Madame Simone Veil

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DISPARITION – Simone Veil est décédée vendredi matin à son domicile à l’âge de 89 ans.

L’enfance et l’adolescence conditionnent, chacun le sait, le destin d’un être humain. C’est encore plus vrai lorsque celui-ci est amené à connaître des événements exceptionnels. Or c’est une véritable tragédie que vécut la jeune Simone Jacob, née d’un architecte installé à Nice et future Simone Veil, à l’âge de dix-sept ans.

» L’ancienne ministre et académicienne Simone Veil est décédée

Son existence avait jusqu’alors été des plus banales: des études jusqu’au baccalauréat, le scoutisme où elle avait gagné le totem de «lièvre agité». Mais l’architecte André Jacob était juif. Pour cette raison, en mars 1944, il était arrêté avec toute sa famille, à l’exception d’une de ses filles qui avait rejoint la résistance. Avec son fils Jean, il fut emmené à Tallinn, en Estonie. Sa femme et ses deux autres filles, Simone et Madeleine, dite Milou, prirent le chemin d’Auschwitz, puis de Bergen-Belsen. Lorsque les Anglais les libérèrent en avril 1945, Yvonne Jacob était déjà morte du typhus dans les bras de ses enfants. Quant aux hommes, ils ne revinrent jamais.

De tels drames laissent à l’âme des bleus indélébiles. Le corps de Simone Jacob – marqué d’un numéro tatoué (78651) comme celui d’une bête – avait survécu à l’horreur des camps. «J’étais la plus dure», confiera-t-elle. Mais son instinct de survie s’était changé en puissante volonté de vivre, sa sensibilité naturelle, tout en restant à fleur de peau, s’était entourée d’une carapace imperméable. En outre, au contact quotidien de la souffrance et de l’avilissement, elle s’était forgé de solides convictions: le respect d’autrui, notamment des exclus, le dégoût des idéologies et des systèmes destructeurs de la dignité humaine, le désir d’œuvrer pour un autre monde où ce qu’elle avait vécu – elle comme des millions d’autres – deviendrait impossible. Des convictions que l’on retrouvera en fil conducteur d’une carrière forgée au fil des circonstances, mais d’autant plus affirmées que ce parcours grandira en puissance.

Au lendemain de la guerre, cette volonté de vivre se traduit d’abord par des études supérieures différées par la sombre parenthèse de la déportation. Simone Jacob s’inscrit en faculté de droit et à l’Institut d’études politiques de Paris. C’est là qu’elle rencontre Antoine Veil, fils d’un industriel lorrain. Il a vingt ans, elle en a dix-neuf. Ils se marient et auront trois enfants.Antoine la verrait bien en femme au foyer, dont lui-même assurerait la subsistance. Il a d’ailleurs de l’ambition à revendre et devient, au début de 1947, l’attaché parlementaire de Pierre-Henri Teitgen, ex-ministre de la Justice et figure marquante du Mouvement républicain populaire (MRP), où se retrouvent les adeptes de la démocratie chrétienne. Déjà, le couple marque sa prédilection pour les milieux centristes. C’est ainsi que la protection d’Alain Poher, commissaire aux affaires allemandes et futur président du Sénat, permet à Antoine d’obtenir un poste au consulat de France à Wiesbaden, une sinécure qui lui permettra de préparer le concours d’entrée à l’École nationale d’administration. En janvier 1950, la famille Veil s’installe en Allemagne.

Mission d’inspection dans l’Algérie en guerre

Lorsqu’ils en reviennent, Simone manifeste le désir de devenir avocate: une manière de s’intéresser au sort des autres. Antoine s’y oppose. Finalement, elle passe avec succès le concours de la magistrature et, en 1957, se voit détachée à l’Administration pénitentiaire. Ainsi va-t-elle côtoyer dans les prisons, pendant sept ans, des individus qu’en suivant sa vocation initiale, elle aurait défendus dans les prétoires. À son agenda, pendant cette période: une mission d’inspection dans l’Algérie en guerre. Le rapport qui sanctionne cette mission amène le transfert en métropole, pour leur sécurité personnelle, de centaines de détenus algériens. Parmi eux, Djamila Boupacha, jeune terroriste algéroise complice de Yacef Saadi, le poseur de bombes de la Casbah.

C’est encore le besoin de s’intéresser aux autres qui pousse Simone Veil à entrer, en 1964, à la Direction des affaires civiles, où l’attendent des dossiers tels que l’adoption ou l’incapacité majeure. Elle s’y attire la sympathie du garde des Sceaux de l’époque, Jean Foyer, pourtant tout l’opposé d’un centriste par son tempérament et ses convictions (Simone Veil le retrouvera plus tard en travers de sa route, lorsqu’il s’agira de libéraliser l’interruption volontaire de grossesse).

Numéro 2 du gouvernement

Certes, l’ambition n’est pas absente de la démarche. C’est ainsi qu’en 1969, Simone Veil se retrouve au cabinet du ministre de la Justice de l’époque, René Pleven. Puis l’année suivante, elle est promue, sur la recommandation de Pierre Juillet, conseiller de Georges Pompidou que les Veil fréquentent depuis 1948, secrétaire du Conseil supérieur de la magistrature. C’est la première fois que ce poste est occupé par une femme.

2017.06.32 En 1974, Simone Veil entre au gouvernement de Jacques Chirac. - Crédits photo AFP AFP XVM558320c4-b634-11e2-b5d2-fd08edcee464-805x403
En 1974, Simone Veil entre au gouvernement de Jacques Chirac. – Crédits photo : AFP/AFP

Reste le goût pour l’action concrète au service des êtres de chair et de sang. Simone Veil va pouvoir l’assouvir – tout en mesurant, ses colères en témoignent, les limites de l’action politique – comme ministre dans le premier gouvernement de Jacques Chirac (1974-1976), dans le gouvernement de Raymond Barre qui lui succède (elle le quittera en 1979 pour entrer au Parlement européen) et enfin dans celui d’Édouard Balladur (1993-1995). C’est en effet le portefeuille de la Santé qui lui est offert à trois reprises, élargi à la Sécurité sociale par Raymond Barre, aux Affaires sociales dans leur ensemble et à la Ville par Édouard Balladur, qui fera d’elle le numéro deux de son gouvernement, avec le titre de ministre d’État.

Est-ce Valéry Giscard d’Estaing, nouveau président de la République, qui décèle en 1974 ce que peut lui apporter Simone Veil? Il l’affirmera. Mais Jacques Chirac prétendra que c’est lui, alors, qui a imposé celle qu’il a baptisée «Poussinette», laquelle avait voté pour Jacques Chaban-Delmas au premier tour de l’élection présidentielle. Son nom lui aurait été suggéré par Marie-France Garaud, proche de Georges Pompidou à l’instar de Pierre Juillet. Peu importe au fond. Le fait est que Simone Veil entre dans un gouvernement que Giscard a voulu féminiser quelque peu (dans ce but, il fera aussi appel à Françoise Giroud) et qu’elle y entre avec la volonté de faire quelque chose.

Ce quelque chose, c’est d’abord la libéralisation de la contraception, complément de la loi Neuwirth, puis de l’interruption volontaire de grossesse, qu’une loi de 1920 punit sévèrement et dont les figures de proue du féminisme, l’avocate Gisèle Halimi en tête, ont fait leur cheval de bataille. Valéry Giscard d’Estaing avait inscrit la révision de cette loi dans ses promesses de campagne. Tout naturellement, c’est à son ministre de la Santé qu’il demande de défendre cette réforme devant la représentation nationale.

Porter remède à des situations de détresse

La bataille parlementaire qu’elle suscite restera comme l’une des plus âpres de la Ve République. Simone Veil voit se dresser contre elle la partie la plus conservatrice de la majorité de droite, sur laquelle s’appuie pourtant le gouvernement auquel elle appartient. Le sujet divise, les attaques pleuvent. Déterminée à régler un problème de santé publique, plus qu’à créer un nouveau droit, la ministre de la Santé fait front avec détermination. Le texte est voté, avec l’appui, il est vrai, de l’opposition de gauche, et au terme de débats qui laisseront des traces dans la société française.

Après ce succès, le chef de l’État apparaît à la télévision en même temps que son ministre et, tout sourire, lui adresse publiquement ses félicitations. En réponse, Simone Veil observe gravement qu’il n’y a pas vraiment lieu de chanter victoire pour le vote d’une loi dictée, selon elle, par la seule nécessité de porter remède à des situations de détresse. Autant que le vote du texte législatif sur l’avortement, cette dignité grave, même si elle ne suffit pas à convaincre les adversaires de l’IVG, contribue à établir une popularité qui, dans les années suivantes, ne se démentira plus au fil des sondages. En particulier, les électeurs du Parti socialiste marqueront avec constance, dans leur quasi-totalité, leur estime pour celle qui, avant son entrée au gouvernement, n’était connue qu’au sein de la magistrature et dans quelques cercles politiques.

Désormais installée solidement dans l’austère bâtiment qui abrite, avenue de Ségur, le ministère de la Santé, à deux pas de son domicile de la place Vauban, Simone Veil va multiplier les initiatives dans sa sphère de compétence, qu’il s’agisse de la loi d’orientation en faveur des handicapés, la politique familiale, la réforme des études médicales, la maîtrise des dépenses hospitalières, etc. Au total, sous trois premiers ministres différents, et en sautant de Chirac à Barre au cours de sa première expérience gouvernementale, elle va passer pas moins de sept années au ministère de la Santé, avec des résultats certes inégaux (le déficit de la Sécurité sociale demeurera un mal récurrent), mais en s’efforçant aussi de réformer une administration reflétant, comme bien d’autres, le fameux «mal français» avec ses pesanteurs et son corporatisme.

Ambassadrice exigeante de l’Europe

Cependant, près de quatorze années vont s’écouler entre ses deux séjours avenue de Ségur. Quatorze années qui seront largement occupées par une grande idée: la construction européenne, seul moyen, selon Simone Veil, d’éviter le retour des conflits fratricides et des horreurs du passé.

Pour la première fois, en 1979, il est décidé que le Parlement européen sera élu au suffrage universel et qu’en France, l’élection se fera au suffrage universel sur listes nationales. Valéry Giscard d’Estaing, qui a pris la mesure de la popularité de Simone Veil dans l’opinion, lui propose de prendre la tête de la liste UDF (l’Union pour la démocratie française, très marquée au centre, se définit alors comme le parti présidentiel). En perspective: la présidence de l’Assemblée de Strasbourg. Simone Veil accepte volontiers de s’engager sur cette voie qui lui est décrite comme une voie royale. Le calcul s’avère judicieux: avec 27,5 % des suffrages, sa liste distance largement, le 10 juin 1979, les listes conduites par Jacques Chirac (RPR), François Mitterrand (PS) et Georges Marchais (PC).

Le 17 juin, comme prévu, Simone Veil est élue à la présidence du Parlement européen. Au terme d’une visite de courtoisie, Valéry Giscard d’Estaing lui dit sur le perron de l’Élysée: «Nous regretterons votre sourire.»Le sourire, mais aussi la fermeté, Simone Veil va en avoir besoin pour présider une assemblée multinationale qui rassemble des hommes tels que l’excentrique Marco Panella, président du Parti radical italien, ou le pasteur anglican Ian Paisley, qui traitera un jour Jacques Chirac de «cochon de papiste»… Rapidement, elle réussit à s’imposer (mais comme au ministère de la Santé, les pesanteurs et les arrogances de l’eurocratie l’exaspèrent). En outre, elle se transforme, dans les capitales du monde entier, en ambassadrice exigeante de l’Europe. Un rôle qu’elle assume jusqu’en janvier 1982, date à laquelle elle abandonne une présidence qu’elle n’a pas voulu briguer une seconde fois.

2017.06.32 Simone Veil en 1984, au Parlement européen. - Crédits photo MARCEL MOCHET AFP XVMb34623c6-b645-11e2-b5d2-fd08edcee464-805x403
Simone Veil en 1984, au Parlement européen. – Crédits photo : MARCEL MOCHET/AFP

Pour autant, elle ne renonce pas à l’Europe. Aux élections européennes de 1984, elle conduit avec Bernard Pons (RPR) la liste commune de l’opposition et s’installe à la présidence du groupe libéral à Strasbourg. Puis, en 1989, forte de sa popularité, elle croit pouvoir monter sa propre liste d’inspiration centriste. Avec seulement 8,5 % des suffrages (un mot qui rime avec naufrage, ironiseront des giscardiens devenus ses rivaux), elle tombe de haut. Certes, elle conserve son siège d’eurodéputé. Mais perd la présidence du groupe libéral au profit de Valéry Giscard d’Estaing, trop heureux de lui faire payer son manquement.

«À gauche pour certaines questions, à droite pour d’autres»

Ce fâcheux épisode reflète en réalité l’un des traits marquants de la personnalité de Simone Veil: son refus de tout embrigadement et la volonté de conserver sa liberté d’esprit et d’action. «Simone a gagné les galons de son indépendance», se félicite Antoine Veil après le faux pas électoral de 1989. En plusieurs circonstances, Simone Veil a prouvé qu’elle était capable de ne pas penser comme tout le monde. Pour preuve sa présence, au bras de son mari, dans un cortège manifestant contre le mariage homosexuel en janvier 2013.

Un autre exemple parmi les plus sensibles: la Shoah. Juive ayant connu Auschwitz dans son adolescence, elle pourrait, comme d’autres, englober les Allemands dans une haine tenace. Elle s’y refuse, ne croyant pas à la responsabilité collective de ce peuple dans la tragédie dont elle fut elle-même l’une des victimes et suit sans difficulté son mari à Wiesbaden quelques années après la guerre. L’un et l’autre sont des promoteurs actifs de l’amitié franco-allemande, multipliant les initiatives allant dans le sens de la réconciliation, et plus tard de projets communs.

«À gauche pour certaines questions, à droite pour d’autres.»

Simone Veil

Politiquement, elle refuse de se laisser enfermer dans telle ou telle catégorie. Elle dira un jour à «L’Heure de vérité» pour décrire son positionnement: «À gauche pour certaines questions, à droite pour d’autres.» Ce qui constitue, dans une certaine mesure, la définition du centrisme.

À l’élection présidentielle de 1965, face au général de Gaulle, elle vote au premier tour pour Jean Lecanuet. Celle de 1969, qui oppose Alain Poher et Georges Pompidou, deux hommes pour lesquels elle ressent des affinités, a dû représenter pour elle un cas de conscience difficile. En 1974, en tout cas, comme nous l’avons dit, elle se prononce en faveur de Chaban, gaulliste intransigeant mais inventeur, avec son conseiller Jacques Delors, de la «nouvelle société». En 1988, elle fera campagne, sans enthousiasme il est vrai, pour Raymond Barre. Et en 1995, son choix se portera sur Édouard Balladur.

Un endroit prestigieux où on a le devoir de se taire

En 1988, alors que François Mitterrand vient d’être réélu à la présidence de la République, elle affirme: «Il n’y a pas d’obstacle de principe à gouverner avec les socialistes», et rencontre secrètement Michel Rocard, qui la verrait bien dans son gouvernement (les ukases du chef de l’État concernant les centristes feront capoter l’entreprise). Puis elle fait les yeux doux aux «rénovateurs» de l’opposition, jusqu’au moment où ceux-ci choisissant de rentrer dans leur bercail respectif, elle décide de constituer sa propre liste pour les élections européennes de 1989.

Le lieu de rencontre, à l’époque, d’hommes et de femmes venus d’horizons différents s’appelle le Club Vauban. Tirant simplement son nom de la place Vauban où, derrière les Invalides, Antoine et Simone Veil ont pignon sur rue, et animé depuis 1985 par Antoine qui poursuit une belle carrière dans le privé, ce cercle réunit des figures du centrisme comme Bernard Stasi ou Pierre Méhaignerie, mais aussi des socialistes tels que Bernard Kouchner, Jean-Paul Huchon, Michel Delebarre ou Martine Aubry. Entre ces gens de bonne compagnie, Simone et Antoine se sentent à l’aise dans un rôle de passerelle.

2017.06.32 En 2004, Simone Veil est membre du Conseil constitutionnel. - Crédits photo CATHERINE GUGELMANN AFP XVM25684ec6-b64a-11e2-b5d2-fd08edcee464-805x530
En 2004, Simone Veil est membre du Conseil constitutionnel. – Crédits photo : CATHERINE GUGELMANN/AFP

Sans doute Simone Veil a-t-elle nourri là de grandes ambitions. Déjà, en 1977, quand le maire de Paris fut pour la première fois élu au suffrage universel, elle avait guigné ce fauteuil prestigieux, finalement conquis par Jacques Chirac. Giscard, en 1978, lui avait laissé entrevoir l’Hôtel Matignon. Alors, si la France voulait bien, en fin de compte, se laisser gouverner au centre…

Le sort en a décidé autrement. Simone Veil, devenue en 1997 la présidente du Haut Conseil de l’intégration, a été nommée en 1998, quelques années après son dernier parcours gouvernemental auprès d’Édouard Balladur, pour neuf ans au Conseil constitutionnel.

Enfin, en 2008, elle fut élue à l’Académie française au fauteuil de Pierre Messmer. Elle fut reçue par Jean d’Ormesson qui lui lança un tonitruant: «Vous allez occuper le treizième fauteuil qui fut celui de Racine. De Racine, Madame! De Racine!»

En l’élisant, les immortels avaient souhaité voir siéger parmi eux celle qui était devenue un symbole, tant par son histoire personnelle que son parcours politique.

L’auteur de ce portrait, Claude Jacquemart, est décédé le 5 mars 2016.


source/ http://premium.lefigaro.fr/politique/2017/06/30/01002-20170630ARTFIG00125-simone-veil-la-premiere-dame-d-europe.php