776 – Néolibéralisme : c’est quoi ? Facisme ?

I/-Pourquoi l’État n’a-t-il plus d’argent ?

II/-Le néolibéralisme, un fascisme? «Madame Cadelli, le néolibéralisme n’existe pas»

III/-Le néolibéralisme est un fascisme

Corentin de Salle -Juriste & Philosophe -Opinion

1/-Pourquoi l’État n’a-t-il plus d’argent ?

Depuis quelques mois, on constate que des critiques – nées il y a quelques années contre la politique de rigueur du gouvernement Di Rupo – se sont systématisées et cristallisées en un raisonnement fallacieux que je qualifierais de  » théorie de l’austérité nihiliste « . Inspirée de travaux de quelques intellectuels de gauche, elle a été popularisée par la juge Manuella Cadelli dans une carte blanche publiée dans le Soir en mars dernier. Elle se décline désormais, avec des variantes, dans de nombreux discours de l’opposition, d’éditorialistes et des syndicats.

Avant de tenter de réfuter cette théorie, je vais m’efforcer de le restituer avec la plus grande honnêteté intellectuelle. On peut, je pense, le synthétiser en cinq propositions :

1. Depuis plusieurs décennies, nos sociétés subissent des politiques « néo-libérales » qui astreignent les États à la réduction drastique des impôts et des dépenses publiques.

2. Cette réduction s’opère principalement en raison de la pression des milieux économiques et financiers dont l’État est devenu l’otage.

3. Le néolibéralisme équivaut à une « économisation » de l’État et de la société : priorité est donnée à la poursuite de ces objectifs abstraits que sont les indicateurs économiques.

4. L’austérité est devenue une fin en soi qui, se substituant à la politique, supplante toutes les autres valeurs. En ce sens, le néolibéralisme est nihiliste.

5. Prisonnier du dogme de l’orthodoxie budgétaire, l’État appauvri se déglingue, car il n’est plus en mesure de faire face à ses dépenses les plus fondamentales, ce qui alimente la colère, le populisme, le repli religieux et la violence syndicale.

En apparence plausibles, voire convaincantes, sur le papier, toutes ces propositions se révèlent, à l’analyse, en contradiction flagrante avec la réalité observée dans le monde où nous vivons.

Examinons ces 5 propositions.

I/1a/-La première proposition est triplement erronée. Elle repose d’abord sur l’idée qu’il existe un corpus idéologique appelé « néolibéralisme ». J’ai consacré une longue tribune (lire le point 2) dans « Le Soir » à réfuter cette mystification intellectuelle et je n’y reviendrai pas.

Deux chercheurs de l’université de Liège m’accusaient, mercredi, dans une carte blanche publiée dans le Vif (lien http://www.levif.be/actualite/belgique/gerer-l-etat-belge-pas-la-s-a-belgique/article-opinion-501737.html), de développer un argument fallacieux. Force est pourtant de constater que les auteurs qu’ils citent se revendiquaient tous du « libéralisme » et non du « néolibéralisme ».

Contrairement à ce que prétendent mes détracteurs, c’est plus qu’une vaine querelle de mots : il s’agit du fondement même de leur théorie. C’est sur base de cette doctrine inexistante (si ce n’est sous la plume d’intellectuels antilibéraux qui l’ont purement et simplement inventée) qu’auraient été adoptées les politiques « néo-libérales ». Ce qu’ils visent, en réalité, ce sont les politiques « libérales », inspirées d’auteurs bien réels : Hayek, Friedman, Popper, etc.

La faute à la politique sociale-démocrate

I/2a/-Ensuite, seconde erreur, ces idées « libérales » sont tout sauf dominantes aujourd’hui.

Depuis plusieurs décennies, les politiques adoptées un peu partout en Europe et aux États-Unis sont sociales-démocrates.

Une politique économique libérale implique notamment,

  • un budget en équilibre,
  • un faible prélèvement fiscal,
  • des dépenses publiques modestes,
  • un endettement limité
  • et une administration de taille raisonnable.

Prenons la Belgique. C’est un État qui vote des budgets en déficit à tous les niveaux de pouvoir depuis presque dix ans. C’est un État qui, avec la France, détient – tous les ranking le confirment chaque année – le record mondial en termes de pression fiscale et parafiscale. C’est un État dont les dépenses publiques représentaient 54,3 % de son PIB (2014), soit 4,4 % de plus que la moyenne européenne déjà très élevée.

Milton Friedman disait que, au-delà de 30 % de prélèvement annuel du PIB, un État cessait d’être libéral. C’est un État dont l’endettement avoisine les 110 % de son PIB. Et, concernant les services publics, la Belgique totalise une administration de 840.000 fonctionnaires, ce qui place notre pays au deuxième rang européen au nombre de fonctionnaires par habitant, derrière Chypre et devant la Grèce. Non. La politique économique belge n’est pas « libérale ». Elle est sociale-démocrate. C’est un fait. Pas une opinion. C’est probablement en raison de cette évidence difficilement contestable qu’est agité ce concept nébuleux et mystificateur de « néolibéralisme ».

I/3a/-Enfin, troisième erreur, avant que le gouvernement actuel ne décide de mettre fin à la gabegie selon une trajectoire budgétaire ordonnée et raisonnable initiée lors du précédent gouvernement, la Belgique n’a jamais réduit massivement les dépenses publiques ces dernières décennies : entre 2007 et 2013, les dépenses publiques par rapport au PIB en Belgique ont même augmenté de… 7,4 % (Eurostat). Par ailleurs, en 2013, une étude de la Banque Nationale Belge estimait que, ces dix dernières années, le nombre de fonctionnaires avait augmenté de 6 % en Belgique alors qu’il baissait de l’ordre de 6 % dans les autres pays européens…

Les capteurs de rente

II/1b/-La seconde proposition repose également sur trois erreurs factuelles.

D’abord, il est indéniable que les milieux économiques et financiers exercent une pression sur le monde politique pour faire passer des législations qui les avantagent.Adam Smith dénonçait déjà ce fait. Ce phénomène, appelé « capitalisme de connivence » est nocif au fonctionnement du marché et a toujours été combattu par les libéraux. Malheureusement, la corruption est fille de la règlementation. Les politiques sociales-démocrates consacrant l’extension illimitée des pouvoirs de l’État ont coïncidé avec la montée en puissance de ce capitalisme de connivence.

II/2b/-À cet égard, il est naïf de penser – seconde erreur – que les milieux économiques et financiers, inspirés par de prétendus dogmes libéraux, feraient pression pour réduire les dépenses publiques de l’État. C’est tout le contraire. Ils lobbyent généralement pour capter des rentes sous forme d’aides, de subsides et de privilèges fiscaux. Rien qu’aux États-Unis, ce sont 4000 milliards de $ qui sont distribués chaque année aux entreprises. Tout le monde veut sa part de butin. Un exemple parmi mille autres ? Il y a quelques mois, 79 CEO ont signé une lettre ouverte pour que les États prennent des « engagements forts » au sommet COP 21. Un appel purement désintéressé, cela va sans dire. À charge du contribuable évidemment…

 

II/3b/-Enfin, dernière erreur, l’État n’est pas « l’otage » des milieux économiques et financiers. Il l’est plutôt des politiques qu’il a choisi de mener dans des secteurs qui fonctionneraient bien mieux s’ils étaient règlementés par un petit nombre de normes claires et responsabilisantes.

Prendre les indicateurs économiques au sérieux

La troisième proposition est construite sur base de deux erreurs.

III/1c/-D’abord, ce n’est pas le libéralisme, mais la sociale-démocratie qui se montre interventionniste en matière économique.

A contrario, la doctrine libérale prône le laissez-faire et défend l’idée que l’État doit se concentrer sur ses compétences régaliennes. Ce sont les politiques sociales démocrates d’inspiration keynésienne qui se sont focalisées sur la relance économique et la création d’emplois. L’actuel gouvernement fédéral appliquant un programme libéral est aujourd’hui contraint, s’il veut éviter un scénario grec ou espagnol, de se concentrer sur le socio-économique pour sauver l’État-Providence et les services publics de la faillite en raison des choix irresponsables posés les décennies précédentes par les gouvernements keynésiens.

III/2c/-Seconde erreur : reprocher aux gouvernements de prendre les indicateurs économiques au sérieux. Ce ne sont pas de pures abstractions désincarnées, mais des constats empiriques. C’est parce qu’ils les négligent que des États tombent en faillite ou pourrissent la vie de leurs enfants et petits-enfants. Un bon conducteur regarde périodiquement son tableau de bord. Si nous ployons sous le fardeau de la dette, c’est parce que, fin des années 70, nos gouvernements, ignorant ces signaux, ont dépensé à tour de bras dans l’espoir chimérique de relancer l’économie. La déclaration du socialiste Guy Mathot, ministre du Budget et Vice-Premier ministre de l’éphémère gouvernement Mark Eyskens en 1981, est hautement révélatrice de cet état d’esprit : « Le déficit est apparu tout seul, il disparaîtra tout seul, comme un mauvais rhume ».

La fin en soi, c’est la liberté. Pas l’austérité

IV/1d/-Selon la quatrième proposition, l’austérité est une fin en soi et le néolibéralisme est un nihilisme.

Faux. Pour les libéraux, la fin en soi, c’est la liberté. Comme le disait Lord Acton, « la liberté (…) est en elle-même la fin politique suprême ». L’austérité n’est qu’un moyen sur la route de la liberté. On me rétorquera que l’austérité n’est qu’un prétexte, car on l’invoque depuis 35 ans. Le chemin semble interminable, il est vrai, mais c’est parce que, malheureusement, sous le modèle social-démocrate, aujourd’hui en faillite, alternaient les périodes d’insouciance budgétaire et de sacrifices.

Les gouvernements Martens-Gol furent contraints de mener une politique de rigueur pour redresser les comptes. Efforts anéantis dans les gouvernements suivants, car, en 1993, quand Dehaene a repris les choses en mains, la dette atteignait 138 % du PIB ! La population souffrit 14 ans avant que Verhofstadt ne fasse redescendre la dette à 84 % du PIB. Etc., etc. Jean Gol disait justement, à propos de ces périodes d’insouciance succédant aux périodes d’austérité : « Quand les socialistes remontent sur le bateau, ils percent et distribuent les barriques de rhum ».

C’est ce modèle social-démocrate qui confine l’homme dans le rôle de Sisyphe : une fois poussé au sommet de la montagne, le rocher la dévale à nouveau et il faut recommencer. Mais ce modèle n’a rien d’inéluctable. À condition d’en sortir

V/1e/-Cinquième et dernière proposition : pourquoi l’État s’appauvrit-il ?

Pourquoi l’État n’a-t-il pas d’argent alors même que, chaque année, il pompe allègrement près de 55 % de la richesse produite par ses citoyens ?

  • L’État n’est pas pauvre parce qu’il ne perçoit pas assez.
  • Il est pauvre parce qu’il dépense trop et mal.

L’État souffre de son hypertrophie. Il a tellement étendu le périmètre de ses activités qu’il est en perpétuel surmenage. La vérité, c’est que ce sont des politiques – non pas néo-libérales – mais sociales-démocrates qui, ces dernières décennies, ont poussé l’État à accroître ses dépenses dans des proportions hallucinantes, à intervenir de manière illimitée dans le fonctionnement de l’économie et dans quantité d’autres sphères au détriment de tout le reste et, en particulier, l’entretien de ses infrastructures et le financement de ses missions fondamentales.

Une théorie totalement déconnectée du réel

Cette théorie de « l’austérité nihiliste » que nous avons tenté de réfuter ici est, on le voit, totalement déconnectée de la réalité factuelle. Elle doit être comprise comme un déni pathologique du réel par une gauche crépusculaire qui refuse d’assumer la responsabilité de ses échecs. Il est curieux – et inquiétant – que ces idées d’extrême-gauche (à connotation complotiste) contaminent à ce point les esprits aujourd’hui. C’est sans doute à mettre en lien avec la progression du PTB, laquelle découle en partie de la dégradation de la qualité de l’enseignement en communauté française.

Certains se plaignent que l’État n’ait plus de marge de manoeuvre. C’est là un raisonnement d’esclaves. Déplorer que l’État ne nourrisse pas de grands projets pour elles, tel est le propre des âmes serviles. Ces personnes devraient plutôt s’insurger que l’État, en les spoliant fiscalement, les ait dépossédés de leur propre marge de manoeuvre.

Rouvrir le champ des possibles

Tout l’enjeu aujourd’hui est de quitter le cycle infernal de ce modèle social-démocrate. Une politique libérale est indispensable, ce qui implique un budget en équilibre et une réduction des impôts, des dépenses et de l’endettement. Pas « parce qu’il le faut », mais pour redonner de l’autonomie aux citoyens et un avenir aux générations futures. Un État qui dépense de manière parcimonieuse peut se permettre des politiques sociales audacieuses sur le long terme. En diminuant les impôts, il laisse aux citoyens les moyens matériels et humains de se projeter dans leur propre futur et de l’organiser de manière libre et responsable. Aujourd’hui, nous avons à réinventer la sécurité sociale et le droit du travail à l’heure des nouvelles technologies, de l’économie collaborative, de l’économie digitale, etc. Cette politique libérale est tout sauf nihiliste. Elle conduit au contraire à rouvrir pleinement le champ des possibles.

Corentin de Salle s’exprime à titre personnel


SOURCE/http://www.levif.be/actualite/belgique/pourquoi-l-etat-n-a-t-il-plus-d-argent/article-opinion-502673.html?utm_source=Newsletter-20/05/2016&utm_medium=Email&utm_campaign=Newsletter-RNBDAGLV&M_BT=11963642948071


II/-Le néolibéralisme, un fascisme? «Madame Cadelli, le néolibéralisme n’existe pas»

Corentin de Salle, Directeur scientifique du Centre Jean Gol
Mis en ligne jeudi 3 mars 2016, 23h31

Manuela Cadelli, présidente de l’Association syndicale des magistrats, a publié hier dans Le Soir un article qui affirme sans ambages que le néolibéralisme est un fascisme (voir le point III). Dans l’édition de ce matin, le président du PS, Elio Di Rupo, interviewé sur cette tribune, surenchérit par ces mots : «  Enfin quelqu’un qui ose dire ce qui se passe vraiment ! Et ça fait du bien  ! ».

La thèse de la magistrate qu’elle illustre en pointant explicitement l’action, actuelle et passée, de l’Etat belge, est profondément insultante pour les partis démocratiques dont l’action s’apparenterait à celle d’un régime criminel qui a causé des dizaines de millions de morts. Déontologiquement, on peut d’ailleurs se demander si cette tribune n’est pas à mettre en lien avec les élections pour le Conseil Supérieur de la Justice qui auront lieu le 4 mai et dont la campagne s’est clôturée la veille de la parution de l’article…

Ceci dit, la thèse ici défendue est intellectuellement articulée et rentre dans le cadre de la liberté d’expression. Ce serait une dérobade que de la rejeter d’un revers de main en raison de son caractère choquant.

Nous procéderons en trois temps.

  • D’abord, pour démontrer que la thèse de Madame Cadelli est littéralement sans objet car le néolibéralisme n’existe pas. A fortiori, il ne peut être fasciste.
  • Ensuite, nous tenterons de montrer que les problèmes pointés par l’auteur ne sont pas ceux du néolibéralisme voire du libéralisme mais de la sociale-démocratie.
  • Enfin, nous conclurons en montrant que la trajectoire budgétaire que poursuit l’actuel gouvernement n’a ni pour intention ni effet de détruire l’État Providence mais, bien au contraire, d’en assurer la viabilité et d’en renforcer la pérennité.

1/-Le néolibéralisme n’existe pas

Affirmer que le néolibéralisme est un fascisme est aussi absurde qu’affirmer que le néo-socialisme est un fascisme. Certes, Manuela Cadelli prend grand soin de distinguer le « libéralisme » du « néolibéralisme ». C’est là une stratégie oratoire classique. Comme personne ne peut contester l’apport considérable de la tradition libérale à notre société, les détracteurs du libéralisme ont inventé ce concept factice de « néolibéralisme ». En réalité, le néolibéralisme n’existe pas.

Il est vrai qu’au siècle passé, peu avant la 2ème guerre mondiale, plusieurs penseurs libéraux ou socio-démocrates, principalement de gauche (Jacques Rueff, Maurice Allais, John Maynard Keynes, etc.) se sont revendiqués comme étant « néolibéraux ». Mais, pris au sens qu’on lui donne la plupart du temps, le terme « néolibéralisme » est une mystification intellectuelle : c’est une théorie inventée de toutes pièces par des intellectuels antilibéraux et qui est présentée comme un catalogue de dogmes et d’articles de foi de la communauté libérale dans le but de discréditer le libéralisme. Comparable à ces mannequins en paille qu’on utilisait naguère dans les casernes pour familiariser les soldats aux techniques de combat, le « néolibéralisme » est un agrégat de propositions caricaturales, contradictoires, d’idées déformées, d’affirmations cyniques, de mythes (sélection du plus fort, dictature des marchés, reproduction des inégalités, etc.), de citations tronquées ou tirées de leur contexte et mensongèrement attribuées aux libéraux : Milton Friedman et Friedrich von Hayek habituellement qualifiés de « néolibéraux » se sont toujours, en réalité, proclamés comme des « libéraux ». D’ailleurs, ceux qui parlent de néolibéralisme sont systématiquement incapables de citer ne fût-ce qu’un nom d’un auteur s’affichant comme néolibéral.

Depuis lors, les choses se sont encore compliquées : en raison du caractère prolifique et envahissant de cette littérature antilibérale depuis des décennies (il suffit de voir les nouveautés garnissant les tables de n’importe quelle librairie), les intellectuels antilibéraux en sont venus à considérer de bonne foi que les amalgames, simplismes, mensonges et calomnies de leurs prédécesseurs sur le libéralisme constituaient réellement le corpus du libéralisme. Beaucoup pensent sincèrement que cette idéologie repoussoir a réellement été construite par des penseurs libéraux au cours du dernier siècle. Ces derniers sont qualifiés de « néolibéraux ». Qu’est-ce que cela signifie ? Rien.

Quand il est prononcé par des antilibéraux, le préfixe « néo » joue au minimum quatre fonctions.

Premièrement, le terme « néolibéralisme » laisse supposer que le libéralisme en tant que tel serait une idéologie dépassée, obsolète car vieille de trois siècles.

Deuxièmement, ce préfixe a la même connotation péjorative que le préfixe « ultra » abondamment utilisé lui aussi : il véhicule l’idée que, certes, dans le domaine des idées politiques, le libéralisme a apporté une contribution qui n’est pas dénuée de valeur (les libertés fondamentales, la première génération des droits de l’homme, plusieurs principes démocratiques, etc.) mais que, sous peine de se contredire et de s’annihiler, il doit être absolument tempéré, canalisé, contrebalancé, régulé, etc. par des considérations sociales, humanistes, etc.

Troisièmement, en accréditant cette dernière idée fausse que libéralisme politique et économique obéissent à des logiques différentes, ce préfixe est une invitation fallacieuse (et souvent efficace !) faite aux libéraux à rejeter, au nom du « bon sens », un certain nombre de principes essentiels de l’économie de marché et à souscrire, tout en continuant à se prétendre libéraux, aux idées dominantes de la social-démocratie qui ont pourtant conduit aujourd’hui nos démocraties occidentales au bord de la faillite.

Quatrièmement, ce préfixe stigmatisant est un déni répété et permanent d’une réalité incontestable : l’existence du libéralisme. Ce préfixe « confiscatoire » porte à l’actif de la social-démocratie ce qui résulte en réalité de l’application des principes libéraux depuis plusieurs siècles. C’est l’application des principes libéraux qui génère les richesses. Pas les politiques redistributives et prétendus « plans de relance » des sociaux-démocrates. Cela fait plus de deux siècles que, à la suite de Marx, les antilibéraux prédisent la faillite imminente du système capitaliste qui est pourtant une condition nécessaire (quoique non suffisante) de notre société libérale. Or le libéralisme, même si c’est sous une forme imparfaite, pervertie et bâtarde, existe toujours. Les antilibéraux essayent donc d’accréditer ce mensonge : le libéralisme est une idéologie dépassée et seule existe une idéologie néolibérale qui, à chaque crise, secoue constamment le modèle social-démocrate et menace de le faire s’effondrer.

Le fascisme opposé au libéralisme

Mais, laissons-là ces querelles de mots. Retenons simplement que, lorsqu’elle utilise l’expression « néolibéralisme », Manuela Cadelli s’attaque en réalité, quoi qu’elle en pense, au « libéralisme ». Le libéralisme est-il un fascisme ? Je n’ai guère coutume de citer cet individu de noire mémoire mais je pense que Benito Mussolini, le premier grand théoricien du fascisme, a dit une chose significative : «  Le fascisme est absolument opposé aux doctrines du libéralisme, à la fois dans la sphère politique et dans la sphère économique  ». Sur ce point-là, au moins, il voyait clair. Le libéralisme – c’est son honneur – était également la doctrine la plus détestée par Adolf Hitler, lequel la condamne constamment dans ses écrits et discours. Contrairement au fascisme, le libéralisme qui promeut la liberté et l’autonomie dans tous les domaines, s’oppose radicalement à l’asservissement de toutes les composantes de la société à une idéologie étatique.

D’accord, me dira-t-on, mais, encore une fois, ce n’est pas le libéralisme que condamne Manuella Cadelli mais les politiques économiques et budgétaires que nous subissons tous les jours. Précisément. Mais avons-nous réellement à faire ici à des politiques « néolibérales » voire « libérales » ?

  • Une économie est libérale, nous dit Milton Friedman, quand l’État prélève environ 30 % des richesses produite. Au-delà, elle devient socio-démocrate. Nous sommes aujourd’hui à 60 % de prélèvements !

Depuis plusieurs années, les divers gouvernements en Belgique votent des budgets en déficit. Les gouvernements s’endettent.

  • En 2014, à l’issue du gouvernement Di Rupo, l’endettement représentait plus de 106 % du PIB.
  • En Allemagne et aux Pays-Bas, ce taux oscille autour de 70 % seulement.

Mais le réel n’entame en rien les convictions idéologiques des antilibéraux qui mobilisent constamment toute une rhétorique religieuse (l’« orthodoxie budgétaire », le « respect inconditionnel des sacro saints principes néolibéraux », le « dogmatisme de la rigueur ») visant à ridiculiser ceux qui appellent simplement non pas à diminuer l’endettement, non pas à diminuer l’accroissement de l’endettement mais tout simplement à freiner la vitesse de l’accroissement de l’endettement.

Les Français sont généralement les plus imaginatifs pour fustiger ces principes « intangibles » d’équilibre budgétaire. Tellement « intangibles » que la France n’a pas voté un budget en équilibre depuis… 1975.

La trajectoire budgétaire du gouvernement actuel

Sous l’actuel gouvernement actuel, la Belgique s’est, heureusement, montrée plus courageuse et responsable en matière de réduction des dépenses. C’est précisément ce que lui reproche Manuela Cadelli. En réalité, ce ne sont pas les politiques d’austérité qui cassent l’activité économique et engendrent chômage, baisse des salaires et misère dans les divers pays européens. C’est le surendettement croissant des Etats durant plusieurs décennies d’insouciance budgétaire qui place désormais notre gouvernement dans l’obligation de réduire les dépenses publiques afin d’atteindre l’équilibre budgétaire d’ici un ou deux ans. Cela a-t-il vraiment un sens de prédire à un ménage les pires catastrophes s’il s’entête à freiner ses dépenses alors qu’il est déjà surendetté et qu’il continue d’emprunter ?

Une récente étude de l’Université Harvard démontre scientifiquement que, après une baisse substantielle des dépenses publiques, trois ans suffisent pour relancer la croissance et créer des richesses. Cette conclusion ne repose pas sur les opinions éditoriales de quelques gourous que la gauche aime à célébrer mais sur une très vaste collection de données empiriques dans 15 pays (dont la Belgique) ces vingt dernières années.

D’ailleurs, la réalité est en train de valider cette étude en Belgique. Les mesures actuelles et futures du gouvernement vont permettre un redécollage qui profitera à tous. Des signaux avant-coureurs témoignent d’une tendance positive. En décembre passé, on apprenait que, sur une moyenne annuelle, le chômage a baissé de plus de 6 % par rapport à l’année passée.

  • Concrètement, 54.286 chômeurs ont retrouvé un emploi depuis l’été passé.
  • Ce n’est pas tout. Il y a quelques mois, le Bureau du Plan estimait que le tax shift permettrait la création d’au moins 45.000 emplois.
  • Il y a quelques semaines, la Banque Nationale Belge prévoyait une croissance du PIB de 1,3 % en 2016 et 1,6 % en 2017 ainsi que la création de quelque 114.000 emplois en 3 ans.
  • Il y a quelques semaines, une étude Deloitte estimait que le Belge verra son net augmenter de 9 % d’ici 2019.

Grâce à ces politiques de rigueur, les citoyens ont pu – tout aussi concrètement – voir leur revenu augmenter entre 40 et 80 € sur leur fiche de paie en janvier. Une seconde phase d’augmentation aura lieu d’ici 2019. Ces politiques de rigueur menacent-elles les fonctions régaliennes de l’État comme le prétend Madame Cadelli ? Bien au contraire : le gouvernement a tenu sa promesse et a débloqué plus de 100 millions pour payer les arriérés de facture impayés sous le gouvernement Di Rupo.

  • Grâce à ce gouvernement, les fournisseurs de justice ne doivent plus avancer la TVA.
  • Grâce à ce gouvernement, une réelle informatisation de la justice (e-box) est en cours.
  • Grâce à ce gouvernement, une grande opération de recrutement a été lancée en juillet passé pour engager 450 greffiers, gestionnaires de dossiers et autres membres du personnel de la Justice.
  • Grâce à ce gouvernement, les moyens alloués à la police ont été augmentés de plusieurs centaines de millions.

Il y a 154 ans, pour la première fois en Belgique, le Premier ministre libéral Charles Rogier présentait un projet de loi interdisant le travail des enfants de moins de 12 ans, limitant la journée de travail à 12 heures et instituant une inspection du travail.Près de 20 ans furent nécessaires aux libéraux pour vaincre les réticences du parti catholique et faire adopter ce projet en 1878.

En 1850, un autre libéral, Walthère Frère-Orban, ministre des finances, créait le Crédit communal pour financer les investissements publics locaux, puis, en 1865, la Caisse Générale d’Epargne et de Retraite. Ni le Parti Socialiste ni son ancêtre (le POB), n’existaient encore quand furent posées les bases de notre modèle social…

Aujourd’hui, un siècle et demi plus tard, le gouvernement libéral est en train de redresser l’économie et de sauver l’Etat-Providence que les gouvernements socio-démocrates précédents conduisaient à la faillite. Calquer ses dépenses sur ses recettes, ce n’est pas de l’austérité, c’est du bon sens. C’est de l’optimalisation dont le but premier est la préservation et la protection de l’État-providence afin que ce dernier puisse continuer à assurer ses missions essentielles (sécurité, éducation de qualité, soins de santé performants, etc.). Seul l’État-providence permet de protéger les plus faibles. Défendre les plus faibles, c’est avant tout défendre la viabilité économique de l’État-providence. Le libéralisme n’est pas un fascisme. Le libéralisme est un humanisme.


http://www.lesoir.be/1139900/article/debats/cartes-blanches/2016-03-03/neoliberalisme-un-fascisme-madame-cadelli-neoliberalisme-n-existe-pas


III/-Le néolibéralisme est un fascisme

Manuela Cadelli, présidente de l’Association Syndicale des Magistrats
Mis en ligne jeudi 3 mars 2016, 10h02

La carte blanche de Manuela Cadelli, présidente de l’Association syndicale des magistrats.

 

Le temps des précautions oratoires est révolu ; il convient de nommer les choses pour permettre la préparation d’une réaction démocrate concertée, notamment au sein des services publics.

Le libéralisme était une doctrine déduite de la philosophie des Lumières, à la fois politique et économique, qui visait à imposer à l’État la distance nécessaire au respect des libertés et à l’avènement des émancipations démocratiques. Il a été le moteur de l’avènement et des progrès des démocraties occidentales.

Le néolibéralisme est cet économisme total qui frappe chaque sphère de nos sociétés et chaque instant de notre époque. C’est un extrémisme.

Le fascisme se définit comme l’assujettissement de toutes les composantes de l’État à une idéologie totalitaire et nihiliste.

Je prétends que le néolibéralisme est un fascisme car l’économie a proprement assujetti les gouvernements des pays démocratiques mais aussi chaque parcelle de notre réflexion. L’État est maintenant au service de l’économie et de la finance qui le traitent en subordonné et lui commandent jusqu’à la mise en péril du bien commun.

L’austérité voulue par les milieux financiers est devenue une valeur supérieure qui remplace la politique. Faire des économies évite la poursuite de tout autre objectif public. Le principe de l’orthodoxie budgétaire va jusqu’à prétendre s’inscrire dans la Constitution des Etats. La notion de service public est ridiculisée.

Le nihilisme qui s’en déduit a permis de congédier l’universalisme et les valeurs humanistes les plus évidentes : solidarité, fraternité, intégration et respect de tous et des différences. Même la théorie économique classique n’y trouve plus son compte : le travail était auparavant un élément de la demande, et les travailleurs étaient respectés dans cette mesure ; la finance internationale en a fait une simple variable d’ajustement.

Déformation du réel

Tout totalitarisme est d’abord un dévoiement du langage et comme dans le roman de Georges Orwell, le néolibéralisme a sa novlangue et ses éléments de communication qui permettent de déformer le réel. Ainsi, toute coupe budgétaire relève-t-elle actuellement de la modernisation des secteurs touchés. Les plus démunis ne se voient plus rembourser certains soins de santé et renoncent à consulter un dentiste ? C’est que la modernisation de la sécurité sociale est en marche.

L’abstraction domine dans le discours public pour en évincer les implications sur l’humain. Ainsi, s’agissant des migrants, est-il impérieux que leur accueil ne crée pas un appel d’air que nos finances ne pourraient assumer. De même, certaines personnes sont-elles qualifiées d’assistées parce qu’elles relèvent de la solidarité nationale.

Culte de l’évaluation

Le darwinisme social domine et assigne à tous et à chacun les plus strictes prescriptions de performance : faiblir c’est faillir. Nos fondements culturels sont renversés : tout postulat humaniste est disqualifié ou démonétisé car le néolibéralisme a le monopole de la rationalité et du réalisme. Margaret Thatcher l’a indiqué en 1985 : «  There is no alternative  ». Tout le reste n’est qu’utopie, déraison et régression. Les vertus du débat et de la conflictualité sont discréditées puisque l’histoire est régie par une nécessité.

Cette sous-culture recèle une menace existentielle qui lui est propre : l’absence de performance condamne à la disparition et dans le même temps, chacun est inculpé d’inefficacité et contraint de se justifier de tout. La confiance est rompue. L’évaluation règne en maître, et avec elle la bureaucratie qui impose la définition et la recherche de pléthore d’objectifs et d’indicateurs auxquels il convient de se conformer. La créativité et l’esprit critique sont étouffés par la gestion. Et chacun de battre sa coulpe sur les gaspillages et les inerties dont il est coupable.

La Justice négligée

L’idéologie néolibérale engendre une normativité qui concurrence les lois du parlement. La puissance démocratique du droit est donc compromise. Dans la concrétisation qu’ils représentent des libertés et des émancipations, et l’empêchement des abus qu’ils imposent, le droit et la procédure sont désormais des obstacles.

De même le pouvoir judiciaire susceptible de contrarier les dominants doit-il être maté. La justice belge est d’ailleurs sous-financée ; en 2015, elle était la dernière d’un classement européen qui inclut tous les états situés entre l’Atlantique et l’Oural. En deux ans, le gouvernement a réussi à lui ôter l’indépendance que la Constitution lui avait conférée dans l’intérêt du citoyen afin qu’elle joue ce rôle de contre-pouvoir qu’il attend d’elle. Le projet est manifestement celui-là : qu’il n’y ait plus de justice en Belgique.

Une caste au-dessus du lot

La classe dominante ne s’administre pourtant pas la même potion qu’elle prescrit aux citoyens ordinaires car austérité bien ordonnée commence par les autres. L’économiste Thomas Piketty l’a parfaitement décrit dans son étude des inégalités et du capitalisme au XXIe siècle (Seuil 2013).

Malgré la crise de 2008, et les incantations éthiques qui ont suivi, rien ne s’est passé pour policer les milieux financiers et les soumettre aux exigences du bien commun. Qui a payé ? Les gens ordinaires, vous et moi.

Et pendant que l’État belge consentait sur dix ans des cadeaux fiscaux de 7 milliards aux multinationales, le justiciable a vu l’accès à la justice surtaxé (augmentation des droits de greffe, taxation à 21 % des honoraires d’avocat). Désormais pour obtenir réparation, les victimes d’injustice doivent être riches.

Ceci dans un Etat où le nombre de mandataires publics défie tous les standards mondiaux. Dans ce secteur particulier, pas d’évaluation ni d’études de coût rapportée aux bénéfices. Un exemple : plus de trente ans après le fédéralisme, l’institution provinciale survit sans que personne ne puisse dire à quoi elle sert. La rationalisation et l’idéologie gestionnaire se sont fort opportunément arrêtées aux portes du monde politique.

Idéal sécuritaire

Le terrorisme, cet autre nihilisme qui révèle nos faiblesses et notre couardise dans l’affirmation de nos valeurs, est susceptible d’aggraver le processus en permettant bientôt de justifier toutes les atteintes aux libertés, à la contestation, de se passer des juges qualifiés inefficaces, et de diminuer encore la protection sociale des plus démunis, sacrifiée à cet « idéal » de sécurité.

Le salut dans l’engagement

Ce contexte menace sans aucun doute les fondements de nos démocraties mais pour autant condamne-t-il au désespoir et au découragement ?

Certainement pas. Voici 500 ans, au plus fort des défaites qui ont fait tomber la plupart des États italiens en leur imposant une occupation étrangère de plus de trois siècles, Nicolas Machiavel exhortait les hommes vertueux à tenir tête au destin et, face à l’adversité des temps, à préférer l’action et l’audace à la prudence. Car plus la situation est tragique, plus elle commande l’action et le refus de « s’abandonner » (Le prince, chapitres XXV et XXVI).

Cet enseignement s’impose à l’évidence à notre époque où tout semble compromis. La détermination des citoyens attachés à la radicalité des valeurs démocratiques constitue une ressource inestimable qui n’a pas encore révélé, à tout le moins en Belgique, son potentiel d’entraînement et sa puissance de modifier ce qui est présenté comme inéluctable. Grâce aux réseaux sociaux et à la prise de parole, chacun peut désormais s’engager, particulièrement au sein des services publics, dans les universités, avec le monde étudiant, dans la magistrature et au barreau, pour ramener le bien commun et la justice sociale au cœur du débat public et au sein de l’administration de l’État et des collectivités.
Le néolibéralisme est un fascisme. Il doit être combattu et un humanisme total doit être rétabli.

http://www.lesoir.be/1137303/article/debats/cartes-blanches/2016-03-01/neoliberalisme-est-un-fascisme