Interview du Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov accordée à l’agence de presse serbe BETA, Moscou, 19 février 2018
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Qui envisagez-vous de rencontrer à Belgrade? Quels sujets seront à l’ordre du jour de vos rencontres? |

Sergueï Lavrov: Comme nos amis serbes me l’ont indiqué, le programme prévoit une rencontre avec le Président, le Premier Ministre, ainsi qu’avec le Premier Vice-premier Ministre et Ministre des Affaires étrangères de la Serbie. Nous participerons également à des événements culturels consacrés à cet anniversaire glorieux de nos relations, notamment à une visite de la cathédrale Saint-Sava. Avec Ivica Dačić, Premier Vice-premier Ministre et Ministre des Affaires étrangères serbe, nous prendrons la parole devant le public serbe.
Ivica Dačić & SERGUEÏ LAVROV
L’ordre du jour sera tout à fait habituel:
- il concernera les relations bilatérales sous tous leurs aspects, notamment notre coopération dans le domaine commercial, économique et des investissements.
Il est pourtant peu probable que nous examinions en profondeur ces sujets car la Commission intergouvernementale spécialisée, dont Ivica Dačić est le coprésident pour la partie serbe, travaille déjà efficacement sur ces thèmes.
- Nous nous focaliserons sur nos liens humains et culturels, sur nos consultations politiques régulières.
- Nous accorderons une attention particulière aux questions internationales – à la situation en Europe et dans les Balkans, à notre coopération à l’Onu – et évoquerons la nécessité d’une mise en œuvre complète de la résolution 1244 du Conseil de sécurité de l’Onu sur le règlement de la question kosovare.
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Quelles sont, pour les Balkans et les rapports des pays de la région avec les puissances mondiales telles que la Fédération de Russie, les États-Unis ou l’Union européenne, les répercussions de l’aggravation des relations entre la Russie et l’Occident à cause de la crise ukrainienne? |
Sergueï Lavrov: La crise ukrainienne n’est pas la raison de la situation actuelle dans les relations entre la Russie et l’Occident:
- c’est une répercussion de la politique menée par les pays occidentaux, notamment pas les États-Unis et les membres de l’Otan, depuis la fin de la Guerre froide.
Au lieu de saisir cette occasion historique unique de former une structure européenne véritablement commune de sécurité et de partenariat, l’Occident a choisi d’élargir l’Otan malgré toutes les promesses des dirigeants américains et européens, qui avaient juré en 1990 que l’Alliance ne s’élargirait pas d’un pouce à l’est.
Tout cela n’a pas été fixé dans des accords ou des textes juridiques – il aurait pourtant fallu le faire.
Il ne s’agissait que d’une « entente entre gentlemen » qui a été plus tard piétinée par nos collègues occidentaux. Dans le futur, nous ferons probablement plus d’efforts pour comprendre qui est un gentleman et qui ne l’est pas. Dans tous les cas, les textes officiels que les archives américaines viennent de déclassifier démontrent clairement la réalité de ces promesses fermes au niveau de l’URSS et les États-Unis, des contacts entre Moscou et Berlin, Moscou et Paris.
Les événements en Ukraine ne nous ont pas surpris. Comme je l’ai déjà dit, il s’agit d’une conséquence de la politique choisie par l’Otan.
Après la fin de la Guerre froide on a constaté trois étapes d’élargissement de l’Organisation, qui ont chaque fois conduit à un rapprochement de l’infrastructure militaire de l’Alliance des frontières russes.
Aujourd’hui, on veut impliquer les Balkans dans ce jeu en mettant les pays balkaniques devant un choix entre l’Occident et la Russie.
On a exigé le même choix de l’Ukraine, ce qui a provoqué une scission de la société et de l’État ukrainiens, ainsi qu’un coup d’État anticonstitutionnel et un renforcement rapide du rôle des radicaux, notamment des néonazis, dans la politique intérieure de nos voisins.
Cela suscite évidemment une inquiétude profonde, mais nous restons attachés aux Accords de Minsk et espérons qu’on mettra en œuvre ces textes qui ne sont pas des « ententes entre gentlemen » mais des accords juridiquement contraignants, fixés par la résolution correspondante du Conseil de sécurité de l’Onu.
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L’Union européenne a récemment adopté sa Stratégie d’élargissement, qui promet à la Serbie et au Monténégro le statut de membre d’ici 2025 à condition de remplir un certain nombre d’exigences. Les principales pour la Serbie sont le règlement au Kosovo et la mise en conformité de sa politique étrangère avec celle de l’UE. Si je comprends bien, cela signifie l’introduction de sanctions contre la Russie. Ne craignez-vous pas que la Serbie puisse le faire? Le Président serbe Aleksandar Vučić a déjà souligné que sa priorité politique était d’adhérer à l’Union européenne… |
Sergueï Lavrov: Nous ne voyons aucun risque dans le fait que les pays de la région balkanique et les autres pays du continent européen développent leurs relations avec l’Union européenne jusqu’à adhérer à cet ensemble.
On leur présente des critères d’adhésion et ils doivent décider eux-mêmes si ces derniers leur sont convenables et répondent à leurs intérêts nationaux. Ils doivent évidemment tirer des conclusions sur l’utilité des actions visant le développement de leurs relations extérieures avec qui que ce soit.
Nous ne créons aucun obstacle à l’élargissement le plus ouvert possible de notre espace économique commun. A mon avis, il est erroné d’opposer les rapports avec l’Union européenne aux relations que les pays de la région et notamment la Serbie développent avec l’Union économique eurasiatique (UEEA).
La Russie et la Serbie ont déjà signé un accord de libre-échange.
Il y a quelques mois, Belgrade et la Commission économique eurasiatique ont lancé les pourparlers concernant la formation d’une zone similaire entre la Serbie et l’UEEA.
A mon avis, cela montre l’approche pragmatique et ouverte de Belgrade qui tente de profiter de ses avantages à l’est et à l’ouest. L’UEEA constitue un marché très important (180 millions de consommateurs) et offre de bonnes perspectives dans le domaine de l’infrastructure et d’autres secteurs.
Concernant les exigences de l’Union européenne en matière de reconnaissance du Kosovo, je peux dire la chose suivante.
L’UE exige que tous les États candidats à l’adhésion rejoignent la politique étrangère et de défense commune de l’Union.
Cette philosophie et cette mentalité favorisent la hausse des tensions – elles ont guidé ceux qui ont élargi l’Otan et mis l’Ukraine devant le choix entre l’Occident et la Russie.
Il s’agit d’une pratique très vicieuse. Il est regrettable que l’Union européenne, qui a envie d’élargir son influence, suive cette logique qui s’est manifestée dans le programme du Partenariat oriental formulé il y quelques années par l’UE pour six États post-soviétiques.
Bien qu’on nous affirme le contraire, ce programme est mis en pratique sur la base du même ultimatum: soit avec la Russie, soit avec l’Europe.
Malheureusement, nos collègues européens de Bruxelles tiennent à ces idées.
Nous voudrions pourtant revenir au concept avancé à plusieurs reprises à Bruxelles et dans d’autres capitales européennes:
en France, Charles de Gaulle rêvait d’une Europe « de l’Atlantique à l’Oural »,
et aujourd’hui nous parlons d’une Europe « de Lisbonne à Vladivostok ».
On a récemment constaté une nouvelle confirmation du caractère actuel de cette philosophie.
A ce que je sache, les négociations entre les partis allemands ont introduit au programme du futur gouvernement de coalition un point sur la nécessité de promouvoir la formation d’un espace économique uni de l’Atlantique au Pacifique.
Je voudrais également mentionner le début des contacts – ils sont pour le moment assez timides et techniques – entre la Commission européenne et la Commission économique eurasiatique, ce que l’équipe bruxelloise avait jusqu’alors tenté d’éviter.
Je pense que cette tendance est la plus durable et la plus prometteuse. Il ne faut pas penser à la création d’alliances fermées dans le domaine militaire et politique ou économique.
Il faut avoir une vision plus large qui dépasse évidemment l’horizon de quatre ans avant les nouvelles élections dans tel ou tel pays européen, se rendre compte de la perspective très prometteuse qui pourrait s’ouvrir si nous nous laissions tous guider par les intérêts du travail commun pour le bien de ses citoyens dans un pays isolé et sur le continent européen en général. A mon avis, c’est la base de la politique des dirigeants serbes.
le Président serbe Aleksandar Vučić
En évoquant les priorités de la Serbie – et notamment l’adhésion à l’Union européenne – le Président serbe Aleksandar Vučić n’a pas dit que ce serait au détriment de la Russie. Au contraire, il a souligné que les relations et la coopération avec la Russie resteraient très importantes pour la Serbie. Je suis certain que cela répond aux intérêts du peuple serbe.
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Certains Serbes affirment que le Président Aleksandar Vučić pourrait encore se tenir longtemps à cette politique, rester assis entre deux chaises, mais qu’il devra tôt ou tard faire un choix. |
Sergueï Lavrov: Ce choix reviendra aux dirigeants serbes. Je suis certain que cette décision sera prise en tenant pleinement compte de leur responsabilité envers le peuple serbe. Si le peuple serbe soutenait les exigences avancées par l’Union européenne, cela serait son choix. Le Président, comme n’importe quel autre chef d’État, doit suivre la volonté de son peuple. A mon avis, le Président serbe Aleksandar Vučić comprend parfaitement cette responsabilité.
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Ces derniers temps, l’UE explique son attention élevée pour les Balkans par l’élargissement de l’influence d’autres puissances mondiales – la Russie, la Chine ou la Turquie – dans la région. Cette influence augmente-t-elle en réalité, selon vous? Quelle vision la Russie a-t-elle de sa propre présence politique, économique et militaire dans la région? |
Sergueï Lavrov: Nous considérons notre présence comme strictement constructive. Nous n’avons aucune préoccupation quant au fait que les pays que vous venez de mentionner – la Chine, la Turquie et d’autres – s’intéressent au développement de leur partenariat avec les États balkaniques. A notre époque de mondialisation, je ne vois aucun obstacle à une coopération mutuellement avantageuse.
L’essentiel est qu’il s’agisse d’une volonté sincère de mettre en œuvre des projets concrets visant à engranger des bénéfices mutuels, au lieu d’orienter sa présence dans la région contre qui que ce soit.
Si l’on regarde l’histoire des Balkans, on constate que la Russie n’a jamais apporté la confrontation dans la région mais a toujours tenté de l’éliminer pour aider les peuples balkaniques à défendre les intérêts de leurs États, leurs ancêtres, leurs racines spirituelles, religieuses, culturelles et civilisationnelles. Aujourd’hui, nous nous laissons guider par cette logique en développant notre coopération.
En ce qui concerne la Turquie, nous tentons, à l’aide de nos partenaires turcs, d’élargir les capacités des pays balkaniques en matière de livraisons de gaz russe. Nous mettons en œuvre le projet Turkish Stream activement et ouvertement. Nous sommes prêts à prendre toutes nos décisions en tenant compte des intérêts des pays balkaniques et de l’Union européenne. Notre agenda est parfaitement ouvert, sans aucune ambition dissimulée.
Parallèlement à cette politique très ouverte visant la coopération avec les pays de la région et les États qui ont envie d’y travailler sur une base ouverte et constructive,
nous constatons que les États-Unis et l’UE tentent d’introduire des éléments antirusses à leur politique balkanique.
Dans aucune capitale – dans les Balkans ou ailleurs – nous ne disons aux institutions – et encore moins publiquement – qu’elles ne peuvent pas être amies avec certains pays occidentaux.
Mais c’est exactement la raison pour laquelle Washington et plusieurs capitales européennes envoient leurs émissaires vers les Balkans, pour dire: cessez d’être amis avec la Russie, renoncez à votre coopération avec elle dans tous les domaines.
Vous avez mentionné en tant qu’exemple les exigences formulées envers la Serbie, qui devrait, d’après Bruxelles, se laisser guider par les slogans et les approches de la politique étrangère de l’UE, notamment par sa composante antirusse.
C’est une situation très regrettable et déplorable.
J’espère que ceux qui promeuvent cette politique, se rendront compte tôt ou tard de ce fait. Cette politique contredit absolument toutes les déclarations adoptées après la Guerre froide – y compris à l’OSCE – selon lesquelles on ne peut pas renforcer sa propre sécurité aux détriment de celle des autres.
C’est pourtant exactement l’objectif – comme je l’ai déjà dit – de ceux qui veulent aspirer les Balkans dans la politique de division, d’encerclement de la Russie par l’infrastructure militaire de l’Alliance en violant grossièrement les « ententes entre gentlemen » obtenues, à l’époque, entre « camarades » et « gentlemen ».
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Comment peut-on expliquer la présence renforcée de la Russie dans les Balkans via les médias, le soft power et les ONG depuis quelques années? |
Sergueï Lavrov: Je viens d’en parler. Nous avons intérêt à conserver nos liens historiques, spirituels et culturels avec nos amis des Balkans.
Nous promouvons des projets économiques sans les imposer à personne.
Nous proposons d’examiner les conditions de mise en œuvre de ces projets et acceptons de manière tout à fait normale toute décision que notre partenaire pourrait prendre après avoir analysé nos offres.
Nous avons évidemment intérêt à développer nos contacts culturels. J’ai déjà mentionné l’église Saint-Sava. Nous participons à sa reconstruction et espérons obtenir de bons résultats. Ce projet est très important et les autorités serbes y accordent une attention particulière.
Nous voulons être présents dans l’espace d’information des pays amis, avec lesquels nous avons parfois des relations séculaires. Je ne connais pas les statistiques précises mais je suis certain que les données concernant la part de la Russie et des médias occidentaux dans l’espace d’information balkanique sont assez convaincantes.
Dans tous les cas, il est utile pour les auditeurs, les téléspectateurs et les utilisateurs des réseaux sociaux dans les Balkans d’avoir un point de vue supplémentaire au nom de la pluralité d’opinion si chère à nos partenaires occidentaux.
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La Russie s’oppose à l’élargissement de l’Otan. Envisage-t-elle de résister à l’intégration de la Macédoine à l’Alliance? Que pense-t-elle du fait que malgré sa neutralité annoncée, la Serbie organise plus souvent des exercices conjoints avec l’Otan qu’avec la Russie et l’OTSC? |
Sergueï Lavrov: L’élargissement de l’Otan est une erreur et constitue une violation de « l’entente entre gentlemen » que je viens de mentionner, qui a été confirmée par des textes officiels déclassifiés par les archives américaines. Tout le monde était au courant depuis longtemps. Cette publication ne fait que confirmer encore une fois la vérité.
Nous avons à plusieurs reprises indiqué à nos collègues otaniens que cette politique – l’Alliance a déjà lancé trois étapes d’élargissement et prépare actuellement la quatrième – non seulement torpille toutes les ententes des années 1990 – il s’agit de l’engagement de ne pas renforcer sa propre sécurité au détriment de celle des autres – mais aussi constitue le défi le plus sérieux à la stabilité et à la sécurité de tout le continent.
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On essaie de conserver une Europe divisée en deux parties.
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On tente également de déplacer ces lignes de démarcation à l’est, vers les frontières russes.
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On constate déjà la présence de contingents assez considérables de pays de l’Otan – des États-Unis, de la Grande Bretagne, de l’Allemagne, de l’Italie, du Canada – pratiquement aux frontières russes.
Tout cela contredit les ententes passées et – ce qui est le plus important – porte un coup colossal aux efforts visant à assurer la stabilité et la sécurité sur le continent européen.
Aucune action actuelle de l’Otan ne renforce la sécurité des États, notamment des pays balkaniques qui, par ailleurs, ne menacent en rien la sécurité de la Russie.
Aucune initiative de l’Otan n’augmente ses capacités en ce qui concerne la réaction aux menaces réelles et pas imaginées.
Je ne comprends pas comment ces trois étapes d’élargissement ont rendu l’Otan plus efficace, notamment dans la lutte contre le terrorisme et le trafic de stupéfiants dont les sources se trouvent en partie dans les Balkans où la proclamation absolument infondée, illégitime et unilatérale de l’indépendance du Kosovo a créé un territoire qui reste un exemple flagrant de corruption, un « trou noir ».
Beaucoup de faits indiquent que les terroristes et les extrémistes profitent de cette situation.
L’Occident préfère ne pas en parler publiquement mais je sais que les pays occidentaux sont préoccupés par cette situation et attirent l’attention sur ce point lors de leurs contacts avec Pristina. Peu de gens sont pourtant toujours prêts à les écouter.
Nous présentons notre vision de l’élargissement de l’Otan à tous nos partenaires, dans les Balkans ou en Europe. Nous espérons que leurs décisions souveraines tiendront compte de tout ce qui se passe actuellement et seront conformes aux intérêts vitaux des peuples concernés.
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Que pouvez-vous dire de concret concernant la Macédoine? |
Sergueï Lavrov: J’ai dit que nous ne traitions personne séparément. Nous parlons de ce que nous voyons et pensons. Nous sommes prêts à évoquer tous les pays sans exception. A mon avis, l’adhésion du Monténégro à l’Otan est un processus absolument artificiel et inutile.
Par ailleurs, on constate que la méthode de consultation populaire qu’est le référendum est de moins en moins privilégiée quand il s’agit de prendre des décisions fatidiques.
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Est-ce que Moscou soutiendrait une normalisation complète des relations entre Belgrade et Pristina impliquant l’octroi au Kosovo du statut de membre de l’Onu? |
Sergueï Lavrov: La situation à laquelle nous assistons actuellement résulte d’une violation grossière du droit international.
En 1999, pour la première fois depuis le début du processus d’Helsinki et la création de l’OSCE, des pays membres de l’Organisation ont lancé une agression contre un autre pays membre.
Ce fait sans précédent a marqué le début d’une série d’événements regrettables. La Russie a joué un rôle décisif pour mettre fin à cette agression et faire revenir la situation sur la voie du règlement politique. Ces efforts se sont soldés par l’adoption de la résolution 1244 du Conseil de sécurité de l’Onu affirmant clairement que la région autonome du Kosovo fait partie de la Serbie.
En ce qui concerne la question du Kosovo, nous soutenons la Serbie mais surtout la décision de l’organe international suprême responsable des problèmes de la paix et de la sécurité internationales.
Personne n’a annulé la résolution 1244 du Conseil de sécurité de l’Onu.
Il faut s’appuyer sur ce texte. Nous avons accepté que l’Union européenne assume le rôle d’intermédiaire dans le dialogue lancé entre Belgrade et Pristina. A mon avis, c’est juste, ce dialogue est en effet nécessaire. Il doit se baser sur la résolution 1244 du Conseil de Sécurité de l’Onu. L’Union européenne a demandé un mandat d’intermédiaire à l’Assemblée générale de l’Onu et l’a obtenu. La résolution a été adoptée. Nous espérons que Bruxelles fera des efforts supplémentaires pour obtenir des progrès concrets.
Vous avez mentionné la « normalisation complète des relations ». Ce terme a été inventé par l’Union européenne. A ce que je sache, Bruxelles n’a pas toujours expliqué sa signification. Nous estimons que les initiatives avancées par Bruxelles dans le cadre du dialogue entre Belgrade et Pristina et soutenues par les deux parties doivent être mises en œuvre. Je parle notamment des engagements tels que l’obligation de Pristina de former une communauté de municipalités serbes du Kosovo.
Si je ne me trompe pas, cet engagement a été pris il y a déjà quatre ans. Rien n’a pourtant été fait car les autorités de Pristina ne veulent pas tenir leurs promesses, et que l’Union européenne n’a aucune envie d’exercer une pression réelle sur ce pouvoir pour des raisons géopolitiques: Bruxelles ne veut pas reconnaître que le projet de proclamation unilatérale de l’indépendance du Kosovo n’évolue pas selon la logique espérée.
Je voudrais souligner encore une fois que nous nous prononçons pour la résolution de tous les problèmes entre Belgrade et Pristina par le dialogue politique. Nous espérons que les efforts de médiation de l’Union européenne seront plus responsables et décisifs. Nous accepterons toute décision concertée par les autorités de Belgrade et les représentants de Pristina.
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Y compris le statut de membre du Kosovo à l’Onu? |
Sergueï Lavrov: A mon avis, il est actuellement inutile de parler du statut de membre du Kosovo à l’Onu. On parle déjà de l’entrée du Kosovo au sein de l’Union européenne. On peut parler de la participation du Kosovo à n’importe quelle organisation mais tant qu’un accord convenable à Pristina et à Belgrade ne sera pas conclu, la résolution 1244 du Conseil de sécurité de l’Onu qui reconnaît la région autonome du Kosovo comme une partie de la Serbie restera en vigueur.
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Je voudrais naturellement poser une question sur le Centre humanitaire présent dans la ville de Nis. A ce que je sache, c’est une question assez pénible dans les relations entre la Serbie et la Russie. Les parties n’arrivent pas à trouver de solution depuis quelques années. Moscou envisage-t-il de poursuivre ses tentatives d’obtenir le statut diplomatique pour les collaborateurs de ce centre humanitaire compte tenu de la position très négative des partenaires occidentaux de la Serbie et des propos du Président serbe Aleksandar Vučić, qui ne veut pas soulever cette « question pénible »? |
Sergueï Lavrov: J’ai entendu d’autres propos du Président Aleksandar Vučić.
Premièrement, il ne s’agit pas d’une invention. Ce centre a été créé après un accord conclu en 2012, prévoyant la signature d’ententes sur les conditions de l’activité du centre, ainsi que sur les privilèges et les immunités de cette structure qui a bien été enregistrée comme internationale, tout comme la mission du Comité international de la Croix Rouge ou d’autres organisations. C’est le premier élément.
Deuxièmement, outre le fait que l’accord de création prévoit des ententes sur les immunités et les privilèges, je voudrais mentionner qu’il ne s’agit pas de privilèges diplomatiques mais d’immunités de service, tout comme dans le cas du Comité international de la Croix Rouge que je viens de mentionner.
Si nos collègues de l’Otan ont toujours des doutes concernant le caractère humanitaire de ce centre qu’ils considèrent comme un « nid d’espions », je leur recommande de consulter les rapports qui ont certainement été rédigés par l’assistant de l’attaché militaire américain en Serbie suite à sa visite au centre de Nis. Il a été invité sur place et a eu la possibilité d’inspecter tout ce qu’il voulait.
A mon avis, il est tout simplement ridicule de prétendre que ce centre constitue une menace pour qui que ce soit.
CAMP BONDSTEEL
D’ailleurs, il n’emploie que quatre citoyens russes et tous les autres sont Serbes – ils ne sont pas non plus nombreux, probablement 12 ou 15. On parle donc de ces quatre collaborateurs quand on évoque l’obligation de la Serbie et de la Russie de signer un accord sur leurs privilèges et immunités.
Si l’on compare la coopération Serbie-Otan et Serbie-Russie, il faut rappeler la présence au Kosovo de l’énorme base américaine de Bondsteel, créée sur la base et en conformité avec les principes de la résolution 1244 du Conseil de sécurité de l’Onu.
Personne n’y a invité aucun représentant de la Russie, ni visiblement des Nations unies, malgré le fait que c’est une résolution de l’Onu qui a servi de prétexte, de motif et de base à la création de ce site.
Le Centre humanitaire russo-serbe dont il est question s’occupe uniquement de la résolution des problèmes liés aux conséquences des désastres naturels.
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Il a notamment joué un rôle très important après les inondations colossales en Serbie en 2014 – il avait d’ailleurs aidé non seulement la Serbie, mais aussi la Macédoine, la Slovénie, la Grèce, la Bosnie-Herzégovine. Ainsi, le caractère international des activités de ce centre a non seulement été fixé sur le papier, mais aussi réalisé en pratique.
Dans ce contexte, nous n’avons pas oublié les propos des autorités serbes qui ont affirmé à plusieurs reprises qu’il serait injuste de renoncer aux ententes fixées par l’accord de création du Centre.
Dans tous les cas, les privilèges et les immunités que nous tentons d’obtenir pour les quatre collaborateurs russes, ne sont pas plus larges que celles dont bénéficient le personnel de la base militaire américaine de Bondsteel et les militaires des pays de l’Otan au cours des exercices qu’ils organisent souvent sur le territoire serbe, comme vous l’avez justement indiqué.
En comparant les contacts entre la Serbie et l’Otan d’un côté et entre la Serbie et la Russie de l’autre, il ne faut pas se baser sur les chiffres, sur le nombre et le caractère des rencontres et des événements.
Nous respectons l’attachement des autorités serbes au principe de neutralité militaire.
Nous constatons leur intérêt à développer des relations militaires et politiques – et c’est la même chose sur le plan économique – avec l’Occident et l’Orient, notamment avec la Fédération de Russie et dans le cadre de la coopération de la Serbie avec l’OTSC.
Dans tous les cas, la question du centre humanitaire de Nis est devenue très fâcheuse alors que les faits – il ne s’agit que de quatre citoyens russes – ne correspondent pas à l’hystérie occidentale. Toute personne raisonnable pourrait, à mon avis, analyser la situation et comprendre qu’elle a été créée de manière artificielle et ne vaut rien.
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Pourquoi vos collaborateurs ont-ils si besoin de cette immunité? Quel serait le sort du Centre si aucune entente n’était trouvée? |
Sergueï Lavrov: Rappelons les faits: l’accord de création du Centre signé en 2012 stipule que les parties doivent signer un texte séparé sur les conditions d’activité, les privilèges et les immunités des salariés.
Les missions des autres organisation internationales – et le Centre humanitaire fait partie de cette catégorie – bénéficient en Serbie des privilèges et des immunités accordées au personnel de service.
Cela concerne par exemple le Comité international de la Croix Rouge, qui s’occupe de processus parallèles tout en aidant à résoudre des questions humanitaires. Par ailleurs, le Centre de Nis a déjà nettoyé un territoire énorme des explosifs laissés par l’agression de l’Otan. Nous ne forçons personne à aller à l’encontre des intérêts de son propre pays mais il existe, tout comme le concept d’indépendance nationale, des accords internationaux,.
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Envisagez-vous d’évoquer le Centre humanitaire lors de votre visite à Belgrade? |
Sergueï Lavrov: Comme je l’ai déjà dit, l’ordre du jour des pourparlers couvre tout l’éventail des questions de nos relations bilatérales.
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Attendez-vous la résolution de cette question? |
Sergueï Lavrov: Nous en débattrons. Ce thème a déjà été évoqué. Nous estimons que toutes les ententes auxquelles nous sommes parvenus restent en vigueur.
http://www.mid.ru/fr/foreign_policy/news/-/asset_publisher/cKNonkJE02Bw/content/id/3084489

Article conjoint du Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et du Ministre serbe des Affaires étrangères Ivica Dačić « La Russie et la Serbie: 180 ans d’amitié, de confiance et de coopération », publié par le quotidien russe Rossiïskaïa gazeta et le quotidien serbe Politika le 21 février 2018


