1596 – Union Molle & Bréxit Dur …

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« Les temps sont durs, vive le MOU ! ». C’est ainsi que l’humoriste Pierre Dac annonçait sa candidature à l’élection présidentielle de 1965. Candidat du MOU (« Mouvement Ondulatoire Unifié »), l’humoriste, alors âgé de 71 ans poursuit la plaisanterie tout au long de l’année, peaufinant son programme dans chaque numéro du journal satirique L’os à moelle. Cette énième facétie du roi des loufoques ne connaitrait-elle pas une suite – moins drôle à tous égards – avec la négociation à venir entre le Royaume-Uni et les Vingt-Sept membres de l’Union européenne pour concrétiser le « brexit » décidé par le peuple souverain le 23 juin 2016 ?1

C’est la question que les esprits critiques ne manquent pas de se poser. Après l’ouragan Trump, nous voici « rassurés », l’Europe « attend, consulte, s’informe »2.

  • Connu pour sa prudence, le ministre des Finances britannique use d’un langage brutal pour intimider les Européens.
  • Le ministre des Affaires étrangères n’est pas en reste.
  • Plus diplomatiquement certes, Theresa May ne mâche pas ses mots, place la barre très haut en se fixant des objectifs ambitieux pour la future négociation de divorce chronophage.

Les Britanniques sont déjà en ordre de bataille, ce que ne sont pas encore les Européens malgré plusieurs sommets préparatoires et quelques futiles rencontres franco-allemandes qui ne débouchent sur aucun résultat concret.

  • En réalité, ne sommes-nous pas déjà les spectateurs d’une mauvaise comédie de boulevard dans laquelle le rôle du cocu, du dindon de la farce, de l’idiot du village est parfaitement tenu par l’Europe ?

LE « BREXIT », C’EST BIEN PARTI : LE FEU VERT DE LONDRES

Force est de constater, qu’au moment où les négociations sur les conditions de mise en œuvre concrètes du « brexit » doivent commencer, la balance semble déséquilibrée entre des Britanniques qui ne concèdent rien et des Européens qui concèdent tout.

Des Britanniques qui ne concèdent rien : une force

Désormais, nous savons que les Britanniques (Cf. leur Premier ministre, Theresa May depuis son discours du 17 janvier 2017) ont opté pour un divorce « dur » (« hard brexit ») avec l’Union européenne au détriment d’un divorce doux (« soft brexit »)3.

Ils espèrent en tirer le meilleur profit à l’occasion de l’épreuve de force engagée depuis l’été 2016 et dont on n’entrevoit encore ni le terme, ni le contour.

Les premières discussions devraient normalement intervenir au printemps prochain, après l’activation par Londres de l’article 50 du traité de Lisbonne, nous dit-on ! La décision de la Cour suprême confirmant celle de la Haute Cour4 et le vote du Parlement ouvrent désormais la voie au lancement de la procédure de divorce entre le Royaume-Uni et l’Union européenne5.

En un mot, c’est parti et l’année 2017 devrait être celle de la fixation du cadre de la négociation, voire de l’entrée dans le vif du sujet. Et, les sujets de discorde ne manquent pas

Dans la bataille qui promet d’être rude, les Britanniques disposent d’un avantage non négligeable : comme souvent à Bruxelles, ils sont les maîtres du calendrier et de l’ordre du jour quoi qu’en disent les euro-béats.

  • Par ailleurs, comme le savent bien les diplomates français, leurs homologues britanniques sont de redoutables et fins négociateurs (les négociations se déroulent en anglais, ce qui est un avantage non négligeable) animés d’un unique objectif : la défense de leur intérêt national6. La devise de la monarchie britannique n’est-elle pas « Dieu est mon droit » ?
  • Ils n’ont que faire de l’Europe et de l’avenir du projet européen. Le « splendide isolement » a la vie dure.

En dernière analyse, ils disposent d’un atout-maître : ils ont une stratégie de négociation qui trouve sa traduction dans un Livre blanc sur le « brexit », document de 75 pages présenté le 2 février 2017 et qui les met dans une position de force objective à la table de négociation7.

Des Européens qui concèdent tout : une faiblesse

De leur côté, les Vingt-Sept apparaissent pour ce qu’ils sont déjà aujourd’hui et ce qu’ils seront encore plus demain : divisés et pusillanimes en dépit de leurs coups de menton.

Les déclarations des plus hautes autorités bruxelloises en fournissent la preuve éclatante qu’il s’agisse de

  • Jean-Claude Juncker, président luxembourgeois de la Commission (celui qui ne tient que par la dive bouteille)
  • ou de Michel Barnier, négociateur français (celui qui ne tient que par son costume).
  • Celles de Donald Tusk, en réponse aux provocations de Donald Trump relèvent de l’exercice déclaratoire sans contenu.
  • Quant au commissaire aux Affaires économiques, le français Pierre Moscovici, il se contente d’inviter les Vingt-Sept à « resserrer les rangs » car l’Union européenne serait « visée en tant que puissance politique et commerciale ».

Tout ceci n’est pas sérieux, c’est le moins que l’on puisse dire. Leurs cervelles sonnent creux tant ces eurocrates distingués et éminents sont dépassés par la taille de l’enjeu auquel ils sont confrontés aujourd’hui.

Le drame des Européens tient au fait qu’ils ne savent ni ce qu’ils sont, ni où ils vont. Et ceci ne date pas d’aujourd’hui. Ils se contentent de naviguer à vue sans le moindre cap et sans la moindre boussole. Le Titanic européen fonce sur l’iceberg.

Depuis l’annonce de la décision britannique confirmée par un vote à une large majorité par le Parlement le 1er février 2017, les Européens n’ont pas été en mesure de mettre au point leur stratégie de négociation tant c’est panique à bord.

Ils ne peuvent qu’étaler leurs divergences au grand jour, y compris face à Donald Trump8. Savent-ils vraiment ce qu’ils veulent ? La réponse est négative.

C’est la pire position pour aborder une négociation. Il faut compter sur des Britanniques qui utiliseront à plein cette faiblesse intrinsèque pour enfoncer des coins entre les Vingt-Sept.

Dans ce genre de situation, la carte de la division est toujours payante. Les diplomates, experts des négociations multilatérales le savent parfaitement. On imagine déjà la chronique d’une défaite annoncée. La ligne Maginot, ça se contourne en 2017 comme en 1940. L’Histoire a tendance à se répéter !

Compte tenu de cette asymétrie aveuglante que seuls méconnaissent les commentateurs fréquentant les ors de la République et les cabinets ministériels, on imagine aisément comment les choses risquent de se dérouler dans les mois à venir.

L’EUROPE, CELA VA MAL FINIR !

Dans les mois, les années à venir, en théorie, les Européens devraient tenir bon face à la perfide Albion. Malheureusement, dans la pratique, ils demeurent divisés.

La division européenne : un classique

En diplomatie, les symboles ont leur importance. Le même jour, le 27 janvier 2017, pendant que le président américain, Donald Trump et le premier ministre britannique, Theresa May posent la première pierre du nouvel ordre mondial à Washington9, le président français, François Hollande et la chancelière allemande, Angela Merkel tentent, en vain à Berlin, de sauver ce qu’ils peuvent du vieil ordre européen, chevauchant leurs éternelles chimères : proximité franco-allemande, vitalité du projet européen, immenses mérites d’une mondialisation dérégulée, couplet sur les hypothétiques (fausses) valeurs que porterait l’Europe aux quatre coins de la planète…

  • Que dire de la participation de François Hollande, le lendemain à Lisbonne à une réunion de sept pays de la zone euro (les cigales du sud) pour stigmatiser la politique d’austérité imposée par Berlin ?10
  • Que dire des pays membres du groupe de Visegrad qui se désolidarisent régulièrement des politiques des autres États, en particulier sur les politiques migratoires ?

Les Européens ont-ils un tant soit peu réfléchi, déjà couchés sur le papier une feuille de route à Vingt-Sept pour la négociation à venir ? Certainement pas. À quoi bon ?

  • François Hollande n’est-il pas un adepte de la méthode Coué, de la synthèse molle et de la politique du chien crevé au fil de l’eau ? Des coups de menton, signes évidents de leur impuissance, feront l’affaire.

Le sommet européen de Malte (2-3 février 2017) – au cours duquel Theresa May ne participera qu’à une partie des débats – restera dans l’Histoire comme celui de la discorde, faute d’un minimum de cohésion11.

Tout juste, parviennent-ils à s’entendre sur une aide financière à la Libye pour qu’elle contrôle les flux migratoires et à choisir la prudence face à Donald Trump12.

Sur le reste, à la lecture d’une longue déclaration insipide, c’est le chacun pour soi au moment où l’Union devrait faire la force.

Elle est incapable de s’accorder sur la gestion de la zone euro (critique du rigorisme allemand par les pays du sud), sur une réponse commune à apporter à la politique de Donald Trump. Sans parler de la mise au point d’une position commune face au Royaume-Uni.

La détermination britannique : une constante

Les Britanniques n’ont pas changé. Ils sont égaux à eux-mêmes. À titre de prélude à la négociation future, Theresa May commence déjà à brandir les menaces contre l’Europe dont elle apprécie, à juste titre, les faiblesses :

  • rétablissement de la « relation spéciale » avec les États-Unis13,
  • lancement de négociations commerciales de libre-échange informelles avec ses principaux partenaires au nez et à la barbe de la Commission européenne (en dépit de la compétence exclusive de l’Union sur le sujet),
  • remise en cause du statut des résidents de l’Union sur son territoire en cas de rétorsion sur ses citoyens établis sur le continent,
  • création d’un refuge (sorte de paradis) fiscal à Londres à l’instar de Singapour pour concurrencer l’Europe de manière déloyale…

A l’issue de son voyage, elle rencontre le président turc à Ankara. De son côté, son ministre des Affaires étrangères, le bouillonnant Boris Johnson prend un malin plaisir à multiplier ses saillies provocatrices, humiliantes contre l’Europe, y compris lors des réunions avec ses homologues à Bruxelles.

On mesure ainsi que le Royaume-Uni dispose de sérieux atouts dans son jeu pour la négociation à venir.

  • A minima, de multiples irritants propres à créer la zizanie au sein de la multinationale Europe.
  • A maxima, des tentatives de déstabilisation du navire Europe au moment où il est « un organisme affaibli, miné de l’intérieur, un ensemble fragilisé qui doit relever des défis extérieurs redoutables »14.

De plus, la machine britannique est en ordre de bataille face à des adversaires qui ne sont d’accord sur rien, ni sur la stratégie, ni sur la tactique.

Elle n’est pas traversée par le doute sur le bienfondé de sa démarche et sait garder un regard distancié sur l’évènement.

  • De manière tout à fait cartésienne, ce qui ne manque pas de sel, les pragmatiques Britanniques ont placé la réflexion (objet de leur Livre blanc sur le « brexit ») avant l’action, la négociation.
  • Ils ont eu la clairvoyance de ne pas placer la charrue avant les bœufs
  • . On peut compter sur eux pour donner du fil à retordre à Michel Barnier et à ses Pieds Nickelés. « L’optimisme va bien à qui en a les moyens » nous rappelle le général de Gaulle.

« En ce début 2017, l’Europe est assiégée »15. Bigre ! Contrairement à ce que l’on nous avait asséné, le « Brexit » ne s’annonce pas comme une partie de plaisir pour toutes les parties concernées.

Il semble toutefois que l’Union européenne, compte tenu de son état de déliquescence avancée, soit plus menacée que la perfide Albion qui en a vu d’autres et qui sait à peu près où elle veut aller et, surtout, où elle ne veut pas se faire conduire. Elle brandit les menaces pour préparer la course de fond qui se prépare. Sa philosophie, sa stratégie générale dans cette affaire pourrait se résumer ainsi : à quoi bon rester membre de l’Union lorsqu’on peut en garder les avantages en la quittant ?16

Winston Churchill disait : « plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur ».

Le passé nous éclaire parfaitement sur « l’attachement » indéfectible du Royaume-Uni au continent européen. Sa détermination inébranlable nous fait craindre le pire pour les négociations futures.

Cinquante ans après Rome, vingt-cinq ans après Maastricht, l’Europe va mal.

Elle est menacée d’implosion. Le défaut de stratégie, de vision à long terme de l’Union européenne lui sera préjudiciable dans les difficiles négociations sur le « brexit ». Sa diplomatie de l’incantation et des communiqués insipides lui sera fatale. Dans ces conditions, la comédie de boulevard à laquelle nous assistons et nous assisterons dans les prochains mois – n’est pas Georges Feydeau qui veut – pourrait s’intituler : Union molle et « brexit dur ».

Guillaume Berlat
13 février 2017

1 Guillaume Berlat, « Brexit » : de Gaulle avait raison, www.prochetmoyen-orient.ch , 27 juin 2016.
2 Jean-Pierre Stoobants, Après l’électrochoc Trump, l’Europe face à elle-même, Le Monde, 5-6 février 2017, p. 21.
3 Agnès Catherine, Être ou ne pas être dans l’Europe, telle est la question, Marianne, 27 janvier-2 février 2017, pp. 42-45.
4 Florentin Collomp, Theresa May forcée de soumettre le Brexit à l’épreuve du Parlement, Le Figaro, 25 janvier 2017, p. 7.
5 Florentin Collomp, Le Parlement britannique lance le Brexit, 2 février 2017, p. 6.
6 Thierry de Montbrial/Thomas Gomart, Notre intérêt national. Quelle politique étrangère pour la France ?, Odile Jacob, 2017.
7 Philippe Bernard, Avec son Livre blanc sur le Brexit, Londres fixe sa stratégie, Le Monde, Economie et Entreprise, Le Monde, 4 février 2015, p. 5.
8 Cécile Ducourtieux, L’Europe désarçonnée par Donald Trump, Le Monde, 3 février 2017, p. 2.
9 Cécile Ducourtieux, Libre-échange : Londres irrite Bruxelles. La visite officielle de la première ministre Theresa May aux États-Unis passe mal auprès des Européens, Le Monde, Économie et Entreprise, 28 janvier 2017, p. 2.
10 Marie Charrel, Zone euro : les pays du sud en mal de solidarité, Le Monde. Économie & Entreprise, 29-30 janvier 2017, p. 3.
11 Jean-Baptiste François, L’UE entre cohésion et discorde au sommet de Malte, La Croix, 3 février 2017, p. 10.
12 Cécile Ducourtieux, A Malte, l’Europe choisit la prudence face à Donald Trump, Le Monde, 5-6 février 2017, p. 3.
13 Éditorial, Theresa May, une européenne à Washington, Le Monde, 29-30 janvier 2017, p. 25.
14 Hubert Védrine, Sauver l’Europe, Liana Levi, 2016, pp. 23-24.
15 Sylvie Kauffmann, La nuit européenne, Le Monde, 29-30 janvier 2017, p. 25.
16 David Hanley, Brexit, le véritable jeu de Theresa May, La Croix, 30 janvier 2017, p. 25.


source/ https://prochetmoyen-orient.ch/union-molle-et-brexit-dur/