1356 – Moyen-Orient …de Babylone à Bagdad & La guerre de Syrie annonce la renaissance d’un monde multipolaire

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                                        1-  Moyen-Orient : de Babylone à Bagdad

Pour entrer dans le vif du sujet, il est nécessaire de faire un état des lieux aux quatre coins du monde.

A- La péninsule coréenne

 Depuis la fin de la guerre de Corée en 1953, la tension reste vive dans la péninsule coréenne. Elle agit comme une sorte de thermomètre, permettant de mesurer la montée de fièvre, caractéristique des relations tumultueuses entre l’Occident mené par les États-Unis et les puissances orientales, en particulier russe. Voici les faits les plus récents :

Mercredi 3 août2016, un vecteur nord coréen atterrit dans la zone économique exclusive (ZEE) du Japon. Mercredi 24 août 2016, la Corée du nord a tiré un missile balistique, depuis un sous marin, en direction du Japon. « Les Nord-Coréens avancent méthodiquement«  estime Jeffrey Lewis de l’Institut Middlebury de Californie.

vendredi 9 septembre 2016, la Corée du nord a procédé à son cinquième et le plus puissant essai nucléaire. Le pays dispose d’un vaste gisement de mine d’uranium.

A leur tour, les États-Unis et leur allié Sud Coréen, procèdent aux manœuvres militaires annuelles Ulchi Freedom, qui mobilisent 50 000 Sud-Coréens et 30 000 Américains. Ceci est perçu par la Corée du Nord comme une préparation à une invasion du Nord.

Vendredi 8 juillet 2016, Washington et Séoul ont annoncé le déploiement d’un système de défense antimissile américain THAAD (Terminal High Altitude Aerial Defense) en Corée du Sud. Le rayon de surveillance du système peut s’étendre à 2000 km, couvrant également le nord-est de la Chine. La Russie et la Chine ont manifesté leur mécontentement et effectueront à partir de lundi 12 septembre 2016 des exercices militaires communs en mer de Chine méridionale qui dureront huit jours. Face à la puissance militaire américaine, elles restent solidaires dans la péninsule coréenne, en Mer de Chine et au Moyen-Orient. 

Il est à souligner que, vu la position géostratégique de la Corée du Nord proche des puissances économiques et des lignes de commerce mondial en Asie du Sud -, ce pays sert de moyen de pression dans les pourparlers russo-américains, en particulier, sur  l’Europe de l’Est, sur l’Ukraine et sur le Moyen-Orient.

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2 – En Syrie

La conclusion d’un accord de cessez-le-feu entre le secrétaire d’État américain John Kerry et son homologue russe Sergueï Lavrov dans la nuit du vendredi 9 au samedi 10 septembre 2016 coïncide avec

  • l’encerclement total de la ville d’Alep, d’une part,
  • et l’explosion du plus puissant essai nucléaire Nord-Coréen le 9 septembre 2016, d’autre part.

Ces coïncidences sont déconcertantes. Certains chroniqueurs oseront-ils encore parler de la guerre chiite-sunnite au Moyen-Orient ?

Par ailleurs, les textes de l’accord restent confidentiels !

  • Portent-ils sur une entente avancée du partage de la région ?
  • Le dossier crucial pour Washington étant « celui de l’Irak plus que la Syrie«  (Marc Semo – Le Monde des 11-12 septembre 2016). [Par conséquent ?], les États-Unis et la Russie invitent les « rebelles modérés«  à se séparer des groupes djihadistes, sinon…Ce qui signifie un affaiblissement des « insurgés » encerclés à Alep; affaiblissement approuvé donc par les Etats-Unis, soi-disant soutiens desdits « insurgés ».
Le 12 septembre2016 – début de l’application du cessez-le-feu à Alep – Bachar Al-Assad a annoncé qu’il compte reprendre l’ensemble du territoire syrien. Il règne donc une totale confusion sur l’avenir de la Syrie.

3 – Dans le Golfe Persique

Parallèlement à la manifestation de puissance des russo-chinois en mer de Chine, l’Iran montre ses muscles en Syrie, en Irak, au Yémen et dans le Golfe Persique. Le 4 septembre 2016, sept vedettes rapides de la marine des « Gardiens de la révolution » se sont dirigées vers un navire de guerre américain. L’une d’entre elle s’est approchée à 90 mètres du navire qui a dû changer de direction pour éviter la collision. Ce type de manœuvre d’intimidation s’est répété à plusieurs reprises.

Parallèlement au défi lancé contre la présence américaine dans le Golfe Persique, le guide de la révolution, Ali Khamenei, saisissant l’occasion du pèlerinage de la Mecque, a haussé le ton, mercredi 7 septembre 2016, envers l’Arabie saoudite.

Certains y voient une nouvelle « guerre de religion ». Or, selon toute vraisemblance, il s’agit d’une posture politique, venant de la nouvelle puissance du Golfe s’adressant à une puissance déchue. Une manière d’annoncer : désormais, « c’est moi le chef ! » ?

Le président de la république islamique, Hassan Rohani, enchaina dans le même sens, accusant Riyad de « verser le sang des musulmans« , allusion à peine voilée à l’intervention militaire saoudienne en Syrie et au Yémen où l’aviation Saoudienne continue à bombarder des écoles et des hôpitaux. A son tour, les miliciens Houthistes ont lancé des missiles Zelzal 3, de conception iranienne, sur les casernes saoudiennes, causant des dizaines de morts côté saoudien.

L’Iran confirme sa présence sur tous les fronts du Moyen-Orient, de Bagdad à Damas en passant par Beyrouth et Sanaa.

4 – En Irak

Tout porte à croire qu’en Irak, un rôle de premier plan serait confié au général iranien Qassem Soleimani, chef des Forces Al-Qods, forces spéciales des Gardiens de la Révolution Islamique d’Iran (GRI). Il est à souligner que « la coordination de la bataille [de Mossoul] est faite par le Centcom«  [commandement central des États-Unis]. Par ailleurs, tout le monde reconnait que, dans la lutte contre l’État islamique (EI), les milices chiites (sous influence iranienne) se sont rendues incontournables.

En effet, soutenues par le feu des bombardiers américains, les milices chiites brisent la première ligne de défense, ouvrant la voie à l’entrée de l’armée irakienne au cœur du dispositif de défense djihadiste.

On voit bien que, malgré les diatribes antiaméricaines des autorités iraniennes, en Irak, les États-Unis et l’Iran marchent main dans la main. Il n’y a aucun doute qu’actuellement l’Irak est cogéré par les deux puissances rivales et ce sera encore le cas après la disparition de l’EI.

Depuis la conquête de Babylone le 12 octobre 539 avant notre ère, la Mésopotamie était l’arrière-cour de l’empire Perse. Quelques ruptures plus tard, elle retourne, depuis 2003, sous l’influence conjointe irano-américaine.

5 – La Turquie se tourne vers de nouveaux acteurs

Conséquence de la (re)naissance des nouvelles puissances au Moyen-Orient, la Turquie se tourne, désormais, vers la Russie et l’Iran pour venir à bout des combattants kurdes syriens du PYD (Parti de l’union démocratique) qui  poursuit la politique du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), bête noire d’Ankara.

L’intervention de l’armée turque au nord de la Syrie (autorisée par la Russie et l’Iran) profite à la Russie, à l’Iran et à la Turquie. Elle les débarrasse de l’EI et des combattants indépendantistes kurdes du nord de la Syrie et éloigne, en même temps, le spectre de la partition qui hante, depuis l’effondrement de l’empire ottoman, la souveraineté territoriale turque.

Lundi 5 septembre 2016, Mikhaïl Bogdanov, envoyé spécial de Vladimir Poutine pour le Moyen-Orient, s’est entretenu avec Benyamin Netanyahou, lui proposant « d’accueillir à Moscou une rencontre en tête à tête » entre Netanyahou et Mahmoud Abbas.

Hormis le sort réservé à l’initiative russe, cela ne changera rien quant au nouveau rôle de puissance ressuscitée de la Russie au Moyen-Orient.

Les États-Unis, la Russie et l’Iran rédigent en ce moment l’acte d’enterrement des accords secrets Sykes-Picot, signés le 16 mai 1916.

P.S. Faut-il rappeler qu’un empire se construit sur l’asservissement des peuples, développant du même coup, le nationalisme xénophobe et raciste. Tout comme les puissances militaires occidentales, la Russie et l’Iran n’y échapperont pas.

Publié par Ami 17.09.2016 


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2 – La guerre de Syrie annonce la renaissance d’un monde multipolaire

Dans la nuit du vendredi 9 au samedi 10 septembre 2016, le secrétaire d’État américain et son homologue russe Sergueï Lavrov ont annoncé la conclusion d’un accord de « paix » sur Alep. Ils l’ont qualifié de «majeur». Mais, du fait de la volonté américaine, «toute une partie [de l’accord de paix] reste secrète

  • En quoi consiste-elle ?
  • Est-elle liée à la «sécurité nationale» des États-Unis, avancée souvent par les Américains pour faire taire les analystes et les «alliés»-seconds couteaux ou, plutôt, pour cacher la complicité américaine dans la destruction d’Alep ?

Faut-il rappeler que les discussions se déroulaient depuis la mi-juillet 2016. Les partisans de la paix espéraient la fin prochaine des souffrances. Mais, la guerre a ses lois. Tant qu’elle n’est pas finie, chaque «pourparler de paix» prépare le terrain à de nouveaux affrontements, souvent plus violents. Comme c’est actuellement le cas à Alep.

De deux choses, l’une :

  • soit il faut être naïf pour croire à la sincérité des Américano-russes lorsqu’ils parlent de paix (ce qui n’est pas notre cas).
  • Soit, extrapoler que ce qui se passe actuellement à Alep fait partie des plans secrets – jamais dévoilés «du fait de la volonté américaine» – décidés par le secrétaire d’État américain et son homologue russe.

Le deuxième cas nous paraît plus pertinent. Promis pour durer, l’accord de «paix» n’a jamais été respecté et la guerre se poursuivait par des frappes aériennes, par ci, par là, dont la plus meurtrière fut le bombardement, le 17 septembre 2016, par l’aviation américaine et les coalisés, des soldats syriens encerclés par…Daech à Deir Ez-Zor. Cette frappe a dévasté une base de l’armée syrienne, faisant entre 60 et 90 morts.

  • La frappe faisait-elle partie des clauses secrètes de l’accord John Kerry-Sergueï Lavrov ? Le questionnement et le doute sont permis.

Cette frappe confère aux États-Unis l’image d’ennemi «intraitable» du régime d’Assad auprès des «insurgés»; une image qui permettra aux Américains de continuer à négocier le sort de la Syrie et du Moyen-Orient, sans être qualifiés de «traîtres» ou de «lâcheurs». Toujours est-il que, (selon les clauses secrètes de l’accord ?), la guerre est repartie de plus belle.

A – La Syrie comme ligne rouge

Il serait faux et naïf de réduire la Syrie à une voie de transit des hydrocarbures du Golfe Persique à la Méditerranée. La Syrie, c’est beaucoup plus que ça.

La Syrie est la ligne rouge de la Russie et de l’Iran face aux puissances occidentales qui veulent appliquer à tout prix le projet américain de «remodelage» du Moyen-Orient, hérité de l’administration de Georges W. Bush, ancien président des États-Unis. Un «remodelage» qui menace la souveraineté territoriale et politique des grands pays de la région : l’Irak, la Syrie, l’Iran, la Turquie, l’Arabie saoudite, etc.

Un tel «remodelage» consiste à créer, à la place des États multiethniques actuels, des États faibles et fantoches à caractère ethnique ou confessionnel : Etat kurde, Etat azéri, Etat islamique, Etat chiite, Etat hébreu, etc.

En son temps, l’empire tsariste avait créé des Etats arménien, géorgien, azéri, en arrachant des provinces septentrionales de l’ancien empire perse. Staline voulait compléter l’œuvre de ses prédécesseurs en créant des «États socialistes» azéri et kurde en Iran, juste après la seconde guerre mondiale.

Depuis l’invasion de l’Irak par l’armée américaine en 2003, le Kurdistan irakien s’éloigne de l’autorité centrale et se comporte comme une entité ethnique autonome au sein d’un Irak très divisé où les populations de confession chiite et sunnite se replient sur leur communauté respective.

Le danger de partition menace également l’intégrité territoriale de la Syrie où les miliciens djihadistes ou «modérés» – grâce aux largesses financières et militaires des monarchies du Golfe Persique et des puissances militaires occidentales – se sont emparés de vastes territoires, faisant le jeu des puissances occidentales.

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B – La Turquie change de cap

En soutenant les Kurdes syriens, alliés des Kurdes de Turquie, les Américano-russes ont mené une campagne de déstabilisation du sud de la Turquie, menacée de partition par la sédition des kurdes du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK).

En lâchant ses protégés djihadistes à Alep, en empêchant le passage par son territoire de djihadistes, en fermant le robinet d’aide militaire et financière à l’État islamique (EI), la Turquie s’est tournée vers l’alliance russo-iranienne, évitant ainsi sa décomposition avancée.

C’est pourquoi, la Syrie est devenue la ligne rouge de la Russie et de l’Iran qui y jouent leur survie.

La mainmise des puissances occidentales en général, et des États-Unis en particulier, sur la Syrie, puis sur l’Iran, leur assureraient la maîtrise des voies de communication (terrestres, aériennes, maritimes) du Grand Moyen-Orient, leur permettant aussi de devenir les maîtres incontestés du globe en matière énergétique.

L’intérêt géostratégique de la Syrie est tel que la Russie et l’Iran seraient prêts à déclencher une grande guerre à caractère régional, voire mondial.

Cet aspect du conflit Est-Ouest n’échappe pas aux puissances occidentales qui l’ont intégré dans leurs calculs politico-militaires.

Ajoutons que la Russie exhibe, à intervalle régulier, ses missiles intercontinentaux à têtes nucléaires, les déploie à Kaliningrad et fait voler ses bombardiers stratégiques, capables de transporter des têtes nucléaires. A son tour, l’Iran exhibe ses exploits technologiques en matière militaire et procède à des manœuvres militaires dans le Golfe Persique.

Concernant Alep, les puissances occidentales sont conscientes que, depuis l’encerclement complet de la partie est de la ville, les Russes et Iraniens ne la lâcheront plus, jusqu’à la victoire finale sur les « insurgés ».

Il est à souligner qu’en Syrie et en Irak, le camp occidental instrumentalise les miliciens djihadistes ou «modérés» à son profit, comme dans un jeu d’échec.

Les miliciens en sont conscients mais ne peuvent pas modifier les rapports de force en leur faveur sur un échiquier où jouent les grandes puissances mondiales et régionales.

Alors, les puissances militaires occidentales souhaitent donner une image «humaniste» au monde entier, en particulier, à leurs supplétifs «rebelles»,

  • dont Al-Nosra, affiliés à Al-Qaida, très influents au sein des «insurgés».
  • A défaut d’influer sur les pourparlers, Abou Mohamed Al-Jolani, le chef djihadiste d’Al-Nosra, a dénoncé, sur la chaîne qatari Al-Jazira, «la trêve et ses «trahisons» » des Américano-russes.

Al-Nosar s’offusque donc de la trahison de l’ami américain ! Ne s’y attendait-elle pas ? Alors, que croire ? Les quolibets anti Al-Qaida de l’administration américaine ou son « amitié », un secret de polichinelle, à l’égard des djihadistes d’Al-Nosra, reçue en grande pompe sur Al-Jazira ?

Pour paraître «humanistes», les puissances occidentales fustigent les frappes russes des hôpitaux d’Alep comme relevant de «crimes de guerre» (ce qu’elles sont), «oubliant» au passage ceux commis par elles-mêmes en Irak, en Syrie et en Afghanistan, ainsi que par leurs «amis» saoudiens et israéliens au Yémen et en Palestine.

La guerre de Syrie représente le sas de passage d’un monde unipolaire à un monde multipolaire. La Syrie appartiendra au camp oriental. Mais, son intégrité territoriale et celle de l’Irak dépendront des rapports de force entre puissances militaires en guerre qui peut durer encore longtemps.

Publié par Ami 10.10.2016

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source/ http://geopolitiquedumoyen-orient.blogspot.fr/