1343 -Syrie : marche turque vers Raqqa et marche funèbre pour les Kurdes ?

FIGAROVOX/TRIBUNE – Les Forces Démocratiques Syriennes (FDS), dirigées par les Kurdes syriens, ont lancé l’offensive contre Raqqa, capitale syrienne de Daech. Mais pour Fabrice Balanche, la situation est encore très incertaine sur fond de rivalité entre Kurdes et Turcs.

  • Par Fabrice Balanche – Publié le 07/11/2016


Agrégé et docteur en Géographie, Fabrice Balanche est maître de conférences à l’Université Lyon-2 et chercheur invité au Washington Institute. Spécialiste du Moyen-Orient, il a publié notamment La région alaouite et le pouvoir syrien (éd. Karthala, 2006) et Atlas du Proche-Orient arabe (éd. RFI & PUPS, 2010).


Dimanche 6 novembre, les Forces Démocratiques Syriennes (FDS), dirigées par les Kurdes syriens,

  • ont annoncé officiellement le début de l’offensive contre Raqqa, capitale syrienne de l’État islamique.

Cela fait suite aux déclarations de la Turquie, qui elle aussi souhaite s’attaquer à Raqqa avec l’aide des rebelles arabes qu’elle a utilisés pour sécuriser sa frontière entre Azaz et Jerablous au Nord de la Syrie.

Cette course à Raqqa dans le discours a-t-elle des chances de se traduire dans la réalité?

  • Le but principal de la Turquie, à travers son intervention en Syrie, est d’empêcher les Kurdes syriens du PYD (Parti de l’Union Démocratique) de réaliser l’unité de leurs territoires dans le Nord de la Syrie sous la forme de ce qu’ils appellent le Rojava.
  • Face à la menace turque, le PYD syrien espère obtenir la protection des États-Unis en promettant enfin de se diriger vers Raqqa, au lieu de tenter de relier l’enclave kurde d’Afrin au reste du Rojava, comme ce fut le cas en août dernier avec la prise de Manbij.

Nous pouvons donc douter sérieusement de la volonté des Kurdes syriens, comme de la Turquie du reste, de vouloir lancer une offensive sérieuse sur Raqqa. Néanmoins accordons aux deux acteurs le bénéfice du doute et tentons d’examiner comment le PYD et la Turquie pourraient tenter de s’emparer de Raqqa comme ils le prétendent.

Washington Institute

Les Forces démocratiques syriennes, dominées par les Kurdes, ne sont qu’à trente kilomètres de Raqqa

Les FDS ont conquis la partie nord de la province de Raqqa (district de Tel Abyad) depuis le printemps 2015, après leur victoire à Kobané contre Daech.

Depuis cette date, les forces pro-kurdes ne sont qu’à une trentaine de kilomètres au nord de Raqqa, sur une ligne de front très étendue, qui peut leur permettre de lancer une offensive de différents endroits.

Entre les lignes des FDS et Raqqa, le territoire est peu peuplé et sans obstacle physique. Les villages sont très clairsemés et ne se concentrent que le long de la vallée du Baligh, une rivière à sec désormais une partie de l’année.

Raqqa est située à quelques kilomètres au nord de l’Euphrate, sur un plateau qui domine le lit majeur du fleuve.

Ce dernier ne présente donc pas une défense naturelle pour toute attaque venant du Nord.

Raqqa est une ville champignon donc la population a explosé en raison d’un exode rural massif depuis les années 1970 et d’une croissance naturelle galopante (doublement de la population tous les vingt ans), comme dans le reste de la vallée de l’Euphrate.

En 2011, la ville comptait 260,000 habitants contre seulement 37,000 en 1970.

La population est désormais quasi-exclusivement arabe sunnite avec la fuite

  • des Chrétiens (1% de la population)
  • et de la plupart des Kurdes (20% de la population).

Leur départ a été compensé par l’arrivée d’une centaine de milliers de réfugiés de la région d’Alep et de plusieurs milliers de djihadistes étrangers avec leur famille, telle que la sœur de Mohamed Merah.

Raqqa est une ville très étendue avec une faible densité de population:

la terre ne manque pas dans la région et les quartiers illégaux représentent plus de la moitié de l’espace urbain.

Ces derniers sont constitués de petites maisons de plain-pied entourées par de vastes cours qui permettent de construire des pièces supplémentaires à mesure que les enfants se marient, comme dans les villages voisins.

Les immeubles de plusieurs étages se trouvent au centre-ville mais là encore, ils sont séparés par de larges avenues comme c’est la tradition chez les urbanistes formés dans l’ex-Union Soviétiques.

Cela complique la défense de la ville pour Daech, car il sera facile à des véhicules blindés de pénétrer par les larges artères et les djihadistes ne pourront pas utiliser la population civile comme bouclier anti-aérien dans les quartiers périphériques puisque les maisons n’ont pas d’étage.

Le barrage sur l’Euphrate est la clé de Raqqa

Néanmoins avant de lancer une attaque sur Raqqa, les FDS auraient intérêt à s’emparer de Tabqa et du barrage sur l’Euphrate (Thaoura), situés à 40 km à l’Ouest.

D’une part, ils pourront ainsi utiliser le pont sur l’Euphrate pour menacer aussi la ville par le Sud et couper toute retraite des djihadistes sur la rive sud.

D’autre part, il s’agit de la principale source d’électricité de la vallée de l’Euphrate.

En revanche, la menace de la destruction du barrage par l’État Islamique, pour provoquer un raz de marée meurtrier, semble écartée. Il s’agit un barrage de type «bulgare»: un amoncellement de terre et de roches qui soutient un mur en ciment, une construction basique mais extrêmement résistante.

Les FDS sont donc très bien positionnés pour lancer une offensive sur Raqqa.

Ils peuvent attaquer sur plusieurs fronts à la fois pour encercler Raqqa, notamment en visant le pont de Halabyah à 50 km à l’Est de Raqqa et le barrage de Thaoura qui fait également office de pont.

Ils seront ainsi protégés par le fleuve d’une contre-attaque de l’État islamique en provenance de la rive sud et pourront s’approcher de Raqqa par le nord, l’est et l’ouest.

La proximité de leur territoire limite la longueur des lignes de communication ce qui permet de ne pas bloquer trop de forces à l’arrière, plus utiles sur la ligne de front. Ce qui n’est pas le cas de l’armée turque et de ses alliés locaux.

Source: Washington Institute.

Une longue marche turque depuis al-Bab

Si la Turquie parvenait à prendre al-Bab et ainsi se rendre maîtresse du corridor qui mène à la vallée de l’Euphrate entre l’armée syrienne et les FDS, il faudrait à son armée parcourir encore 180 km pour atteindre Raqqa.

Elle devrait longer la rive gauche du lac Assad avant de traverser l’Euphrate au niveau de Tabqa pour attaquer Raqqa par l’ouest.

Il serait plus compliqué d’attaquer la ville par le Sud puisque Raqqa est protégée de ce côté par l’Euphrate.

Difficile d’imaginer que Daech n’ait pas piégé les deux ponts qui relient la ville à la rive sud, pour éviter une attaque en provenance du sud.

Mais avant d’arriver à Tabqa, l’armée turque et/ou les rebelles syriens doivent progresser sur un axe unique et s’emparer des nombreuses agglomérations qui se trouvent sur cette route.

Des deux côtés le terrain est peu accidenté, ce qui permet de progresser en dehors des axes routiers si le besoin s’en faisait sentir, mais cela obligerait la Turquie à étendre davantage ses lignes de communication, les rendant ainsi plus vulnérables.

Notamment face à Daech, qui est passé maître dans l’art de lancer des raids depuis la steppe syrienne.

En admettant qu’al-Bab tombe aussi vite que Manbij (deux mois) et que l’armée turque avance au même rythme entre al-Bab et Raqqa qu’entre la frontière turque et al-Bab (deux mois pour parcourir trente kilomètres), il faudra donc environs 14 mois pour atteindre Raqqa. À condition bien sûr que Damas et ses alliés la laissent faire.

Une guerre éclaire depuis Tel Abyad?

Une autre solution pour la Turquie serait d’attaquer Raqqa depuis Tel Abyad, qui n’est qu’à 100 km au nord de la ville.

Depuis Tel Abyad, la Turquie peut progresser dans un terrain peu peuplé et sans se préoccuper de la barrière naturelle que constitue l’Euphrate.

La bonne qualité du réseau routier lui permet d’envisager plusieurs itinéraires pour avancer jusqu’à Raqqa et d’éviter la vallée du Baligh.

Mais avant de croiser le fer avec Daech, la Turquie et ses alliés devront affronter les FDS, car il est difficile d’imaginer que les Kurdes laissent les chars turcs traverser leur territoire librement.

Cela signifierait la séparation du canton kurde de Qamechli avec celui de Kobané après l’échec de la jonction entre Afrin et Kobané.

Car on peut imaginer que les Turcs poursuivront leur offensive également dans la région d’al-Bab.

Tel Abyad est le talon d’Achille du Rojava actuel.

Il s’agit d’une ville à majorité arabe comme le reste de son district. Les Kurdes en ont chassé Daech au printemps 2015, pour assurer la continuité territoriale du Rojava et il n’a pas l’intention donc de quitter cette ville.

Cependant la loyauté de la population arabe n’est pas garantie.

Par ailleurs, des tribus arabes de Tel Abyad réfugiés en Turquie, parce qu’elles avaient participé en 2013 à l’expulsion des Kurdes de la région, rêvent de revenir dans les fourgons de l’armée turque.

Au prétexte d’attaquer Raqqa, Tayep Recep Erdogan pourrait très bien envoyer son armée s’emparer de Tel Abyad avec une caution arabe pour séparer les cantons kurdes de Kobané et de Qameshli.

Le Président turc enterrerait définitivement le rêve des Kurdes syriens d’unifier leurs trois cantons en plaçant ses troupes à al-Bab et Tel Abyad.

Mais si ce scénario se produit, l’Occident perdra un allié efficace dans la lutte contre Daech, sans avoir aucune assurance que la Turquie ne se lance ensuite dans la conquête de Raqqa.

Marche turque vers Raqqa, Marche funèbre pour les Kurdes

Dans son désir de briser l’unité kurde de Syrie, le Président turc peut prendre le risque de lancer une soudaine attaque contre les Kurdes.

Il sera de toute façon plus facile d’obtenir le pardon des États-Unis que de demander leur permission.

Un scénario alternatif serait pour les États-Unis d’organiser une force arabe substantielle capable de se battre au côté des Kurdes du PYD, tout en persuadant ces derniers de ne pas prendre la tête de l’offensive contre Raqqa.

Dans le même temps, les États-Unis doivent convaincre la Turquie de ne pas s’opposer à cette campagne en prenant le PYD à revers. La marche turque vers Raqqa se transformerait en marche funèbre pour les Kurdes.

source/http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2016/11/07/31002-20161107ARTFIG00144-syriemarche-turque-vers-raqqa-et-marche-funebre-pour-les-kurdes.php?redirect_premium