1037 – « Les Russes sont de mauvais commerçants mais d’excellents diplomates »


Sergueï Karaganov, conseiller politique du Kremlin, revient pour le journal allemand  Spiegel (lien1) sur le risque de guerre en Europe, le regain d’activité de l’OTAN et l’incapacité de l’Occident à comprendre les valeurs russes fondamentales.

Poutine Kerry Kremlin
Rencontre entre le président Vladimir Poutine et le secrétaire d’Etat américain John Kerry, à Moscou, mi-juillet 2016. Crédits : MID Russie/FB

Spiegel :  L’OTAN a l’intention de renforcer (lien2)sa présence militaire en Europe orientale – en guise de réaction aux récents agissements de la Russie. Les responsables politiques occidentaux préviennent que les deux parties pourraient se retrouver entraînées dans une situation risquant de déboucher sur une guerre. De telles craintes sont-elles exagérées ?

Sergueï Karaganov : Il y a huit ans, déjà…

Spiegel : …quand la guerre a éclaté en Géorgie…

S.K. : …je parlais d’une situation d’avant-guerre. Déjà, à l’époque, la confiance mutuelle entre les grandes puissances s’érodait à vitesse grand V. La Russie a entamé le réarmement de ses forces militaires. Depuis, la situation s’est encore aggravée. Nous avons prévenu l’OTAN qu’en se rapprochant des frontières de l’Ukraine, l’organisation créerait une situation inadmissible pour nous. En stoppant l’avancée de l’Occident dans cette direction, la Russie a, il faut l’espérer, écarté le risque d’une grande guerre en Europe. Mais la propagande qui est menée actuellement rappelle les époques qui ont précédé les guerres.

Spiegel : Vous parlez aussi de la Russie, j’espère ?

S.K. : Les médias russes se conduisent avec plus de retenue que leurs collègues occidentaux. Toutefois, vous devez comprendre que la Russie a une puissante conscience défensive. Nous nous devons d’être prêts à tout. Ce qui explique cette propagande parfois massive. Mais que fait l’Occident ? Il diabolise la Russie, il affirme que nous représentons une menace d’agression. La situation actuelle est comparable à la crise de la fin des années 1970 et du début des années 1980.

Spiegel : Vous voulez parler de l’installation des missiles russes et de la réaction des États-Unis ?

S.K. : L’Europe d’alors avait le sentiment d’être faible, les Européens craignaient que les États-Unis ne quittent le continent. De son côté, l’Union soviétique, faible à l’intérieur mais au sommet de sa puissance militaire, a commis cette bêtise d’installer ses missiles SS-20. Et c’est ainsi qu’a commencé une crise parfaitement absurde. Aujourd’hui, c’est la situation inverse. Aujourd’hui, on tente de rassurer les pays d’Europe orientale, telles la Pologne, la Lituanie ou la Lettonie, en installant des armements de l’OTAN sur leur territoire. Nous considérons ces agissements comme de la provocation. Dans le cas d’une crise, ce sont précisément ces armements qui seront anéantis. La Russie ne fera plus jamais la guerre chez elle…

Spiegel : …et, si je vous comprends bien, elle va donc mettre en œuvre ce que l’on appelle une « défense vers l’avant ».

S.K. : L’OTAN est déjà à 800 km des frontières russes, les armements sont très différents, la stabilité stratégique de l’Europe est affaiblie. Tout est bien plus alarmant qu’il y a 30 ou 40 ans.

Spiegel : Les responsables politiques russes, dont le président Poutine(lien3), s’efforcent de convaincre leur population que l’Occident veut la guerre, afin de mettre la Russie en pièces. Mais c’est absurde.

S.K. : Bien sûr. C’est aussi exagéré. Mais les politiques américains disent ouvertement que les sanctions doivent entraîner un changement du régime en Russie. Ce qui est une position assez agressive.

Spiegel : Les journaux télévisés russes semblent de plus en plus déconnectés du réel… Un journal moscovite a même évoqué récemment le « spectre » de la menace extérieure.

S.K. : Les élites politiques russes ne sont pas prêtes aux réformes intérieures, et pour elles, la menace vient tout à fait à propos. N’oubliez pas que la Russie s’est construite sur deux idées nationales : la défense et la souveraineté. On se préoccupe bien plus des questions de sécurité ici que dans d’autres pays.

Spiegel : Même les experts russes ne considèrent pas l’élargissement de l’OTAN comme une menace réelle pour la Russie. Jusqu’à l’annexion de la Crimée, l’Alliance était une sorte de tigre de papier.

S.K. : L’élargissement de l’OTAN a été perçu comme une trahison.

Spiegel : Ce sont précisément ces thèses de politique extérieure et de défense que vient de présenter votre Conseil. Vous parlez notamment, dans ce document, de récupérer le leadership mondial. Le message est clair : la Russie ne veut pas perdre son influence. Mais que propose-t-elle ?

S.K. : Nous voulons écarter le risque d’une déstabilisation du monde. Et nous voulons le statut de grande puissance. Malheureusement, nous ne pouvons pas y renoncer : au cours des 300 dernières années, ce statut est devenu une partie de notre génome. Nous voulons être le centre de la grande Eurasie, d’une zone de paix et de collaboration. Et cette grande Eurasie (lien4)comprendra aussi le sous-continent Europe.

Spiegel : Les Européens considèrent que la Russie mène aujourd’hui une politique ambiguë. Les intentions de Moscou ne leur paraissent pas claires.

S.K. : Nous nous trouvons, à l’heure actuelle, dans une situation où nous ne vous faisons absolument pas confiance – après toutes les déceptions de ces dernières années. Et nous réagissons donc en conséquence. Il existe un instrument tactique appelé l’effet de surprise. Vous devez savoir que nous sommes plus intelligents, plus forts et plus décidés.

Spiegel : Le retrait partiel des troupes russes de Syrie, par exemple, était inattendu – « surprenant ». Vous avez intentionnellement laissé l’Occident faire des suppositions sur combien de troupes vous alliez retirer, et se demander si vous n’alliez pas en redéployer secrètement une partie sur place parConsei la suite. Ce genre de méthodes – de « tactiques » – ne contribue pas tellement au renforcement de la confiance.

S.K. : C’était un coup de maître, de la grande classe. Nous utilisons notre supériorité dans cette sphère. Les Russes sont de mauvais commerçants, ils n’aiment pas s’occuper d’économie. En revanche, nous sommes d’immenses guerriers et d’excellents diplomates.

Chez vous, en Europe, le système politique est différent. Et c’est un système incapable de s’adapter aux défis du nouveau monde. La chancelière allemande a dit que notre président vivait dans un monde illusoire. À mon sens, le monde dans lequel il vit est bien réel.

Soldats russes à l'aéroport de Lattaquié en Syrie avant leur décollage pour la Russie, le 15 mars. Crédits : ministère de la défense russe.
Soldats russes à l’aéroport de Lattaquié en Syrie avant leur décollage pour la Russie, le 15 mars. Crédits : ministère de la défense russe.

Spiegel : On ne peut pas ne pas remarquer la jubilation qu’éprouve la Russie devant les problèmes auxquels l’Europe est aujourd’hui confrontée. À quoi est-elle due ?

S.K. : Nombre de mes collègues regardent nos partenaires européens avec un sourire moqueur. Mais je les mets toujours en garde contre la fierté et l’arrogance. Une partie des élites européennes a besoin de cette confrontation avec nous. Et c’est pourquoi nous n’allons pas aider l’Europe aujourd’hui, bien que nous aurions pu le faire dans la situation actuelle liée aux réfugiés. Ce qui est indispensable, aujourd’hui, c’est une fermeture commune des frontières. Sur ce plan, les Russes sont bien plus efficaces que les Européens. Mais vous commercez avec la Turquie, et c’est une honte. Face à nos problèmes, nous avons suivi à l’égard de la Turquie (lien5) une ligne politique claire, ferme, et qui a été couronnée de succès.

Spiegel : Vous vous dites « déçus » d’une Europe qui aurait « trahi ses idéaux chrétiens ». Vous prétendez que, dans les années 1990, la Russie aurait assurément voulu entrer dans l’Europe – mais que c’était l’Europe d’Adenauer, de Churchill et de de Gaulle.

S.K. : La majorité des Européens veulent eux aussi le retour de cette Europe. Au cours de la décennie à venir, l’actuelle Europe ne sera plus un modèle pour la Russie.

Spiegel : Dans ses Thèses, votre Conseil de politique extérieure appelle à faire usage de la force militaire en cas « de menace évidente pour les intérêts majeurs du pays ». L’Ukraine était-elle un de ces exemples ?

S.K. : Oui. Ou la concentration de troupes, qui, à notre sens, est une menace de guerre.

Spiegel : Le déploiement de bataillons de l’OTAN dans les pays baltes en constitue-t-il une ?

S.K. : Les discussions sur notre prétendue volonté d’envahir les pays baltes relèvent de l’idiotie. Pourquoi donc l’OTAN y déploie-t-elle des armes et de la technologie militaire ? Imaginez ce qu’il adviendra de ces forces dans le cas d’une crise militaire… Le soutien de l’OTAN, ce n’est pas une aide symbolique aux États baltes, c’est de la provocation. Et si l’OTAN attaque la puissance nucléaire que nous sommes – l’Alliance sera punie.

Spiegel : Le Conseil Russie-OTAN s’est réuni le mercredi 13 juillet, pour la deuxième fois depuis le début de la crise de Crimée. Ne pensez-vous pas que ce soit précisément le lieu indiqué pour rétablir le dialogue ?

S.K. : Ce conseil a perdu sa légitimité. En outre, l’OTAN elle-même a changé de nature. Quand nous avons commencé de dialoguer avec cette organisation, il s’agissait d’une alliance défensive de puissances démocratiques. Mais ensuite, il y a eu les agressions contre la Yougoslavie et la Libye, la majorité des pays de l’OTAN ont attaqué l’Irak. Le Conseil Russie-OTAN a servi de couverture et de légalisation de l’élargissement de l’OTAN. Et quand nous avons eu réellement besoin de ce conseil, en 2008 et en 2014, il n’a pas fonctionné.

Spiegel : Vous parlez des guerres en Géorgie et en Ukraine. On retrouve, dans vos Thèses, des notions comme la dignité nationale, le courage, l’honneur. Ce sont des catégories politiques ?

S.K. : Ce sont les valeurs capitales de la Russie. Dans le monde de Poutine et dans le mien, il est tout simplement impensable qu’une femme puisse être attouchée et violée dans un espace public.

Un père tient son enfant dans les bras à la suite du bombardement de son village, Louganskaïa, dans l’Est de l’Ukraine, par les forces armées ukrainiennes, mercredi 2 juillet. Crédits : Valeri Melnikov, Ria Novosti
Un père tient son enfant dans les bras à la suite du bombardement de son village, Louganskaïa, dans l’est de l’Ukraine, par les forces armées ukrainiennes, mercredi 2 juillet 2014. Crédits : Valeri Melnikov / RIA NOVOSTI

Spiegel : Vous faites allusion aux incidents de la nuit du Nouvel An à Cologne ?

S.K. : En Russie, si des hommes avaient fait une chose pareille, ils auraient tout simplement été tués. La vraie erreur, c’est qu’au cours des vingt-cinq dernières années, les Allemands et les Russes n’ont pas parlé sérieusement de leurs valeurs respectives – ou bien n’ont pas voulu se comprendre lorsqu’il en était question. Nous aussi, à l’époque soviétique, nous affirmions l’existence de valeurs universelles – exactement comme l’Occident le fait aujourd’hui. Ça me fait peur quand j’entends les Européens dire : il faut plus de démocratie. Ça me rappelle cette époque où l’on disait, chez nous : il faut plus de socialisme.

Spiegel : Quelles erreurs de politique extérieure russe mettez-vous en lumière dans vos Thèses ?

S.K. : Au cours des années qui viennent de s’écouler, nous n’avions tout simplement pas de stratégie politique à l’égard de nos voisins immédiats – les anciennes républiques soviétiques. Nous ne comprenions pas ce qui s’y passait en réalité. La seule chose que nous ayons faite est de subventionner ces pays, ou, plus précisément, d’acheter les élites de ces pays avec de l’argent qu’elles ont ensuite pillé – avec nous, je le soupçonne. C’est aussi ce qui explique, en partie, que l’on n’ait pu prévenir le conflit en Ukraine(lien6). Le deuxième problème est que notre politique a trop longtemps visé à rattraper les erreurs commises dans les années 1990.

Spiegel : Certains signes laissent penser qu’après les élections législatives de septembre, la Russie va réorienter sa politique extérieure et envoyer des signaux de détente. Ou est-ce que je me trompe ?

S.K. : Nous estimons que la Russie – à la différence de l’Union soviétique – a moralement raison. C’est pourquoi nous ne ferons aucune concession de principe. Mentalement, la Russie est aujourd’hui devenue une puissance eurasienne – et j’ai été un des pères intellectuels de ce tournant vers l’Est. Mais je ne considère pas que nous devions aujourd’hui tourner le dos à l’Europe. Nous allons chercher des voies qui nous permettront d’insuffler une nouvelle vie à nos relations avec elle.


Sergueï Karaganov, chercheur en relations internationales, est président d’honneur du présidium du Conseil de politique extérieure et de défense et président du conseil de réaction de la revue Russia in Global Affairs. Il est le doyen de la faculté de politique et d’économie mondiales de l’École des hautes études en sciences économiques de Moscou.
Sergueï Karaganov, chercheur en relations internationales, est président d’honneur du présidium du Conseil de politique extérieure et de défense et président du conseil de réaction de la revue Russia in global affairs.

lien1/http://www.spiegel.de/international/world/interview-with-putin-foreign-policy-advisor-sergey-karaganov-a-1102629.html
lien2/http://www.lecourrierderussie.com/politique/2016/07/russie-moscou-otan-bataillons-pays-baltes-pologne-frontieres/
lien3/http://www.lecourrierderussie.com/economie/2016/05/poutine-communaute-affaires-franco-russe/
lien4/http://www.lecourrierderussie.com/societe/2006/08/le-tour-de-l-eurasie-en-600-jours/
lien5/http://www.lecourrierderussie.com/international/2016/07/turquie-putsch-coup-d-etat-russie/
lien6/http://www.lecourrierderussie.com/international/2015/10/ukraine-sommet-paris/

source/http://www.lecourrierderussie.com/international/2016/07/karaganov-russes-commercants-diplomates/