et c’est pour cela qu’ils restent dans le nord de la Syrie.
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La Russie et les États-Unis n’ont-ils pas un intérêt commun à stabiliser la situation ? |

F. B. : Les États-Unis sont dans une situation géopolitique inconfortable en Syrie avec le PKK comme allié unique et fragile. Le retrait des troupes américaines signifierait la victoire de l’axe Russie-Iran, un aveu de faiblesse que Washington ne peut pas se permettre par rapport à ses alliés dans la région.
Pour la Russie, en dépit de la mort récente de mercenaires russes, la Syrie n’est pas l’Afghanistan. L’armée régulière est solidement installée dans ses bases à Lattaquié et Tartous. La guerre ne coûte pas très cher, permet de tester le matériel militaire russe, en particulier les systèmes anti-aériens, et de promouvoir les ventes d’armes russes.
Les Russes ne sont pas prêts au compromis parce qu’ils pensent que les Américains seront amenés à se retirer. Les États-Unis n’ont que 2 000 hommes au nord, une zone où ils risquent de perdre leurs alliés kurdes et arabes et où les tribus locales souhaitent le retour de l’État syrien et des services.
Après les élections irakiennes du mois de mai, le gouvernement qui sortira des urnes pourrait bien demander le départ des troupes américaines. Enfin, les élections de mi-mandat aux États-Unis risquent de réduire la marge de manœuvre de Donald Trump à l’international.
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Le risque d’escalade sous la forme d’un affrontement entre Israël et l’Iran existe-t-il ? |
F. B. : Le risque existe. Les troupes américaines seraient les premières cibles en cas d’intervention israélienne. Tant que les États-Unis ont des troupes sur le terrain, Israël devrait éviter de se lancer dans une telle opération.
La pression sur les États-Unis au nord de la Syrie devrait augmenter dans les prochains mois, quand le régime syrien et ses alliés lanceront des offensives pour reprendre le terrain, après avoir acheté au préalable les milices locales et provoqué des tensions entre les Kurdes et les Arabes.
Quelle sera la réaction des États-Unis face à des attentats meurtriers contre leurs troupes ? Le retrait, comme Ronald Reagan en 1984 au Liban ou, au contraire, un renforcement de leur présence militaire et des frappes contre les Iraniens ? Moscou pourrait alors jouer les arbitres entre Washington et Téhéran.
SOURCE/https://www.la-croix.com/Monde/Moyen-Orient/Fabrice-Balanche-Lalliance-entre-Russie-lIran-depasse-Syrie-2018-02-26-1200916704
Quel visage pour la Syrie de demain ?

L’année 2018 ne sera pas encore celle de la paix en Syrie, mais peut être la dernière de ce conflit meurtrier. Il est désormais clair que Bachar el-Assad et ses alliés ont gagné la guerre.
De son côté, l’Occident, persuadé que le camp d’Assad ne possède pas les moyens de relever la Syrie, compte utiliser la reconstruction comme levier d’influence sur le changement politique.
Tout comme il s’est trompé sur l’issue du conflit militaire, il se trompe aussi sur ce sujet.
Sur le plan militaire, l’année 2018 sera a priori celle de l’offensive contre la province d’Idleb. Cependant, il faut à l’armée syrienne en finir également avec les dernières enclaves rebelles autour de Damas et la poche de Rastan. La reprise de la banlieue est de Damas sera difficile et devrait se terminer comme ailleurs par la négociation et le transfert des rebelles les plus récalcitrants vers Idleb. La province de Deraa ne devrait pas être épargnée par les combats malgré l’accord de « désescalade » entre la Russie et les États-Unis. L’armée syrienne compte bien rouvrir l’autoroute vers la Jordanie et le poste-frontière de Nassib, cela implique de s’emparer de l’est de la province, entre la route Deraa-Damas et le Djebel druze. Quant à la partie occidentale de la province, entre la route Deraa-Damas et le Golan, la situation est plus ou moins gelée, en raison de l’accord russo-américain par lequel Vladimir Poutine garantit que le Hezbollah et les forces iraniennes ne s’approcheront pas à moins de 40 km de la ligne de cessez-le-feu de 1973. La Russie tient à cet accord, car il lui permet d’être désormais partie prenante du conflit israélo-arabe, ce qui représente une consécration diplomatique.

La Russie et la question communautaire
Il demeure l’épineuse question kurde. L’armée syrienne va-t-elle entrer en confrontation avec les Forces démocratiques syriennes (FDS) qui occupent aujourd’hui près de 30 % du territoire ?
Tout dépendra de la volonté des États-Unis de demeurer ou non dans le Nord-Est et à quel prix militaire, économique et diplomatique (notamment vis-à-vis de la Turquie). Les Kurdes de Syrie risquent ainsi de se voir rapidement abandonnés par les États-Unis. Ils ont sans doute déjà prévu de restituer les territoires arabes qu’ils ont libérés de Daech, en échange de l’autonomie des seuls cantons kurdes de Afryn, Kobané et Qamichli. Bien que les représentants du Rojava ne soient invités à aucune conférence de paix, ils sont au centre des négociations diplomatiques.
Sur ce plan, le congrès « des peuples de Syrie » qui se tiendra à Sotchi fin janvier est un pas de plus vers un règlement du conflit syrien en dehors de Genève. Alors que l’opposition syrienne et ses parrains n’ont jamais vraiment traité de la question communautaire, la Russie ouvre le débat sur le devenir de la « nation syrienne » en reconnaissant les différentes communautés ethniques et religieuses qui la composent, malgré Damas et ses dogmes baassistes. Une évolution de la Constitution syrienne vers la reconnaissance politique des différentes identités communautaires, sans aller jusqu’au modèle libanais, pourrait être une issue de Sotchi et orienter la transition politique.
Ce processus politique échappe aux Occidentaux qui ne comptent que sur l’arme économique pour parvenir à peser sur l’avenir de la Syrie en dernier ressort.
La Banque mondiale évalue à 250 milliards de dollars le coût de la reconstruction. D’autres estimations parlent de 400 milliards, voire de 600 milliards. Ni Damas ni ses alliés ne disposent d’une telle somme, mais la Syrie peut se reconstruire a minima pour quelques dizaines de milliards de dollars. Si la diaspora et la classe marchande sont prêtes à investir le secteur immobilier, la reconstitution du secteur manufacturier risque d’être plus difficile, car les investissements à long terme sont désormais perçus comme très risqués. Enfin, le niveau de corruption est un frein majeur à la reconstitution de la base productrice d’avant-guerre. Le pays risque donc de connaître une stagnation économique prolongée, d’autant plus si les Occidentaux maintiennent les sanctions et refusent d’apporter leur aide.
Une Syrie « aérée »
En l’absence d’une amélioration économique sensible, la plupart des réfugiés syriens demeureront dans les pays d’accueil où ils seront rejoints par de nouveaux venus. Et cette perspective ne dérange nullement Assad, qui a sans doute fini par prendre conscience que la Syrie était surpeuplée en 2011, eut égard à ses capacités économiques, et que cela fut une cause majeure de la révolte.
Il y a déjà 7 millions de réfugiés (6,3 selon les chiffres du HCR); et une Syrie « aérée » d’une dizaine de millions de personnes – en particulier issues des classes populaires sunnites – est un objectif atteignable d’ici à trois ans au rythme actuel des départs.
Le vide laissera des opportunités économiques dans le contexte du corridor iranien et d’une intégration économique entre la Syrie, l’Irak et l’Iran, à laquelle peut s’ajouter le Liban. Pour la Syrie d’Assad, mise à l’écart par les pays du Golfe et boycottée par l’Europe, la solution consiste à se tourner vers les marchés voisins. L’Irak peut rapidement redevenir le premier client de la Syrie et stimuler la reprise de la production agricole et industrielle. Le retour des exportations d’hydrocarbures irakiennes et iraniennes, si le gazoduc islamique est finalement construit, apportera à la Syrie des « royalties ». Les ports syriens ont désormais un « hinterland » potentiel qui s’étend jusqu’à Téhéran. Il reste la question des ressources en hydrocarbures off-shore, dont l’exploitation éventuelle prendrait des années et servirait avant tout à rembourser les dettes accumulées vis-à-vis de la Russie et de l’Iran.
Le peuple syrien est habitué à des conditions de vie modeste et le gouvernement a longtemps prôné l’autosuffisance.
Assad avait envisagé de faire de son pays une économie émergente dans les années 2000, mais ce changement de paradigme économique a déstabilisé le pays et failli lui coûter son pouvoir. Désormais, les décisions économiques seront prises en fonction des considérations politiques, même si cela doit ralentir la croissance. Après ce conflit meurtrier, les mécontents choisiront plutôt l’exil que la contestation, et ce au moins pour une génération.
Au final, le régime sort renforcé de cette épreuve de force. Certes, il devra coopter les nouveaux chefs de guerre, faire une place aux élites tribales et aux Kurdes, ce qui l’obligera à une décentralisation de facto dans les périphéries.
Mais ceux qui rêvent encore du départ d’Assad ne comprennent pas qu’il est toujours la clé de voûte du système de pouvoir en Syrie. Par ailleurs, ses alliés n’ont aucune envie de le faire partir, d’autant plus que les Occidentaux n’ont rien de consistant à offrir en échange.
Fabrice Balanche est géographe, maître de conférences à l’Université Lyon 2 et chercheur invité à la Hoover Institution (Université de Stanford). Dernier ouvrage : «Géopolitique du Moyen-Orient » (La documentation française, 2014).
SOURCE/https://www.lorientlejour.com/article/1091874/quel-visage-pour-la-syrie-de-demain-.html
