Opération pillage de l’URSS ou Les avaleurs (1ère partie)
Le récit d’Alexandre Volkov, ancien raider, ou les grandes étapes de l’opération « pillage d’un des pays les plus riches du monde »
Les années 1990, qui suivirent la chute de l’URSS, resteront comme une page sombre de l’histoire russe. Le récit d’Alexandre Volkov, ancien raider, ou les grandes étapes de l’opération « pillage d’un des pays les plus riches du monde ».

J’ai entendu pour la première fois parler d’Alexandre Volkov à la fin des années 1990. Un ami journaliste spécialisé en économie était fasciné par les célèbres raiders de la société Minfin qui, usant d’outils économiques et juridiques et sans aucun soutien administratif, accaparaient ou, au contraire, sauvaient des entreprises de l’accaparement. Ce groupe d’intellectuels était dirigé par Alexandre Volkov, diplômé de l’Institut d’ingénierie des transports et de l’Université Lomonossov.
L’ancien raider enseigne désormais à la Haute école d’économie et s’est taillé une renommée d’immense analyste de l’histoire russe récente. Volkov est encore célèbre pour sa théorie « des flics et des opérateurs ». Je le rencontre dans les deux pièces qui constituent son bureau d’une ruelle de l’Arbat : tout ce qui reste de la légendaire Minfin. La discussion est longue et franche. Je parle peu, mon interlocuteur s’exprime lentement et calmement. Et dans ma tête, les différentes pièces de l’histoire de l’accaparement de l’Union soviétique prennent forme, peu à peu, comme un puzzle.
Capitalisme bureaucratique
La Russie est aujourd’hui régie par les lois d’un capitalisme bureaucratique : les principaux biens y sont détenus et contrôlés par des fonctionnaires. Cependant, précise Volkov, « les fonctionnaires n’ont pas de pouvoir réel. Ils se contentent d’exécuter des ordres venus d’en-haut ». En échange d’une « compensation d’ordre financier », d’une rente. Et il n’est pas question ici de personnes, mais de sièges – c’est la fonction occupée au sein de l’administration qui permet de récolter les recettes des pots-de- vin ou des détournements d’argent.
Soit. Mais qui dirige les fonctionnaires ? Les tchékistes, assène Volkov. Autrement dit, les actuels dirigeants du FSB et les anciens membres des services secrets russes. Selon l’économiste, les tchékistes contrôlent directement près de 60% des actifs et flux financiers du pays. Et détiennent les 40% – disons les 39,2% – restants indirectement, par le biais des fonctionnaires et d’hommes d’affaires éminents.
« En rejoignant les services secrets, la nouvelle recrue se voit confier une liste de tâches, poursuit Volkov. S’il se montre à la hauteur, il est promu, et dès lors autorisé à travailler avec les entreprises directement sous la supervision de camarades aînés – officiers supérieurs et anciens membres des services secrets. C’est à travers ces aînés que transitent les flux financiers et c’est d’eux qu’émanent les décisions et les missions. »
Années 1970 : les opérateurs
Ce capitalisme bureaucratique que l’on connaît aujourd’hui a commencé de se former dans les années 1970. À l’époque, l’URSS a créé, pour toutes ses opérations d’import-export avec l’Occident, incluant ses achats d’armements, des sociétés offshore. Ces compagnies permettaient à l’Union d’accumuler des devises sur des comptes en Occident, qui lui servaient pour financer les « partis frères » à travers le monde et les activités de ses services secrets à l’étranger.
Ces sociétés étaient sous contrôle direct du KGB et intégrées au système soviétique d’économie planifiée : le transfert et l’émission de fonds depuis et à destination de l’URSS étaient soumis à une planification préétablie.
Les premières sociétés offshore soviétiques ont été créées en 1972. Mais, dès 1973, la crise du pétrole éclatait, multipliant par quatre le prix du baril (passé de 3 à 12 dollars). L’URSS en est sortie largement gagnante : les fonds accumulés sur les comptes occidentaux s’étant largement accrus. Mais le plan, lui, n’a pas changé : seules les sommes prévues par la planification sont rentrées en URSS, laissant un excédent confortable sur les comptes étrangers. Six ans plus tard, la révolution iranienne provoquait une seconde crise pétrolière et le prix de l’or noir a presque doublé entre 1979 et 1981, étoffant d’autant la trésorerie soviétique. Quand enfin, dans les années 1980, le président Reagan lança sa nouvelle politique économique en augmentant le taux de refinancement jusqu’à 20%, d’importants capitaux ont afflué vers l’Amérique, y compris « les excédents » de l’URSS, qui avaient encore doublé en peu de temps.
À cette période, un rapport du FBI sur la mafia russe aux États-Unis note l’arrivée, sur la côte ouest américaine, d’un groupe de quinze à vingt individus s’occupant exclusivement de la gestion des comptes bancaires de l’URSS. Ce rapport les qualifie d’« opérateurs », terme que reprendra Alexandre Volkov.
Pourquoi n’ont-ils pas simplement volé tout cet argent ? « Il s’agissait probablement, répond Volkov, d’un groupe assez indépendant, soudé, mû par un code interne, solidaire, dans lequel chacun avait son rôle à jouer et respectait une direction collective. Et, surtout, cimenté par la peur de chacun de ses membres d’être physiquement éliminé. »
Les fonds ne cessaient de s’amasser sur ces comptes de sociétés offshore soviétiques : « l’argent est devenu en soi, à lui seul, une force motrice », analyse l’économiste. Ceux qui le géraient n’avaient que faire d’acheter du blé ou des machines-outils pour le peuple soviétique. C’est en Union que l’on « gaspillait » – à l’Ouest, ces hommes avaient appris à accumuler les capitaux et comptaient bien continuer. Ils ont alors réalisé que le meilleur moyen d’utiliser cet argent était de le faire rentrer au pays – à condition pourtant que le pays en question renonce à jamais à son système inepte d’économie planifiée et entre dans le monde capitaliste béni. Les opérateurs ont encore compris qu’ils pourraient, à l’aide de ces fonds et en s’appuyant sur la force des services secrets soviétiques, acheter toute la Russie.
Dire que la perestroïka et tout l’effondrement de l’URSS sont les conséquences de la seule activité de ce groupe d’opérateurs serait exagéré. De nombreux facteurs ont agi. Mais savoir de quel côté jouaient les structures opérant avec le KGB, qui bénéficiait de ces ressources financières gigantesques est loin d’être inutile.
Années 1990 : les opérateurs et leurs flics
Toutefois, aussi importantes qu’aient pu être les ressources dont disposaient les sociétés offshore contrôlées par les tchékistes, elles n’auraient pu suffire à acheter tout le pays. La chute de l’Union et de son économie leur ont précisément offert cette opportunité.
Pour prendre le contrôle des principaux actifs russes, les tchékistes ont dû combattre la « vieille garde », ces anciens fonctionnaires du Parti communiste, directeurs d’usines, de compagnies gazières et pétrolières qui dirigeaient une URSS sur le déclin.
De quelles ressources disposaient les opérateurs ? L’argent. Denrée rare dans la Russie du début des années 1990 – à la différence du reste du monde. Et l’un des principaux objectifs des tchékistes a précisément été d’empêcher l’afflux massif d’investissements étrangers en Russie. La mission, il faut le dire, n’était pas bien ardue : il aura suffi d’expliquer à tous les candidats combien investir en Russie était risqué. Résultat : nul fonds étranger ne s’est aventuré sur le territoire russe.
Pourtant, l’argent n’est toujours que de l’argent. Il fallait encore savoir par quelles mains il pourrait passer, dénicher qui pourrait accaparer des bons de privatisation, créer des compagnies, acheter les enchères, obtenir des licences. Il fallait également trouver des agents économiques à même de transformer ces fonds en actifs. Toutes ces personnes devaient à la fois exceller dans leur domaine et rester sous contrôle.
Volkov cite un certain nombre de sociétés. Sovintorg, notamment, qui était au début des années 1990 aussi bien cotée que Ioukos. Mais Sovintorg a rapidement disparu de la scène quand Ioukos est devenue, pour un moment, un des plus gros groupes pétroliers de Russie. Pour Volkov, les choses sont limpides : parmi les chefs d’entreprise, certains étaient plus ou moins d’accord de se plier aux ordres des camarades aînés. L’histoire des géants de la métallurgie et du pétrole des années 1990 est édifiante :
toujours et partout, on voit apparaître une société offshore au nom étrange, créée dans les années 1970-1980 et dont les comptes sont utilisés pour des transactions importantes dans toutes les grandes affaires menées par le groupe au début de son activité.
Alexandre Privalov [directeur général de la revue économique Ekspert, ndlr], analysant le verdict du premier procès Ioukos contre l’oligarque Mikhaïl Khodorkovski [accusé de fraude fiscale à grande échelle, ndt] et son bras droit, Platon Lebedev, se posait la question : pourquoi les avocats de Khodorkovski n’ont-ils jamais demandé quelle était l’identité réelle des propriétaires des sociétés offshore Kilda (créée en 1974) et Djamblik (créée en 1984), vers lesquelles pointaient tous les fils de l’accusation ?
En se lançant dans la construction du capitalisme bureaucratique au début des années 1990, les opérateurs, pour accaparer les entreprises soviétiques, les ont achetées avec les ressources des sociétés offshore et y ont placé d’anciens agents du KGB – les « flics » de la théorie d’Alexandre Volkov. Les opérateurs avaient besoin de flics pour résoudre les litiges juridiques autant que pour contrôler, par la force pure, les chefs d’entreprise.
La première mission des flics fut de créer une base d’informations compromettantes sur les chefs d’entreprise. Mais leur champ d’action a pu être élargi. Lorsque Khodorkovski a entamé la conquête de la Sibérie Orientale notamment, accumulant des actifs pétroliers, il n’a pas été rare que des patrons d’entreprises d’extraction pétrolière meurent subitement noyés ou des suites d’un malheureux accident de chasse.
Opération pillage de l’URSS, ou Les avaleurs (2ème partie)
Le récit d’Alexandre Volkov, ancien raider, ou les grandes étapes de l’opération « pillage d’un des pays les plus riches du monde »
Les années 1990, qui suivirent la chute de l’URSS, resteront comme une page sombre de l’histoire russe. Le récit d’Alexandre Volkov, ancien raider, ou les grandes étapes de l’opération « pillage d’un des pays les plus riches du monde ».

Le premier volet de notre article consacré aux dessous du pillage de l’URSS d’après le récit de l’ancien raider Alexandre Volkov nous avait replongés dans les dernières heures d’une Union soviétique déclinante. Où les « tchékistes » – ces agents du KGB et des services secrets retirés ou en exercice – préparaient déjà les lendemains de la chute de l’immense puissance à l’aide de fonds accumulés sur des comptes offshore dès l’époque soviétique. Des sommes qui avaient généré, à la suite des crises pétrolières mondiales, des excédents colossaux. Ces bénéfices, gérés par des opérateurs et investis aux États-Unis dans les années 1980, servirent bien, par la suite, à mettre la main sur tout le pays. Nous étions alors au milieu des années 1990, les tchékistes plaçaient leurs hommes à la tête des plus grandes entreprises du pays et organisaient un réseau de « flics » à même de garder l’œil sur leurs toutes récentes acquisitions.
À la fin des années 1990, la Russie était aux mains des services secrets. Les tchékistes dirigeaient les plus grandes entreprises du pays. Même le président était désormais des leurs : Vladimir Poutine, ancien officier du KGB. L’époque, selon les prévisions de nombreux tchékistes, devait aussi sonner la fin du « pillage ». Mais il en fut autrement.
Car les pions avec lesquels jouaient autrefois à leur guise les services secrets n’entendaient pas s’arrêter là. Les chefs d’entreprises notamment ont essayé de s’affranchir peu à peu de l’emprise du contre-espionnage russe – qui n’a eu d’autre choix que de resserrer la vis. En même temps, les « flics » – cette armée d’anciens officiers des services recrutée pour faire main basse sur les entreprises – n’avaient aucune intention de tourner la page des raids. Pour leur bonheur, il se trouvait encore en Russie, surtout en régions, beaucoup d’entreprises libres de leur contrôle. Il fallait corriger l’injustice.
Ainsi, dès 2002-2003, les tchékistes s’étaient fixé un nouvel objectif : « avaler » tout le pays. La démocratie et le caractère sauvage du marché russe constituaient des conditions optimales pour la réalisation de la première étape de leur projet dans les années 1990 – le rachat de propriété. La seconde étape nécessitait quant à elle la formation d’une nouvelle société – au sens premier du terme – qui allait être assurée par la mise en place progressive d’un capitalisme d’État.
Haut vol
Comment les choses se sont-elles passées concrètement ? Alexandre Volkov répond en citant le « cas exemplaire Sergueï Gueneralov », cet ancien directeur des sociétés Menatep et Ioukos (jusqu’en 1998) et ministre de l’énergie sous Sergueï Kirienko à qui les tchékistes ont, au début des années 2000, confié la tâche de consolider et placer sous leur contrôle l’ensemble des infrastructures maritimes de l’Extrême-Orient russe.
Pour ce faire, Gueneralov aurait d’abord reçu une somme d’argent conséquente ainsi qu’une base d’informations compromettantes sur les directeurs des compagnies maritimes de la région. Il se serait ensuite attaqué en premier lieu à la société FESCO. Ayant racheté les actions de la compagnie au prix du marché, Gueneralov aurait convaincu son directeur, après une série d’entretiens, de quitter son poste. Cette mission accomplie, ce fut le tour de la société maritime du Primorié. Mais le président de cette dernière se serait montré bien moins enthousiaste que celui de la FESCO à l’idée de plier bagage. Ainsi les tchékistes se sont rendu compte que la voie légale de la prise de contrôle des entreprises avait ses limites.
Tous les coups étaient permis
Il en alla autrement pour la prise de contrôle de la société pétrochimique Sibur, en 2002. À la veille du nouvel an, son directeur de l’époque Iakov Goldovskiï est interpellé dans l’antichambre du bureau du président de Gazprom, Alekseï Miller. Détenu, Goldovskiï a rapidement démissionné et transféré son paquet d’actions à Gazprom [le directeur de Sibur était accusé d’abus de pouvoir, détournement de fonds, usage de faux et blanchiment d’argent. Il écopa de sept mois de prison à la suite de sa démission, ndt]. Un succès retentissant pour les tchékistes, qui leur assura le contrôle du développement du pays pour de nombreuses années à venir. La méthode d’acquisition était certes « musclée », mais très performante dans ce type d’affaires.
Entre deux méthodes, le choix des tchékistes a été vite fait : pourquoi débourser des grosses sommes afin de racheter les actions d’une entreprise alors qu’en mettant son chef derrière les barreaux, on peut obtenir le contrôle gratuitement ?
L’affaire Sibur a marqué un tournant dans les pratiques d’acquisition. L’arrestation du patron est devenue, dès lors, le moyen le plus efficace d’acquérir ses actifs et de les consolider. Les arrestations ont été menées par la police en échange d’une petite rémunération d’ordre financier versée par les tchékistes. Supervisée de très près par l’armée de « flics » des tchékistes, la mission des forces de l’ordre consistait à « faire pression » sur le prévenu.
Toutefois, laissant la police torturer ses « clients », les tchékistes autorisaient implicitement les policiers à se conduire illégalement à l’égard aussi des petites entreprises et des citoyens ordinaires. Ce qui leur créait un problème. Car si les tchékistes avaient besoin d’une police à même de les aider à acquérir des biens et à contrôler le pays, ils craignaient, dans le même temps, tout heurt avec la population.
Conclusion
L’accaparement total des compagnies dans les années 2000 a donc connu plusieurs étapes.
- Les tchékistes ont commencé par s’approprier les actifs des compagnies privatisées dans les années 1990.
- Puis, ce fut le tour des actifs régionaux. Ce qui a nécessité de réduire au minimum l’indépendance des pouvoirs locaux. C’est ainsi qu’on est passé, en 2004, de l’élection des gouverneurs de région au suffrage universel à leur nomination directe par le gouvernement fédéral.
- Parallèlement, de nouveaux actifs sont arrivés sur le marché avec la fin de l’URSS grâce à des hommes d’affaires talentueux (et rarement sans le soutien, financier ou autre, des tchékistes).
- Actifs qui sont rapidement devenus des objets de convoitise. La prise de contrôle du distributeur de téléphonie mobile Evroset en 2008, qui a contraint son directeur Evgueni Tchitchvarkine à fuir à l’étranger, en est certes un exemple, mais elle a surtout constitué un signal à destination de tous ceux qui n’auraient pas encore compris avec qui et quoi ils avaient affaire.
Le « pillage » du pays s’est définitivement achevé en 2011 – il ne restait plus rien à partager, tout avait été avalé.

[…] via 616 – Reprise -Histoire du “Pillage de l’URSS” jusqu’à 2011 ! — Sans à priori […]
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