2646 – – Fake news et démocratie … par F-B Huyghe …

Deux interviews de François-Bernard Huyghe * + 1 article

1 – Interview par Atlantico

2 – Interview sur le blog de Pascal Boniface

3 Légiférer contre les fake news ?

FRANCE Le conférencier François-Bernard Huyghe, docteur d'état en sciences politiques, directeur de recherche à l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS)FBHUYG  Le conférencier François-Bernard Huyghe, docteur d’état en sciences politiques, directeur de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS)

1 – Interview par Atlantico

La démocratie est-elle plus fragile maintenant en raison de ces fake news et autres stratégies de ciblage pointu des messages (type @Cambridge analytica) ?

FBH  La démocratie requiert deux conditions minimales :

  1. que citoyens rationnels puissent s’exprimer librement
  2. que ces citoyens aient une connaissance passable des événements du monde,

assez pour s’en faire une représentation à peu près commune.

Nous avons connu des systèmes totalitaires qui (comme dans 1984 d’Orwell avec son « Miniver », le ministère de la Vérité) imposent un image falsifiée de la réalité à des populations passives.
Nous avons connu des démocraties spectacle où quelques spécialistes de la communication produisent des histoires euphorisantes et séduisantes pour les masses.
Nous avons connu des officines ou des bureaucraties d’État qui, surtout en cas de conflit, fournissent de fausses histoires pour diaboliser l’ennemi (couveuses de Koweit City, charniers du Kosovo, Armes de Destruction Massive de Saddam).
Ce qui se produit sous nos yeux est différent. Ce n’est plus la propagande « d’en haut » déversée par les mass médias qui est en cause.
Avec le numérique, chacun peut inventer des événements ou déclarations imaginaires, des « faits graves qu’on nous cacherait » et des images truquées.

Chacun peut aussi devenir diffuseur des « nouvelles » qui coïncident avec ses préjugés politiques ou ses fantasmes.

Des milliers de bobards (la meilleure traduction française de « fake news ») circulent ainsi en ligne,
  • soit lancés par des groupes militants,
  • soit par des « pièges à clics » (des sites qui racontent n’importe quoi de surprenant pour que vous alliez voir à la source et consultiez des messages publicitaires),
  • soit encore comme une forme nouvelle de la bonne vieille rumeur, mais circulant maintenant de clavier à écran et non plus de bouche à oreille. Cela va de « un prédicateur veut marcher sur l’eau et est mangé par les crocodiles » à « Trump est soutenu par le pape ».

Plus c’est gros…

Ajoutons aussi que les fuites (les leaks) de documents confidentiels, livrés par un lanceur d’alerte de l’intérieur d’une organisation ou piratés par des hackers, peuvent perturber le jeu politique en décrédibilisant un parti ou un gouvernement (il est vrai cette fois sur la base de dossiers authentiques).

Quant à l’affaire de Cambridge Analytica, elle n’a rien à voir avec le vrai ou le faux.

Même si cette société anglaise s’est procuré via Facebook, et sans doute de manière illégale, des millions de données sur des internautes, son activité est publique (il suffit d’aller voir leur site) et licite au moins aux USA.
Elle consiste à dresser des profils psychologiques de millions d’électeurs, à repérer leurs liens et habitudes et à leur adresser via les médias sociaux des messages hyper-individualisés – donc le contraire des messages standards des mass médias – : Monsieur Machin, vous qui aimez les abeilles, sachez que le candidat X aidera l’apiculture.

Pour la petite histoire, Obama a utilisé cette technique du message incitatif

« basé sur les données » en 2012 (dixit le New York Times), mais il semble que la campagne de Trump y ait largement fait appel. Tandis qu’Hillary Clinton jouait les médias mainstream (pardon, pour tous ces anglicismes !) qui lui étaient infiniment plus favorables.

2. Ces techniques ont elles démultiplié la capacité à influencer ? Sont-elles vraiment plus efficaces que toutes les vieilles ficelles de la propagande ayant pu exister au cours de l’histoire ?

FBH  Il ne faut pas tomber dans le délire qui consiste à attribuer aux services russes le pouvoir d’influencer les élections des autres pays par quelques rumeurs en ligne ou à travers des médias internationaux multilingue (ce qui ne fait que copier des techniques américaines d’influence pendant la guerre froide ou les révolutions de couleur).
Ni croire au pouvoir magique de la fachosphère, de la gauchosphère et autres alterpshères. Bien sûr il y a des bobards en ligne, bien sûr des publics souvent réceptifs aux thèses complotistes ou extrémistes s’en délectent et les répandent.

Mais la bonne question est plutôt : pourquoi ces gens sont-ils imperméables à l’influence des médias classiques, des experts, des politiques, du « cercle de la raison », etc ?

D’autant plus que les fake news ou les simples erreurs factuelles et propos non vérifiés sont immédiatement repérés par les médias (largement reconvertis dans le fact-checking), moqués et ridiculisés, dénoncés sur les plateaux de télévision, retirés par les grands du Net (Google, Facebook, Twitter..) qui font la chasse aux faux comptes et aux fasses déclarations…

« Fake news » ou « complotiste » est devenu une injure facile pour discréditer un adversaire dans un débat.

Il y a eu beaucoup d’études universitaires américaines (Dartmouth U., Columbia School of Journalism, Stanford, MIT…) sur l’impact de ces méthodes sur l’élection de Trump. Pour les résumer sans trop caricaturer.

  • Oui il y a beaucoup de fakes.
  • Oui, une minorité très militante les partage systématiquement et les amplifie très vite.
  • Oui ces informations «alternatives » (qui ne sont d’ailleurs pas toutes pro-Trump) jouent un rôle mais marginal et plutôt de renforcement des convictions.
  • Non cela ne peut pas expliquer le résultat des élections ni fausser le mécanisme de la démocratie.
  • Non ces informations « alternatives » ne représentent pas grand chose par rapport aux millions de messages sociaux « vrais », d’heures de télévision, de pages de journaux, de déclarations des autorités, etc qui influencent dans l’autre sens.

Simplement un rapport de pouvoir idéologique s’est déplacé.

F.B. Huyghe est directeur de recherche à l’Iris

François-Bernard Huyghe* est directeur de recherches à l’Iris.

 Son dernier ouvrage s’intitule: Désinformation Les armes du faux (Armand Colin 2016).

FRANCE François-Bernard-Huyghe

2 – Interview sur le blog de Pascal Boniface

« Fake news » : le terme est nouveau, mais le phénomène est-il ancien ?

FBH  – Le phénomène commence peut-être avec Adam et Eve et est attesté depuis l’Antiquité. La rumeur « plus vieux média du monde » a toujours concurrencé le discours officiel ou médiatique (car on nous cache tout) et, au cours de récents conflits (Yougoslavie, guerres du Golfe, Kosovo, Libye…), nous avons vu le succès d’accusations imaginaires concoctées par des services d’État ou des officines pour discréditer des adversaires (qui n’étaient pas forcément innocents pour autant).

Ce qu’il y a de nouveau, c’est que les réseaux sociaux permettent à chacun de fabriquer de faux comptes, des photos retouchée ou légendées mensongèrement, des déclarations et événements imaginaires.

On peut même créer de pseudo mouvements d’opinion avec quelques algorithmes et multiplier les partisans imaginaires.

Surtout les réseaux sociaux ont créé de nouveaux circuits de circulation de la désinformation ou de la mésinformation : chacun peut reprendre, accréditer et amplifier la « nouvelle » fabriquée.

À la limite chacun peut choisir en ligne des informations qui confortent ses fantasmes ou ses préjugés idéologiques.

Pour la petite histoire, l’anglicisme « fake news » (équivalent de notre « bobard ») a vraiment été popularisé en 2016 dans un contexte de panique des libéraux et des partisans d’une mondialisation heureuse face à l’incompréhensible montée populiste. Le néologisme traduit une sorte de perte de contrôle idéologique du cercle de la raison face à des opinions qui s’appuient sur d’autres valeurs mais aussi sur une autre version de la réalité.

Pourquoi ne croyez-vous pas à l’influence russe dans l’élection de Donald Trump ?

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Je ne nie pas que le Kremlin ne se soit doté de relais auprès de l’opinion internationale avec des médias multilingues comme Russia Today

(mais en ne faisant là qu’imiter ce que pratiquaient les USA pendant la guerre froide),

ni qu’il y ait des « trolls » russes qui ont repris les rumeurs anti-Clinton en se faisant éventuellement passer pour des citoyens américains.

Simplement ces influences ont joué à la marge et sur un public préalablement conquis : il cherchait confirmation de ses préjugés et était déjà convaincu que ce sont les médias du système, « mainstream » et libéraux qui répandent des fake news.

Attribuer un pouvoir de persuasion de nature à faire basculer le suffrage d’une Nation au seul fait que des millions de gens ont été exposés à un bobard au moins, c’est oublier qu’ils n’y ont pas forcément cru, que le faux a été rapidement repéré et dénoncé et qu’il a été forcément plus que compensé par des centaines d’heures de télévision et des milliers de pages influant en sens inverse.

La vraie question est plutôt de savoir pourquoi une telle proportion de la population ne croit plus ce que disent les médias classiques, les élites, les experts…

Attribuer le Brexit, l’élection Trump ou le référendum catalan

  • à la mauvaise influence de mensonges délibérés,
  • à la crédulité naturelle des masses
  • ou à l’anarchie des réseaux sociaux,

cela ressort à la causalité diabolique : le peuple vote mal à cause de mensonges subversifs ; s’il savait la vérité il nous soutiendrait.

Du reste plusieurs études universitaires américaines viennent de confirmer que le pouvoir des fakes des comptes « extrémistes » ou de la propagande extérieure a été marginal, limité à une minorité de convaincus et concurrencé par bien d’autres sources d’influence.
Se méfier des explications magiques, surtout si elles flattent votre ego (nous sommes le camp des véridiques) et vous exonèrent de toute responsabilité.

Pourquoi les réseaux sociaux, vus il y a quelque temps comme les vecteurs de la libre expression, sont-ils aujourd’hui accusés d’être les fourriers du complotisme ?

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En effet, au moment du printemps arabe, il était à la mode de dire que les réseaux sociaux où chacun pouvait s’exprimer, qui se jouaient des frontières, et que les pouvoirs autoritaires ne contrôlaient guère, étaient intrinsèquement démocratiques.

Mais les médias sociaux ne donnent pas la parole qu’aux démocrates soutenus par l’Occident :

  • les complotistes,
  • les djihadistes,
  • les anti-système de toute obédience,
  • les populistes,
  • tous ceux qui d’une façon ou d’une autre doutent de la parole dominante

(qu’il s’agisse de politique, de vérité scientifique…)

y trouvent aussi l’environnement où conforter leurs versions alternatives. D’où la mobilisation des gouvernement (loi Macron anti-fakes p.e.), des Gafa qui ne veulent pas être accusés de favoriser les délires antisociaux en ligne et des médias classiques qui trouvent à justifier leur rôle par la pratique du fact-checking.


source/ http://www.huyghe.fr/actu_1528.htm


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26 mars 2018

3Légiférer contre les fake news ?

 

L’Europe, l’Allemagne, l’Italie, la France se dotent de législations « anti fake news »

(généralement destinées à obliger les plateformes de réseaux sociaux à retirer très vite des informations ou images délibérément fabriquées pour nuire, et qui visent souvent des adversaires politiques).

Pourtant le mensonge (cf. Adam et Eve), l’intoxication, la rumeur, la désinformation, la diffamation, la légende urbaine, etc., sont aussi vieilles que l’espèce.

Mais plusieurs facteurs récents expliquent que le terme « fake news»

(la meilleure traduction française est sans doute « bobards »)

soit devenu le mot de l’année 2017 dans les dictionnaires anglo-saxons :

_ Les soupçons d’interventions russe dans le Brexit, l’élection de Trump, le référendum catalan, les élections italiennes, etc. Or cette intervention se déroulerait par faux comptes interposés, gérés par des humains ou des robots, se faisant passer pour d’honnêtes citoyens nationaux et répandant les pires accusations contre les politiciens libéraux et le système.

_ La tendance croissante de l’opinion (ou d’une moins d’une fraction encline au vote populiste) à adhérer soit à des théories de la conspiration mettant en cause la grande finance, les élites et les médias complices, etc. Soit à croire sans trop de vérifications des rumeurs qui se répandent sur la sexualité de tel homme politique, tel danger de tel produit, tel accord secret entre des gouvernements, tel scandale…

_ La facilité avec laquelle des informations non officielles ou non vérifiées se répandent sur les réseaux sociaux et trouvent aussitôt un public. On parle ici de chiffres effrayants : 126 millions d’Américains auraient été exposés à des « fakes » pendant la campagne de 2016, sur 126.000 histoires douteuses étudiées par le MIT, les fausses se répandraient sept fois plus vite que les vraies, etc… Sans oublier la multiplication des sites parodiques, des canulars ou des « pièges à clics » qui tentent de vous attirer vers des annonces publicitaires en annonçant les nouvelles les plus délirantes.

Depuis les attentats, il y a trois ans, de plus en plus de théories du complot sont diffusées en France. 1088279-le-p-tit-libe-theories-du-complot-terre-plate

À cette vision terrifiante, que certains théorisent déjà en déclarant que nous sommes rentrés dans l’ère de la « post-vérité » où les faits objectifs n’ont plus d’importance, il faut quant même opposer quelques éléments :

_Les services étrangers, l’impudence des démagogues et à l’habileté des sophistes qui abusent les masses ne sont pas une explication satisfaisante de phénomènes électoraux. Sans compter que leurs mensonges sont très vite repérés et dénoncés surabondamment par les médias « mainstream ». Ainsi Trump affirmant que plus d’un million de votes illégaux avaient été à sa rivale. Ou sa porte-parole soutenant que l’investiture du nouvel élu avait rassemblé plus de monde qu’aucune autre. Ce sont des contre-évidences dont les journalistes ont fait des gorges chaudes en quelques minutes.

_ Le problème n’est pas qu’il y ait des fabulateurs, mais qu’ils soient crus (et que les médias classiques ne le soient plus). De même accuser la Russie de Poutine de déstabiliser le monde via ses médias internationaux, Russia Today et Spoutnik p.e., n’aide pas à comprendre pourquoi tant d’électeurs ne sont guère influencés par Radio Vatican ou Al Jazeera en anglais. Et moins encore par les millions d’heures d’émission et les millions de page des médias classique qui allaient dans l’autre sens.

_ Le discours « décadendiste » renvoie la responsabilité aux consommateurs de faux. Donc à un facteur sociologique ou culturel : l’air du temps ou le sens moral affaibli (on accusera suivant le cas le relativisme, la téléréalité, la perte de l’éthique républicaine ou le règne de la marchandise de cette perte de passion pour le vrai). Les opinions seraient moins abusées qu’indifférentes au critère de vérifiable. C’est une explication facile, de classe et méprisante (car elle revient au final à dire que le peuple n’est pas digne de la démocratie). Sans compter que derrière une fausse croyance, il y a souvent une vraie souffrance sociale que l’on ne fait pas disparaître en la qualifiant de naïve ou paranoïaque.

FRANCE Le conférencier François-Bernard Huyghe, docteur d'état en sciences politiques, directeur de recherche à l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) 20171  François-Bernard Huyghe

_ La faute des réseaux sociaux ? Ils permettent de produire de pseudo nouvelles ou des images truquées avec un simple logiciel. Ils aident à les diffuser par des relais. Les communautés (qui « likent »,recommandent, citent, créent des liens, etc.) contribuent, recommandent et embellissent. Toute source vaut toute autre pour qui cherche de clic en clic ou du moins, chacune a sa chance d’être reprise si le contenu est surprenant ou s’il flatte un fantasme. Le faux s’est démocratisé, au stade de la fabrication, de la diffusion ou de la réception. Il est même renforcé par un effet automatique de confirmation. Des algorithmes recommandent des contenus comparables à ceux que l’on vient de consulter et, par un effet de « bulle », (chaque communauté tendant à s’isoler, chaque usager à se rapprocher de plus en plus de ce qui confirme ses préjugés) la vérité se perd dans le cyberespace. Le réel passe à la carte, quand toutes les versions sont disponibles et tous les délires contagieux.

C’est vrai, mais il faut aussi tenir compte que les Facebook, Google, Twitter et autres tiennent à tout sauf à être accusés d’être l’écosystème naturel des populistes, des djihadistes, des partisans des soucoupes volantes, des maniaques du complot et des agents étrangers de désinformation.

Ils emploient donc des milliers de modérateurs, travaillent avec les médias classiques à faire du « fact-checking » systématique, à modifier leurs algorithmes, etc.

Ils retirent des contenus ou des comptes de plus en plus vite, offrent aux citoyens des moyens de signaler les informations suspectes, etc.

Du reste les législations « anti-fakes » comme les lois anti propagande djihadiste ou anti discours de haine, ne font souvent qu’imposer aux plateformes de retirer encore plus vite des contenus litigieux qu’ils ne le faisaient spontanément : en ce domaine le pouvoir est technique et non politique. Et n’oublions pas qu’il existe environ 150 dispositifs de « fact-checking » destinés à repérer les faux qui fonctionnent à travers le monde.

Expliquer les malheurs du monde (les « mauvais votes ») par exemple par le miracle des fakes, c’est à la fois être naïf et exonérer à bon compte la responsabilité des élites et des gouvernants dont la parole résonne à vide en dépit de l’écho des mass médias.

La lutte contre le faux ne passe pas par la censure hypocrite, mais par l’éducation de l’esprit critique.

Et si nous autorisons au moins deux opinions à s’exprimer, il y en aura forcément au moins une qui sera fausse : autant se résigner à ce qu’il faille construire les défenses de la démocratie dans nos esprits et pas par des lois ou des algorithmes.

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source/ http://www.huyghe.fr/actu_1527.htm