946 – Land grabbing : ces Etats qui mettent la main sur les terres des autres

 

Land grabbing : ces États qui mettent la main sur les terres des autres

Face aux tendances globales à l’épuisement des ressources, de nombreux États font la même analyse : il faut se presser de saisir les terres productives dans d’autres parties du monde. Ce n’est pas que la Chine qui a ainsi acquis des pans entiers de pays africains, c’est aussi la France, le Royaume-Uni, les États-Unis, d’autres pays européens et des pays du Moyen-Orient.

Rédigé par Stephen Boucher – reprise du  19 mar 2015

Méga tendances – Malthus avait-il raison ?

Les pressions s’accumulent : une population mondiale prévue de dépasser 9 milliards de citoyens d’ici 2050, contre 7 milliards aujourd’hui et 3 milliards en 1950. L’utilisation de ressources naturelles a été multipliée par 10 en un siècle. Et pourrait doubler de nouveau d’ici 2030, d’après le Stockholm Environment Institute.

La demande mondiale en énergie et en eau est aussi prévue d’augmenter, respectivement, de 30 % et 40 % au cours des 20 prochaines années.

Et, selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la demande en nourriture, en aliments pour le bétail, et en fibres textiles est prévue d’augmenter de 60 % d’ici 2050.

Sur la même période, la quantité de terres arables disponible diminuera de 1,5 % par an et par personne, toujours selon la FAO, si des politiques appropriées ne sont pas mises en oeuvre. Résultat : les Nations Unies ont évalué que, au niveau mondial et pour l’année 2015, que les pertes dues aux catastrophes s’élèveraient à environ 314 milliards de dollars.

image: http://www.consostatic.com/wp-content/uploads/2015/03/femme-terre-arable-culture-afrique-tanzanie.jpg

femme-terre-arable-culture-afrique-tanzanie

 

Si la vision malthusienne ne s’est donc pas réalisée jusqu’ici, les gains de productivité compensant l’augmentation de la population, les limites à la croissance deviennent néanmoins de plus en plus visibles.

Main basse sur les terres arables

Poussés par les inquiétudes sur l’approvisionnement en nourriture, en eau, en énergie, le mouvement d’acquisition de terres étrangères s’est accéléré depuis une dizaine d’années, principalement dans les pays en voie de développement.

Entre 2005 et 2009, ce furent ainsi déjà pas moins de 470.000 kilomètres carrés qui furent achetés, l’équivalent de la taille de l’Espagne. Dans certains pays, notamment en Afrique, de grands pans des régions agricoles ont été vendus à des investisseurs étrangers, principalement d’Europe, d’Amérique du Nord, de Chine et du Moyen-Orient.

image: http://www.consostatic.com/wp-content/uploads/2015/03/acquisition-des-terres-monde-2005-2009.jpg

acquisition-des-terres-monde-2005-2009

L’accaparement des terres, ou “land grabbing”

La course s’est réellement accélérée avec la crise alimentaire de 2008. On parle aujourd’hui de pratique d’accaparement des terres, en anglais “land grabbing”, pour bien traduire cette notion de mainmise avide.

Cette politique consiste à vendre ou à mettre en location, entre 30 et 99 ans, à des États ou des fonds d’investissements étrangers d’immenses surfaces de terres arables, le plus généralement sans le consentement des populations autochtones, sur fond de corruption, et dans la plus grande opacité, dans des pays qui n’ont eux-mêmes bien souvent pas atteint l’autosuffisance alimentaire.

Au Kenya, dans le delta de la rivière Tana, un projet agricole qatari et trois autres de bio-carburants mettent ainsi en péril l’économie locale sur des dizaines de milliers d’hectares.

Au Sénégal, ce sont 60 000 hectares qui ont récemment été acquis par la Chine pour cultiver et exporter le sésame vers Pékin. En échange, les Chinois apprendraient soi-disant aux paysans sénégalais à obtenir deux récoltes de riz par an.

afrique-kenya-arbre

 

En Éthiopie, en 2010, le gouvernement éthiopien a déplacé pas moins d’un million et demi de personnes dans quatre régions (Gambela, Afar, Somali, et Benishangul-Gumuz). Ce programme de « villagisation » forcée et d’expropriation des fermiers et des nomades a eu des conséquences dramatiques pour les peuples indigènes. 42 % des terres ont déjà été confisquées.

États-Unis vs Afrique ?
La majorité des terrains ainsi accaparés sont situés en Afrique. Six des dix pays les plus ciblés sont
  • le Sud-Soudan,
  • la République démocratique du Congo,
  • le Mozambique,
  • la République du Congo,
  • le Libéria
  • la Sierra Leone.
Mais la Papouasie-Nouvelle-Guinée, l’Indonésie, le Brésil et l’Ukraine sont également dans le top dix des pays les plus convoités.
Les investisseurs sont pour la plupart des investisseurs des pays riches membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) : États-Unis, la plupart de l’Europe occidentale, et la plupart des autres pays à revenu élevé, qui représentent plus de la moitié des opérations.
Le champion, de loin, des opérations d’accaparement des terrains n’est pas la Chine, mais les États-Unis, avec 6,5 millions d’hectares sous contrat, plus de deux fois le niveau du deuxième pays investisseur , la Malaisie. La Chine n’est que onzième sur la liste.
Les cultures vivrières ne représentent qu’environ un quart de toutes les terres acquises. Les cultures de biocombustibles comme le sucre dominent, de même que les projets de foresterie. En Afrique, seulement 13 % des terres ainsi acquises le sont pour la nourriture.

Remise en cause locale et internationale

Heureusement, les populations locales parviennent parfois à infléchir les décisions. À Madagascar, la signature d’un contrat de location sur une superficie d’1,3 million d’hectares avec le Sud-Coréen Daewoo Logistics avait été à l’origine de manifestations monstres ayant entraîné la chute du gouvernement en mars 2009.

En juillet 2014, un tribunal londonien a jugé recevable la plainte d’un fermier originaire de Gambela en Éthiopie, affirmant que l’aide publique au développement du Royaume-Uni en faveur de l’Ethiopie a servi au programme controversé d’expropriation forcée l’ayant contraint à l’exil.

Encore récemment, des fermiers ougandais ont attaqué en justice la firme internationale de production d’huile de palme de Singapour, Wilmar International pour des terres saisies en 2011, avec l’aide de banques et gouvernements européens, ainsi que le fonds international des Nations Unies pour le développement de l’agriculture (IFAD).

image: http://www.consostatic.com/wp-content/uploads/2015/03/jedane-ethiopie-afrique-enfants.jpg

jedane-ethiopie-afrique-enfants 

Selon les Amis de la Terre, ces banques seraient BNP Paribas, Deutsche Bank et Rabobank. Samuel Lowe, responsable de la campagne aux Amis de la Terre, déclare :Il nous faut des réglementations contraignantes en Europe pour que les acteurs financiers ne puissent plus apporter leur soutien à sociétés impliquées dans l’accaparement des terres.

Réaction internationale timide

La communauté internationale a commencé à réagir, timidement, au regard de ces scandales. En 2012, la FAO a émis des directives contre l’accaparement des terres. Celles-ci incitent à la reconnaissance et la protection de droits de tenure légitimes, même en présence de systèmes informels, promeut de meilleures pratiques pour l’enregistrement et le transfert des droits de tenure, et aide à veiller à ce que les systèmes administratifs de tenure soient accessibles et abordables.

Échecs et retournement de tendance : 4,1 millions d’hectares sur 61 millions saisis

Certains projets de mainmise territoriale ont par ailleurs échoué. C’est le cas par exemple de, ProSAVANA, une aventure hasardeuse qui devait convertir 35 millions d’hectares de terres soi-disant inoccupées au Mozambique pour y cultiver du soja, soutenu par un consortium brésilien, japonais et mozambicain. Mais d’investissement sur le terrain, point jusqu’ici.

image: http://www.consostatic.com/wp-content/uploads/2015/03/riviere-songo-mozambique-afrique-eau-ciel.jpg

riviere-songo-mozambique-afrique-eau-ciel 

Mieux : les réalités économiques ont commencé à se faire sentir sur ces projets d’acquisition de terres. Les prix des matières premières sont en baisse, les prix bas du pétrole ont réduit les marges bénéficiaires sur les biocarburants, et les découvertes de pétrole et de gaz dans certains pays en développement ont réduit l’intérêt pour des projets d’énergies alternatives qui avaient alimenté certains projets d’accaparement de terres.

En conséquence, le rythme des acquisitions de terres à grande échelle a ralenti, de nombreux projets ont échoué, et ceux en cours opèrent souvent sur une fraction de la terre remis à eux.

Mi-septembre 2014, on comptait 956 transactions foncières transnationales menées à bien dans le monde depuis 2000, et 187 en cours de négociation. Les accords finalisés, dont la plupart ont eu lieu depuis 2007, couvrent 61 millions d’hectares (environ 150 millions d’acres), avec environ la moitié de cette terre sous contrat formel. Fait intéressant, sur les 37 millions d’hectares sous contrat, seulement 4,1 millions (soit seulement 11 %) sont actuellement confirmés comme étant exploités.

Cette superficie beaucoup plus faible réellement mise en production suggère comment à quel point il peut être difficile de transformer des intentions vagues en plans d’affaires concrets. La vigilance reste néanmoins de mise, les facteurs sous-jacents au retournement de tendance n’étant probablement eux-mêmes significatifs qu’à court terme.

*

Sources utilisées pour cet article :

Stratégie Internationale de Prévention des Catastrophes Naturelles des Nations Unies – http://www.un.org/fr/humanitarian/overview/sipc.shtm

Rapport de l’Agence européenne de l’environnement 2015 : http://www.eea.europa.eu/soer

Le site spécialisé http://farmlandgrab.org/


source/http://www.consoglobe.com/land-grabbing-cg/2#ct5vIpCLk4gESxHe.99