1378 – Fidel Castro … par Noam Chomsky & Bruno Jaffré

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« Ce qui a été omis à la mort de Fidel Castro »

Le linguiste et philosophe Noam Chomsky, figure majeure du paysage intellectuel états-unien, nous a livré ses réflexions exclusives après la mort de Fidel Castro à l’occasion d’une rencontre dans les locaux de « l’Humanité » et de « l’Humanité Dimanche ».

« Les réactions à la mort de Fidel Castro diffèrent selon l’endroit du monde où vous vous trouvez. Par exemple, en Haïti ou en Afrique du Sud, c’était une figure très respectée, une icône, et sa disparition a suscité une grande émotion.

« Aux États-Unis, l’ambiance générale a été résumée par le premier titre du « New York Times », lequel indiquait en substance : « Le dictateur cubain est mort ». Par curiosité, j’ai jeté un oeil aux archives de ce journal pour voir combien de fois ils avaient qualifié le roi d’Arabie saoudite de « dictateur ». Sans surprise, il n’y avait aucune occurrence…

« Il y a également un silence absolu sur le rôle joué par les États-Unis à Cuba, la manière dont Washington a œuvré pour nuire aux velléités d’indépendance de l’île et à son développement, dès la révolution survenue en janvier 1959. L’administration Eisenhower a tenté de renverser Castro, puis, sous celle de Kennedy, il y a eu l’invasion manquée de la baie des Cochons, suivie d’une campagne terroriste majeure.

« Des centaines, voire des milliers de personnes ont été assassinées avec la complicité de l’administration américaine et une guerre économique d’une sauvagerie extrême a été déclarée contre le régime de Fidel Castro. Cette opération, baptisée opération « Mangouste », a culminé en octobre 1962 et devait aboutir à un soulèvement à Cuba auquel Washington aurait apporté son appui.

« Mais en octobre 1962, Khrouchtchev a installé des missiles à Cuba, sans doute en partie pour contrecarrer l’opération « Mangouste » mais aussi pour compenser l’avantage militaire dont disposait l’armée américaine dans la guerre froide, conséquence du refus par Washington de l’offre de désarmement mutuel émise par Moscou. Ce fut sans doute le moment le plus dangereux de l’histoire de l’humanité.

« Personne ne se demande pourquoi Mandela, à peine libéré de prison, a rendu hommage à Fidel Castro.

« Dès la fin de la crise des missiles, Kennedy a relancé les opérations terroristes contre Cuba ainsi que la guerre économique, ce qui a eu des implications majeures sur les capacités de développement de Cuba.

« Imaginez ce que serait la situation aux États-Unis si, dans la foulée de son indépendance, une superpuissance avait infligé pareil traitement : jamais des institutions démocratiques n’auraient pu y prospérer.

« Tout cela a été omis lors de l’annonce de la mort de Fidel Castro. Autres omissions : pourquoi une personnalité aussi respectée que Nelson Mandela, à peine libérée de prison, a-t-elle rendu hommage à Fidel Castro en le remerciant de son aide pour la libération de son pays du joug de l’apartheid ?

« Pourquoi La Havane a-t-elle envoyé tant de médecins au chevet d’Haïti après le séisme de 2010 ?

« Le rayonnement et l’activisme international de cette petite île ont été stupéfiants, notamment lorsque l’Afrique du Sud a envahi l’Angola avec le soutien des États-Unis. Les soldats cubains y ont combattu les troupes de Pretoria quand les États-Unis faisaient partie des derniers pays au monde à soutenir l’apartheid.

« Sur le plan interne, à Cuba, il y avait certes une combinaison de répression, de violations des droits de l’homme, mais à quels niveaux ces abus étaient-ils liés aux attaques répétées venues de l’extérieur ? Il est difficile d’avoir un jugement clair sur cette question. Il faut également noter que le système de santé à Cuba s’est imposé comme l’un des plus efficaces de la planète, bien supérieur, par exemple, à celui que nous avons aux États-Unis.

« Et concernant les violations des droits de l’homme, ce qui s’y est produit de pire ces quinze dernières années a eu lieu à Guantanamo, dans la partie de l’île occupée par l’armée américaine, qui y a torturé des centaines de personnes dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme ». »

Cette entrevue fait partie d’un dossier de 28 pages paru dans « l’Humanité Dimanche » ( édition du 1er au 14 décembre 2016 ) à l’occasion du décès de Fidel Castro.


Par Marc de Miramon et Jérôme Skalski |  2016/12/05 

Source: www.humanite.fr

source / http://arretsurinfo.ch/ce-qui-a-ete-omis-a-la-mort-de-fidel-castro/


Fidel Castro – Thomas Sankara, Cuba – Burkina, des liens encore méconnus

Afrique Amérique latine Histoire
Bruno Jaffré, biographe et ami de Thomas Sankara, auteur du livre « Le gouvernement actuel ne veut pas de justice pour Thomas Sankara ni de jugement pour Blaise Compaoré », est aussi animateur du site web thomassankara.net qui veut faire vivre la mémoire du président du Conseil National de la Révolution.

La mort de Fidel Castro a entraîné une forte émotion aussi en Afrique. Si l’on connait la déception du Che parti rejoindre les maquis au Congo, et l’engagement de Cuba aux côtés des pays de la ligne du Front face à l’Afrique du Sud, les liens avec le Burkina Faso révolutionnaire n’ont pas été évoqués. Ils méritent bien pourtant qu’on s’y attarde.

Thomas Sankara et Fidel Castro, des relations solides

Par Bruno Jaffré, 5 décembre 2015

Lorsque nous avons appris, la sortie du livre interview de Fidel Castro par Ignacio Ramonet, en 2007[1], nous nous sommes jetés dessus en pensant y trouver au moins une question sur Thomas Sankara. Il n’en est rien bien que la politique africaine de Cuba soit largement abordée. Une recherche rapide sur le net après le décès de Fidel Castro, ne révèle rien sur le sujet dans la presse française.

 

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Fidel Castro reçoit Sankara à la Havane en septembre 1984

Nous ne disposons pas aujourd’hui de paroles directes de Fidel Castro. Tout juste savons-nous  qu’il avait apprécié Thomas Sankara et qu’à Cuba, les responsables des relations avec l’Afrique dans ce pays gardaient de lui une excellente image. Nous n’en doutions point.

Un ami, Antonio Mele, a rapporté de Cuba en 2009, des coupures de presse qui nous permettent d’en savoir plus.  Bien le merci à  lui. Nous ne perdons pas espoir de recueillir d’autres informations, des paroles de Raùl Castro, par exemple, qui a aussi travaillé avec Sankara, ou des notes personnelles de Fidel. Nous espérons que ces documents seront mis à la disposition des chercheurs et que les archives de Cuba seront facilement accessibles.

Une première rencontre avant même que Thomas Sankara ne soit Président.

C’est au 7ème sommet des pays non-alignés, du 7 au 12 mars à New Delhi 1983, que Thomas Sankara rencontre Fidel Castro pour la première fois.  Il y représente son pays comme premier ministre, position acquise grâce au rapport de forces favorable au camp progressiste au sein de l’armée. Il en sera écarté le 17 mai 1983, sous la pression de la France, et mis en résidence surveillée, avant de prendre le pouvoir le 4 août 1983.

A Delhi, Thomas Sankara fait un discours remarqué, réfutant le non-alignement comme une position équidistante entre le bloc dit « socialiste » autour de l’Union soviétique et le bloc des pays occidentaux[2]:

« Contrairement à l’interprétation restrictive et simpliste que l’impérialisme veut nous imposer comme définition du non-alignement, celui-ci n’a rien à voir avec une équidistance arithmétique des deux blocs qui dominent le monde ou un équilibrisme ridicule des traumatisés entre ces deux blocs (..) le non-alignement doit être compris d’abord comme notre autonomie permanente de décision et pour la non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats, mais (..) nous ne confondons pas le non-alignement avec la complicité de la passivité devant les crimes de l’impérialisme contre l’indépendance et la liberté des peuples, ni la non-ingérence avec l’aveuglement devant les crimes des forces réactionnaires contre la liberté de leur peuple et le respect de leurs droits ».

Bien qu’il multiplie les rencontres avec de nombreux dirigeants, les journalistes soulignent surtout ses rencontres avec Fidel Castro, Daniel Ortega, Kérékou, le président du Bénin qui se réclame du marxisme-léninisme, le Premier ministre de Grenade Maurice Bishop, et le président du Ghana le capitaine Jerry Rawlings.

Thomas Sankara et Fidel Castro  vont passer une partie d’une nuit à discuter ensemble. Jean Ziegler en rapporte ce témoignage :

« J’apprendrai deux ans plus tard, à la Havane, combien a été forte l’impression produite par Sankara sur Fidel Castro. C’est Carlos Raffael Rodriguez, premier vice-président du Conseil d’Etat cubain et observateur subtil des fissures et craquements du tiers-monde, qui me fit le récit de cette nuit »[3].

A propos de cette rencontre, Thomas Sankara a déclaré de son côté :

« Pour moi cela a été une rencontre très importante dont je me souviens encore. Je me rappelle qu’il était très sollicité, entouré de beaucoup de monde et comme il ne me connaissait pas j’ai pensé alors que je n’aurais pas la possibilité de lui parler. Mais, finalement, j’ai pu le rencontrer. Lors de cette première conversation, j’ai compris que Fidel a une grand humanité, une intuition très aiguë, et qu’il était conscient de l’importance de notre lutte, des problèmes de mon pays. Je me souviens de tout cela comme si c’était hier. Je le lui rappelle chaque fois que je le revois. Et nous sommes devenus de grands amis, grâce notamment aux processus révolutionnaires qui se développent dans nos deux pays »[4].

Les deux hommes se rapprochent et prennent date pour l’avenir.

Un premier séjour à Cuba d’une importante délégation dirigée par Thomas Sankara en 1984

La première visite se déroule du 25 septembre au 1er octobre 1984. Elle précède le discours fameux de Thomas Sankara à l’ONU[5]. Il citera d’ailleurs Fidel Castro dans ce discours.

A la tête d’une importante délégation, Thomas Sankara va visiter différentes réalisations de la Révolution cubaine, occasionnant de nombreuses rencontres.

Il se rend d’abord  à l’Ile de la Jeunesse à la rencontres d’élèves de différents pays, dont de nombreux  namibiens , avant d’assister à une fête dans laquelle se produiront des enfants burkinabè, probablement le groupe des Petits Chanteurs au Poing Levé, un orchestre d’enfants créé par Thomas Sankara, pour l’accompagner lors de ses séjours à l’étranger. Il se rend à Santiago et visite ensuite des sites historiques, des centres de production, une école où il échange avec les enseignants.

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Fidel Castro décore Thomas Sankara de la médaille de l’ordre de José Marti en septembre 1984

De retour dans la capitale il poursuit les visites et reçoit de la main de Fidel Castro la médaille de l’ordre José Marti, la plus haute distinction cubaine.

Des conversations bilatérales ont lieu au plus haut niveau, présidées conjointement par Fidel Castro et Thomas Sankara. Le communiqué conjoint qui en sortira exprime le soutien des deux pays au Nicaragua, l’inquiétude face à la crise économique mondiale et ses effets sur les pays du Tiers-Monde, et dénonce l’impérialisme. Les deux pays affirment  leur soutien conjoint au peuple sahraoui, leur solidarité révolutionnaire avec le peuple de Vietnam, condamnent l’apartheid et la politique expansionniste d’Israël. Ils soulignent l’importance de l’Organisation de l’unité Africaine. Enfin les deux délégations se félicitent du climat d’entente entre les deux pays.

Thomas Sankara fera de nouveau escale à Cuba de retour de New York où il est de nouveau reçu par Fidel Castro. On trouvera des coupures de presse couvrant ce voyage à http://thomassankara.net/?p=821.

Sur la nature de leur relation, Etienne Zongo, l’aide camp de Thomas Sankara, récemment décédé  nous avait confié cette anecdote. Après avoir insisté sur la multiplication des rencontres il raconte :

« On a été à Cuba en 1984. Avec Fidel Castro, ils se sont embrassés. Il est beaucoup plus grand. Avec Fidel Castro on a visité pas mal de réalisations. On a beaucoup discuté.  Et puis quand ils se voient, après l’accueil ils parlent un peu et puis on les amène en résidence. Ils se sont arrêtés sur un fleuve, sur un pont. Je me rappelle on est resté près de 40 à 50 minutes pendant lesquels Fidel a parlé du bien fait que pourrait apporter la culture du soja au Burkina. J’étais impressionné de voir une telle force de conviction. IL connaissait tout sur le soja. Et quand on est revenu, Thomas Sankara a encouragé les gens à cultiver le soja ».

Une deuxième visite de Thomas Sankara à Cuba en novembre 1986

Thomas Sankara s’arrête de nouveau à Cuba en provenance du Nicaragua où il a participé aux festivités du 25ème anniversaire du Front sandiniste de libération national (FSLN). C’est lui qui a été choisi pour prononcer  le  discours au nom de toutes les délégations étrangères.

Les sandinistes ont pris le pouvoir à la suite d’une insurrection victorieuse contre la dictature de Somoza. Mais le Nicaragua subit sans relâche les agressions des « Contras » soutenus par les Etats-Unis, qui déstabilisent le pays empêchant le nouveau pouvoir de réaliser son programme social. Sankara s’est montré l’un des plus actifs dirigeants des non-alignés dans le soutien au Nicaragua, proposant par exemple qu’une conférence du mouvement se tienne à Managua, la capitale de ce pays.

A Cuba, il est cette fois reçu par Raúl Castro, en même temps que Gerardo Iglesias, alors secrétaire général du Parti Communiste espagnol. Après avoir une rencontre au ministère des forces armées, Thomas Sankara se rend à l’île de la jeunesse où sont formés 600 jeunes burkinabè. Il les exhorte à être disciplinés et assidus afin de rentrer au pays muni d’une formation solide dans des domaines techniques vitaux pour le Burkina.

Lors de son départ il est de nouveau accompagné par Raùl Castro. A l’aéroport, Jorge Risquet  membre du Bureau Politique du Parti communiste de Cuba et spécialiste des questions africaines), ,  rend hommage que Thomas Sankara saluant en lui « un jeune infatigable, engagé de toutes ses forces aux côtés pauvres pour le développement de son pays ». On trouvera les coupures de la presse cubaine rendant compte de ce voyage à http://thomassankara.net/visita-de-thomas-sankara-a-cuba-en-noviembre-de-1986/?lang=es .

Une coopération différenciée

Grâce aux relations de confiance, installées dès mars 1983, à la conférence des non-alignés, un accord-cadre instituant une commission mixte de coopération entre le Burkina et Cuba est signé le 21 décembre 1983. Il est suivi d’un accord de coopération en juillet 1984, dans les domaines de l’industrie sucrière, la santé, l’agriculture, l’éducation, les transports. Il prévoit que les Cubains participeront à l’agrandissement de l’aéroport de Bobo-Dioulasso. Un nouvel accord est encore signé en 1987, dans les mêmes domaines, mais étendus à la solidification du chemin de fer et la création d’un centre de production de céramique.

Voilà ce qu’en dit Thomas Sankara en 1987 :

« La coopération entre Cuba et le Burkina Faso a atteint un niveau très élevé et nous lui accordons une grande importance car nous pouvons, par ce biais, être en contact avec une révolution-sœur. Cela nous donne confiance ; personne n’aime se sentir isolé. Et pour nous, le fait de pouvoir compter sur Cuba représente un atout important. Quant à la coopération économique, nous avons beaucoup de programmes dans les domaines comme la canne à sucre, qui est une spécialité de Cuba, la céramique, etc. D’autre part, des spécialistes cubains ont réalisé des études dans différents secteurs : le transport ferroviaire ; la production de traverses pour les lignes de chemin de fer et les éléments préfabriqués pour la construction de maisons.

Il y a aussi le secteur social : la santé et l’éducation. De nombreux coopérants cubains réalisent ici des tâches liées à la formation de cadres. Nous avons également beaucoup d’étudiants à Cuba.  »

Les cubains se désengagèrent de l’aéroport de Bobo Dioulasso qui n’est toujours pas construit à ce jour. Nous n’en connaissons pas la raison exacte, mais l’hypothèse la plus probable est l’engagement croissant  de Cuba en Afrique australe notamment aux côtés du MPLA (Mouvement populaire de libération de l’Angola) pour faire face à la guerre que livre l’Afrique du Sud à ce pays nouvellement indépendant[6].

Pour rappel, le Burkina avait essuyé un refus des bailleurs de fond traditionnels, FMI et Banque mondiale, à la demande de financement du prolongement du chemin de fer vers le nord du pays. Il décide alors de se lancer seul dans ce chantier gigantesque, notamment en amenant la population à venir à tout de rôle poser des rails. L’aide de Cuba fut donc bienvenue.

Dans le domaine de la sécurité, on ne connait pas en détail le rôle effectivement joué par Cuba au Burkina. Etienne Zongo, dont un des rôles était aussi de veiller à la sécurité du Président, nous a confié[7] qu’il rencontrait très régulièrement  quatre conseillers cubains, mais que ces derniers travaillaient surtout avec Vincent Sigué, un proche de Thomas Sankara, qui fut un temps responsable de la sécurité intérieure.  Vincent Sigué est ensuite parti en formation à Cuba vers la fin de la Révolution. Il devait prendre la direction de la FIMATS (Force d’intervention du ministère de l’administration territoriale et de la sécurité), afin que ce ministère dispose de sa propre force d’intervention indépendante de l’armée, contrôlée en grande partie par Blaise Compaoré. Le ministre lui-même Ernest Nongma Ouedraogo,  cousin du président burkinabè, parti en formation en 1987, était rentré quelques temps avant l’assassinat de Thomas Sankara.

600 élèves accueillis à Cuba[8]

Un autre accord portait sur l’envoi de 600 jeunes Burkinabès, parmi  lesquels 135 filles,  pour effectuer leurs études. La formation avait pour objectif de « former des cadres politiques, idéologiquement et techniquement compétents ». Ils furent choisis parmi les orphelins et les élèves les plus pauvres du niveau de CM2 à travers tout le pays, dans toutes les provinces.

Ils y restèrent 7 ans, et acquirent pour ceux qui rentrèrent les premiers des diplômes de techniciens supérieurs. Les meilleurs sur le plan scolaires purent poursuivre leurs études plus longtemps.

A la mort de Thomas Sankara, les formations militaires et idéologiques furent supprimées. Les dirigeants du Front Populaire, qui prirent alors le pouvoir,  choisirent les spécialités vers lesquels  orienter ces jeunes à leur retour au pays.

En avril 2015, les membres de l’Association de solidarité et d’amitié Burkina Faso-Cuba (ASA – BC) ont organisé une conférence de presse[9] pour témoigner de leurs difficultés. Il a donc fallu que Blaise Compaoré soit chassé du pouvoir pour qu’ils prennent la parole. Un comité interministériel avait fait des propositions pour leur réinsertion. Certains ont donc pu être réintégrés, mais de nombreux blocages ont empêché les autres de trouver un emploi. Selon le président de l’association Stanislas Damiba : «certains ministres ont tenu des propos qui resteront gravés dans nos mémoires pour toujours tels que – si vous saviez ? ce que la révolution a fait de moi, vous ne seriez pas venus dans mon bureau pour me parler de votre problème d’emploi, ou encore, – tant que je serai là, vous ne serez jamais reclassés ».

M. Damiba a par ailleurs produit ce bilan précis : « le bilan est triste avec 44 décès dont 5 suicides, 6 malades mentaux, et 9 promotionnaires partis en aventure. Tout calcul fait alors, des 600 diplômés, 263 ont eu la chance d’être intégrés dans leurs ministères de tutelle ou admis à des tests de recrutement, et 293 sont encore et toujours au chômage ».  L’association avait tenté sans succès de rencontrer Blaise Compaoré. Après de nombreuses démarches, Ils se sont entendus dire que le problème était purement politique ! Il semble aussi que certains aient créé leur propre entreprise[10].

Sankara et le Che, le romantisme révolutionnaire ?

Aux environs de 2007, est apparue l’expression le qualificatif de « Che africain » accolé au nom de Thomas Sankara, notamment lors de la sortie du film « Thomas Sankara l’homme intègre » de Robin Shuffield.

Quelques traits communs importants m’avaient frappé lors de la lecture de la biographie du Che.  Rappelons que le Che a été ministre avant de repartir faire la guérilla. Tous les deux étaient d’une très grande exigence avec leurs collaborateurs qu’ils malmenaient sans état d’âme, leur imposant des rythmes de travail très durs, des délais quasiment impossibles à tenir. Leurs collaborateurs sont à leurs yeux des privilégiés. Si ce sont des révolutionnaires, ils ont de la chance d’être au cœur du changement dans une période historique et doivent donc tout donner. Il est urgent de soulager le peuple de la misère. Le reste passe après. Et le Che était d’ailleurs semble-t-il tout aussi dur avec les maquisards autour de lui en Bolivie, exceptés ceux dont il était très proche, venus avec lui de Cuba.

Tous les deux vouaient une confiance aveugle en leur peuple. Une confiance qu’on pourrait qualifier d’idéaliste. Mais en réalité, pour eux, les conditions de vie et les mentalités se nourrissent de façon dialectique. Il suffit d’améliorer les conditions de vie du peuple pour que les mentalités changent vers plus de solidarité et d’humanité. Et le changement de mentalité est tout autant indispensable pour aller de l’avant et amener la révolution au succès.

Enfin tous les deux  se sont donnés jusqu’au sacrifice suprême, pour le bonheur de leur peuple, pour leurs idées.

Le 8 octobre 1987, le Burkina organisait à Ouagadougou une cérémonie honorant la vie de Che Guevara tué 20 ans plus tôt. Une délégation cubaine comprenant Camilo Guevara March, le fils du Che, y assistait. Thomas Sankara y prononça un hommage à Che Guevara dont voici un extrait ;

« Le Che pour nous, c’est d’abord la force de conviction, la conviction révolutionnaire, la foi révolutionnaire dans ce que tu fais, la conviction que la victoire nous appartient, que la lutte est notre recours.

Le Che c’est aussi l’humanisme. L’humanisme : cette générosité qui s’exprime, ce don de soi qui a fait du Che non seulement un combattant argentin, cubain, internationaliste, mais aussi un homme, avec toute la chaleur.

Le Che c’est aussi l’exigence. Exigence de celui-là qui a eu la chance de naître dans une famille aisée… mais qui a su dire non à ses tentations, qui a su tourner le dos aux facilités, pour au contraire s’affirmer comme un homme qui fait cause commune avec la misère des autres. L’exigence du Che : voilà ce qui doit nous inspirer le plus.

C’est pourquoi conviction, humanisme, exigence font de lui le Che. »[11]

Autre point commun, leurs tee-shirts se vendent bien! Surtout en Afrique pour ceux à l’effigie de Thomas Sankara.  Pourtant en termes de pure image, celle que l’on adore du Che en Europe, c’est un homme aux cheveux longs, avec un barbe mal rasée, un uniforme plutôt utilitaire que bien repassé,  finalement une grande décontraction alors qu’il est rare de voir des images de Thomas Sankara autrement que dans un uniforme impeccable.

Tous les deux ont aussi pour eux leur jeunesse, celle qui amène à penser que tout est possible. Et ils sont adoptés par les jeunes, qui les sentent proches, qui en font des modèles.

Le Che personnifie le romantisme révolutionnaire, mais celui des grands espaces, de la lutte armée portée aux nues au lendemain de l’entrée à l’extrême gauche d’une génération d’étudiants. Il veut porter la révolution dans le monde entier, créer des fronts contre l’impérialisme dans le monde entier, pour l’affaiblir et le battre définitivement. Thomas Sankara a prononcé aussi des discours appelant les peuples des pays voisins à la révolution. Mais les réactions n’ont pas manqué qui ont mis le pays en difficulté et il est redevenu plus mesuré.

Thomas Sankara personnifie aussi un certain romantisme révolutionnaire mais finalement de façon bien différente, plutôt dans le rêve d’un pays pauvre qui retrouve sa fierté et son intégrité grâce à ses réussites dues au travail acharné de tous.

Valère Somé, un des proches de Thomas Sankara nous a  confié un jour avoir suggéré un jour, alors que  les idées révolutionnaires étaient en repli, de créer un maquis, ce que Thomas Sankara a refusé.

Le rêve de Thomas Sankara était de sortir son peuple de la misère  et pour ce faire, « tout ce qui sort de l’imagination de l’homme est réalisable par l’homme » avait-il coutume de dire. Thomas Sankara avait développé une forte solidarité avec les peuples en lutte. Mais son combat et la réalisation de son rêve ne pouvaient se faire qu’à la tête de son pays.

Ils ne se sont jamais croisés.  Thomas Sankara est mort presque 10 ans jours par jour après le Che.

Cuba s’est défendu  avec ses armes, fusillant ceux qui tentaient d’agresser son pays, souvent directement financés par les Etats-Unis.  Fallait-il le faire ? Nous nous garderons d’opinions définitives.  La mort de Fidel Castro a donné l’occasion largement à de nombreux médias de s’appesantir sur les droits de l’homme. Mais Cuba est restée debout et fière. Thomas Sankara n’a pas voulu éliminer son ami qui complotait contre lui avec de nombreuses complicités. Il est mort assassiné. La Révolution du Burkina est morte ce jour-là.

Bruno Jaffré, biographe et ami de Thomas Sankara, auteur du livre « Le gouvernement actuel ne veut pas de justice pour Thomas Sankara ni de jugement pour Blaise Compaoré », est aussi animateur du site web thomassankara.net qui veut faire vivre la mémoire du président du Conseil National de la Révolution.

[1] Ignacio Ramonet, Fidel Castro : Biographie à deux voix, février 2007, Fayard, 700 pages

[2] Voir l’intégrale du discours à http://thomassankara.net/discours-prononce-au-sommet-des-non-alignes-de-new-delhi-en-mars-1983/

[3] Jean Ziegler La Victoire des vaincus, Le Seuil Points Actuels, 01/1988, 351 pages

[4] Interview de Thomas Sankara à Radio Habana par Claude Hackin, correspondant de Radio Havane à Ouagadougou et publiée le 4 août 1987 par Granma, le quotidien du Parti communiste cubain (voir http://thomassankara.net/nous-pouvons-compter-sur-cuba-1987/).

[5] Voir http://thomassankara.net/discours-de-sankara-devant-lassemblee-generale-de-lonu-le-4-octobre-1984-texte-integral/

[6] La bataille de Cuito Cuanavale, dans le sud-est de l’Angola (janvier 1988), est le point culminant de treize années d’agressions sud-africaines contre la plus riche des anciennes colonies portugaises. Conscient de jouer son destin en Angola, Pretoria choisit l’escalade. Et Fidel Castro relève le défi. En accord avec les dirigeants angolais, il décide l’envoi de troupes supplémentaires et convainc le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev de livrer des armements plus sophistiqués. En août 1988, l’Afrique du Sud se retire et accepte le plan des Nations unies pour l’indépendance de la Namibie. Cuba peut alors rapatrier ses troupes. Nelson Mandela considère l’échec sud-africain comme « le tournant dans la libération du continent du fléau de l’apartheid ». Voirhttps://www.monde-diplomatique.fr/2014/10/CONCHIGLIA/50867

[7] Entretien en septembre 2000

[8] On trouvera une interview d’un ancien de Cuba à http://thomassankara.net/les-bourses-cubaines-ont-ete-une-aubaine-pour-le-burkina-faso-la-quatrieme-republique-a-tout-simplement-deshonore-a-son-engagement-a-notre-egard-pour-des-interets-politiques-partisans-interview/

[9] http://thomassankara.net/cadres-burkinabe-formes-a-cuba-des-morts-des-suicides-des-sans-emplois-depuis-1992/

[10] Voir le témoignage de l’un d’eux à http://www.lobservateur.bf/index.php/editorial/item/5810-christophe-ilboudo-ancien-de-l-ile-de-la-jeunesse-au-nom-de-dieu-de-sankara-et-de-castro

[11] http://thomassankara.net/hommage-a-che-guevara-8-octobre-1987/

Source: LE BLOG DE BRUNO JAFFRÉ