Ivan Blot : « La Russie de Poutine » 24.04.2016
Fiche de lecture de Bernard Mazin, essayiste.
♦ Le dernier ouvrage d’Ivan Blot, paru en décembre dernier avec une préface de Philippe de Villiers, a été abondamment commenté sur tous les organes de la réinfosphère, et sa traduction en russe a été présentée par l’auteur à Moscou dans des conditions solennelles. Il a été très apprécié de nos amis russes, peu habitués à ce que leur pays et ses dirigeants actuels fassent l’objet d’une analyse en profondeur aussi éloignée du « haro sur le Poutine » – version francophone du Poutine bashing – que du plaidoyer complaisant.
Arrivant donc après la bataille, au demeurant victorieuse car le livre, dit-on, se vend bien, je chercherai à éviter les redondances dans l’éloge, pour me concentrer sur ce qui me semble constituer l’originalité du propos.
Ivan Blot est familier des habitués de Polémia. Son palmarès épistolaire est riche d’une vingtaine d’ouvrages, qui couvrent un vaste champ, avec toutefois quelques thèmes dominants :
- la philosophie, notamment de l’antiquité gréco-romaine,
- l’histoire des idées et de la réflexion politiques, la défense de la démocratie directe.
- En facteur commun de son œuvre, l’analyse de la décadence des sociétés occidentales, et la recherche des moyens d’y remédier.
Ivan Blot organise chaque année un cycle de conférences, dont Polémia se fait largement l’écho, pour présenter ses réflexions autour d’un thème chaque fois différent. En 2014-2015, il avait choisi la Russie, pays à l’étude duquel il consacre désormais une large partie de son temps. On retrouve dans La Russie de Poutine, pour l’essentiel, la matière de ce cycle, qui réunissait un auditoire nombreux et attentif.
J’avais eu l’occasion de faire la recension du livre précédent de l’auteur, L’Homme défiguré, qui prenait sa source dans les conférences de la saison 2013-2014, et dont j’avais souligné la haute qualité. Ce nouvel opus, qui est en quelque sorte une application au cas russe de la grille d’analyse philosophique et politique forgée par Ivan Blot au cours de plus de trente ans de réflexion, a tout pour conforter dans la conviction que l’auteur est un penseur de référence pour quiconque prétend comprendre l’état du monde contemporain.
Les livres publiés en France sur la Russie actuelle se répartissent grosso modo en deux catégories :
–ceux qui sont centrés sur la personnalité de Vladimir Poutine, et qui sont en majorité des « biographies à charge », avec néanmoins quelques exceptions notables, comme la biographie de Frédéric Pons, également commentée sous ma plume en 2014 ;
–ceux qui prétendent dresser un tableau de l’état actuel du pays, au sein desquels on chercherait en vain un document objectif. Parmi les derniers en date de cette catégorie, on peut citer Poutine et la Russie, de Jean-Jacques Marie (Payot éd.), dont la quatrième de couverture suffit pour permettre au lecteur d’éviter d’urgence de l’acheter : on y décrit un « pays au bord de l’implosion », miné par la crise économique, des gouvernants corrompus n’ayant d’autre souci que de protéger leurs avoirs mal acquis dans des paradis fiscaux, un régime autoritaire et répressif qui place la population sous haute surveillance, etc. Évidemment, on peut comprendre qu’en France, pays exemplaire en matière « d’affaires », et où la situation économique et sociale est on ne peut plus brillante, la liberté d’expression à son zénith, et les médias indépendants du pouvoir et de la super-classe mondialiste, certains regrettent qu’un président recueille 80% d’opinions favorables. Passons…
Le propos d’Ivan Blot n’est pas du tout dans le même registre :
–d’une part, il ne s’agit pas d’une biographie. Le lecteur qui penserait trouver des informations inédites sur la carrière de Vladimir Poutine ou sur sa manière d’exercer le pouvoir en seront pour leurs frais ; et si l’auteur ne cache pas son admiration pour le président russe, il ne cède à aucun moment à la tentation de l’hagiographie ;
–d’autre part, si l’ouvrage se place plutôt dans la catégorie des « états des lieux », il ne s’agit pas de dresser un tableau édulcoré de la Russie du XXIe siècle. Les difficultés, les faiblesses et les défis à relever sont clairement énoncés, même si parfois certains témoignages ou citations paraîtront un peu univoques.
Ce qui fait la singularité de l’ouvrage, c’est que, pour la première fois à notre connaissance, nous parvenons à comprendre l’alchimie qui a permis à un dirigeant ayant « une certaine idée de la Russie » d’incarner le renouveau de son pays, sans avoir de visées totalitaires. L’auteur montre d’ailleurs que si tous les gouvernants occidentaux tirent à boulets rouges contre Poutine, c’est précisément parce qu’il les place face au miroir de leur propre décadence alors qu’il a, pour sa part, redonné la fierté à ses compatriotes, et une place à la Russie dans le concert international, tout en sortant le pays des ornières des 50 ans de communisme et des dérives oligarchiques et mercantiles de l’ère Eltsine.
Au fil des chapitres, l’on découvrira les différentes facettes de cette Russie nouvelle : relations internationales, retour de la fonction souveraine, renaissance de l’armée, efforts de libéralisation de l’économie, démographie…
En filigrane de tout cela, le retour de la spiritualité et la référence à « l’esprit de la Grande Russie », qui se traduit, certes, par l’attribution d’un rôle singulier à l’Eglise orthodoxe, difficile à saisir pour nos esprits façonnés par la laïcité à la française, mais plus généralement dans tout ce qui concerne la culture au sens large. Dans ce domaine, Ivan Blot fait une incursion analytique dans l’œuvre de trois auteurs fondamentaux incarnant l’esprit russe intemporel, Dostoïevski, Boulgakov et Berdiaev, en plus de Soljenitsyne, bien sûr, qui donneront envie de (re)lire d’un œil neuf.
La Russie poutinienne offre à Ivan Blot une parfaite illustration de la résistance à l’emprise du Gestell, cette notion « d’arraisonnement utilitaire » énoncée par Heidegger, caractérisée par l’argent comme valeur dominante, l’idolâtrie du moi, la massification des hommes et la croyance au progrès technique illimité. Face à cette tyrannie du Gestell (décrite plus en détail dans L’Homme défiguré) à l’œuvre dans les sociétés occidentales et portant en germe notre propre déclin et notre mort, la Russie oppose le « Quadriparti » de Heidegger, « c’est-à-dire le monde dans ses quatre dimensions issues d’Aristote : les racines, l’idéal, la divinité et l’homme. On sera alors sorti de la métaphysique dite moderne, qui a permis l’existence du communisme et sur laquelle repose la pseudo-démocratie dans laquelle nous vivons en Occident (sauf en Suisse) » (p.37).
J’avais déjà eu l’occasion de remarquer que la grille d’analyse fondée sur les causes aristotéliciennes et le Gestell heideggérien, loin d’être une simple « recette », est au contraire d’une incommensurable richesse, et on ne dira jamais assez qu’Ivan Blot peut être fier, sinon de l’avoir inventée, mais au moins de l’avoir recoupée avec autant de clairvoyance avec l’analyse critique des sociétés contemporaines.
Revenant à la Russie, la question n’est donc pas de savoir si Poutine a une tête qui nous revient ou pas, ni de se demander si lui-même a pleinement conscience de la grandeur de la mission que l’auteur lui assigne. Il ne s’agit pas non plus d’estimer les chances de pérennisation à terme des inflexions apportées dans tous les domaines par le président russe. Le fait est qu’à ce moment de l’histoire de la Russie, il y a une conjonction entre l’impulsion de son dirigeant et les aspirations matérielles et spirituelles de son peuple. C’est ce phénomène qu’Ivan Blot met en évidence avec sa profondeur coutumière.
A cet égard, la violence des attaques que Poutine subit en provenance des États-Unis et de ses vassaux donne la mesure de la prise de conscience par ceux-ci des enjeux idéologiques et des conséquences géopolitiques d’un succès de la « révolution conservatrice » en cours.
Bernard Mazin
23/04/2016
Ivan Blot, La Russie de Poutine, Bernard Giovanangeli Editeur, décembre 2015, 205 p.
Voir aussi :
L’Homme défiguré, de Ivan Blot, note de lecture de Bernard Mazin.
Poutine de Frédéric Pons, note de lecture de Bernard Mazin.
Correspondance Polémia –c 24/04/2016
Image : Vladimir Poutine a prêté serment au Kremlin devant trois mille invités triés sur le volet, lors d’une cérémonie inspirée du «couronnement d’Alexandre II». Crédits photo : RIA NOVOSTI/REUTERS (mai 2012)
source /http://www.polemia.com/ivan-blot-la-russie-de-poutine/?utm_source=La+Lettre+de+Pol%C3%A9mia&utm_campaign=f58cce33a6-lettre_de_polemia&utm_medium=email&utm_term=0_e536e3990e-f58cce33a6-75085333



OTAN-RUSSIE ET LES NOUVEAUX MOUJIKS DE L’UE
En matière géopolitique, il n’est nul besoin d’être un grand stratège pour comprendre l’inquiétude de pacifiques Yankees aux prises avec un « Ours » russe mal léché qui, incompréhensiblement, refuse d’accepter la superbe muselière otanienne que le sympathique oncle Sam se propose pourtant, si gentiment, de lui faire porter.
Pourtant, il ne s’agit-là, de rien d’autre que d’une mesure de pure sécurité élémentaire : destinée simplement à prémunir quelques groupes pacifiques de “ touristes ” étasuniens en visite guidée, contre la menace que représente pour eux —si près de leurs nouvelles frontières ukrainiennes—, la présence d’un animal réputé aussi récalcitrant que possiblement dangereux. D’autant qu’un coup de patte agressif, en direction de leurs inoffensives bases militaires, situées çà et là, en Pologne ou ailleurs, est si vite donné.
En tout cas, pour ce qui est de ce remue-ménage militaro-zoologique, qui ne voit que la faute en incombe exclusivement à cet « ursidé » russe, jugé aussi importun qu’incontrôlable et qui, quel culot !, persiste encore à maintenir ses frontières territoriales si près des centres nucléaires de la planification des conquêtes washingtoniennes ???
Question : comment peut-il ne pas voir qu’il gêne ses augustes et paisibles voisins ? Et, de plus, de quel droit perturbe-t-il gravement, notamment en Europe de l’Est, et la libre circulation de l’OTAN et la mise en place armée du nouvel et idyllique échiquier colonialiste de l’Empire étasunien ?
Dès lors, il est pertinent de se demander pourquoi, en dépit de la sacro-sainte et paisible ingérence américaine pour la paix des nations, cet irascible « animal » refuse-t-il si obstinément de ramasser ses clics et ses claques et de quitter son territoire, avant d’aller vite se transporter ailleurs… Un ailleurs lointain !… Explicitement, lointain !…
Peut-être, s’agit-il là d’un cas de conscience ? Un dilemme dans l’ordre des scrupules que peut éprouver une ourse sur le point d’abandonner ses petits entre des mains inamicales ?
Si c’est le cas, alors, que cet « ursidé » slavophile se rassure ! Un précédent existe déjà ! Il n’est que de voir comment les nouveaux “moujiks” occidentaux d’une UE en mal d’autoritarisme, et en dépit de quelques spasmodiques bémols insurrectionnels ̶̶ parviennent tant bien que mal il est vrai ̶̶ , à s’adapter aux substituts démocratiques de leur tout nouveau bonheur américano-liberticide. Yeah !
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