1162 – Apesa va au-devant des patrons en détresse

Créé en 2013 au tribunal de commerce de Saintes, ce dispositif propose une aide psychologique aux patrons en difficulté présentant un risque suicidaire.

En cours d’extension dans 40 tribunaux de commerce, Apesa a déjà aidé plus de 200 entrepreneurs.

Tribunal commerce <br/>de Saintes.

Tribunal commerce
de Saintes. / Emmanuelle Chiron/Sud Ouest

Stéphane Fouché va mieux. Cet ancien agent immobilier a assaini ses finances, même s’il est encore au RSA, et a pu relancer une activité d’expert spécialisé dans l’accessibilité aux personnes à mobilité réduite. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, il est passé très près de la catastrophe. « La Charente, je l’ai regardée », résume-t-il pudiquement.

 

Les ennuis ont commencé en 2012 quand ce quadragénaire, qui a repris l’entreprise créée par ses parents en 1973, a vu les ventes s’effondrer, créant un manque à gagner de 50 000 € dans son chiffre d’affaires. « J’ai d’abord essayé de réduire les coûts, les frais de déplacement, de réception… », raconte-t-il. Mais ça n’a pas suffi. « J’ai dû licencier ma secrétaire de direction, qui me connaissait depuis que j’étais ado. » Premier gros coup au moral.

Mais, mal conseillée, la société, qui prend un prêt pour payer les indemnités de licenciement, ne parvient pas à redresser les comptes. « J’avais l’impression de me battre contre des moulins à vent. Je passais ma vie au bureau. Je ne dormais plus, je ne mangeais plus. Quand vous recevez sans cesse des courriers avec accusé de réception, et qu’à la maison, vous sentez que le couple se délite, vous ne vivez plus. »

« L’Apesa m’a lancé une bouée »

En mars 2014, Stéphane Fouché se résout à déposer un dossier de redressement judiciaire au tribunal de commerce. Et s’écroule « littéralement » dans le bureau du greffe.« J’avais l’impression d’être en train de me noyer dans l’Antarctique. C’est à ce moment-là que l’Apesa m’a lancé une bouée. »

Ce dispositif inédit est né de la rencontre entre Marc Binnié, un greffier du tribunal de Saintes, et Jean-Luc Douillard, un psychologue spécialiste de la prévention du suicide. « Dans le quotidien des tribunaux, on voyait de plus en plus de chefs d’entreprise en grande souffrance, raconte Marc Binnié.

« Des suicides de chefs d’entreprise, ce n’est pas nouveau. Ce qui l’est, c’est que désormais la fonction de dirigeant devient un facteur de risque », ajoute Jean-Luc Douillard. Avec la crise en effet, se sont multipliées les situations délicates où l’entrepreneur en difficulté se retrouve en situation de perdre son identité d’entrepreneur mais aussi son gagne-pain, dans laquelle il a parfois investi tout ou partie du patrimoine familial, alors qu’il n’a pas droit aux allocations de chômage.

Une « fiche alerte » émise par le personnel des tribunaux

Apesa (Aide psychologique pour les entrepreneurs en souffrance aiguë), créée en septembre 2013 à Saintes, consiste d’abord à former le personnel des tribunaux de commerce à identifier les dirigeants potentiellement en danger. Et, plutôt qu’à leur proposer des adresses où aller demander de l’aide, à leur demander directement s’ils acceptent d’être aidés.

Si le patron dit oui, une « fiche alerte » est envoyée à un psychologue coordinateur. Il est alors rappelé dans les 24 heures afin d’évaluer le risque suicidaire. Selon la gravité de la situation, il peut ensuite être proposé un accompagnement téléphonique ou un rendez-vous avec un des 165 professionnels (psychologues, conseillers conjugaux, addictologues…) affilés au réseau. Cinq de ces séances sont proposées gratuitement.

 

Créée à Saintes, Apesa a, depuis, été déployée ensuite dans neuf autres tribunaux de commerce (Bordeaux, La Roche-sur-Yon, Coutances, Cherbourg, Angoulême, Rennes, Béziers, Laval, Orléans). L’association, qui a présenté le 19 septembre son premier bilan, est aujourd’hui en cours d’extension dans 32 autres sur les 134 existants, grâce à un partenariat avec Harmonie mutuelle et sa filiale Ressources mutuelles assistance (RMA). Une Apesa à destination des agriculteurs est aussi expérimentée dans les deux Charentes.

406 consultations effectuées

Depuis septembre 2013, résume Clémentine Scherer, responsable du pôle psychologique chez RMA, « 241 fiches alertes ont été émises ». En moyenne, le chef d’entreprise a été rappelé au bout de deux heures. Ce qui a donné lieu à 206 entretiens d’évaluation, puis à 406 consultations.

Un début prometteur « qui mérite d’être généralisé », selon Olivier Torrès, fondateur de l’observatoire Amarok, spécialisé dans l’étude des comportements des dirigeants. « On sait que le plus gros facteur de stress pour les dirigeants, c’est le dépôt de bilan. Or il y en a 60 000 chaque année en France. Même si tous ne se passent pas de manière dramatique, ça donne une idée de l’importance du phénomène. »

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« Tous les métiers sont concernés »

Michel Debout, médecin spécialiste des souffrances au travail.

« Tous les métiers sont concernés par le suicide. Lorsqu’il y a un conflit entre l’idéal du métier et sa réalité, la personne concernée peut avoir des pensées envahissantes, voire obsédantes. Le risque est nettement augmenté par des situations liées aux conditions de travail : harcèlement moral et sexuel, surmenage, stress intense, menace voire perte d’emploi.
Pour réduire le risque, il faut reconnaître les troubles psycho-relationnels liés à ce type de situation afin d’accompagner ceux qui en souffrent pour mieux les connaître et mieux les prévenir.

Nathalie Birchem

source/http://www.la-croix.com/Economie/Social/Apesa-va-au-devant-des-patrons-en-detresse-2016-09-19-1200790149