366- 2 Articles sur la Syrie : 1- L’enjeu d’Alep pour Assad – 2- Les limites de l’engagement de V. Poutine

2 Articles sur la Syrie : 1- l’enjeu d’Alep pour Assad  – 2- Les limites de l’engagement de V. Poutine 

Pourquoi Alep est un enjeu fondamental pour Assad

L’offensive de l’armée syrienne et de l’aviation russe sur Alep a provoqué un nouvel exode de population vers la Turquie. © BEHA EL-HALEBI/ANADOLU AGENCY/REPORTERS

Pourquoi Alep est un enjeu fondamental pour Assad

Cinq ans après le début de la guerre en Syrie, le régime est sur le point de reprendre la deuxième ville du pays. Un tournant majeur dans ce conflit au lourd bilan et qui a déplacé des millions d’habitants ? Le point avec Fabrice Balanche, spécialiste de la Syrie au Washington Institute.

le 14.02.2016

Le Vif/L’Express : La bataille d’Alep sera-t-elle décisive pour la suite de la guerre en Syrie ?

Fabrice Balanche : Absolument, c’est un enjeu fondamental pour Bachar al-Assad. La progression militaire du régime va lui permettre de reprendre la ville, hors la partie orientale qui va rester encore aux mains des rebelles. Les autres, à l’ouest, sont complètement encerclés. Toutefois, même si l’armée syrienne a coupé la route de la Turquie, la reconquête d’Alep ne se fera pas en quelques mois. Car les batailles en milieu urbain sont difficiles. Le pouvoir agira comme à Homs : des négociations pour amener les rebelles à quitter la ville.

Qu’en est-il des civils pris au piège ?

Contrairement au chiffre d’un million de civils avancé çà et là, les résidents des quartiers orientaux ne sont plus que quelques dizaines de milliers, à commencer par les rebelles et leurs proches. En 2012, ces quartiers comptaient 1,5 million d’habitants. Avec les bombardements de barils de dynamite par l’aviation syrienne, ils ont fui en masse. Sachant que la route vers le nord allait être coupée, un nouvel afflux a suivi ces derniers jours. Notons qu’au sud d’Alep, le régime marque également des points.

Merci les Russes ?

De fait, cela n’aurait pu se faire sans l’apport russe mais aussi des dizaines de milliers de combattants chiites venus d’Irak avec le soutien financier de l’Iran. Un état-major commun permet la coordination. Aux Russes, les attaques aériennes ; aux Iraniens, la défense d’Alep et les mouvements de troupes sur le terrain, tandis que l’armée régulière syrienne, largement sous contrôle iranien, est en charge de la défense des quartiers loyalistes.

Quels sont les objectifs militaires de Poutine ?

Après avoir chassé les rebelles des grandes villes et protégé la côte alaouite (NDLR : où se trouvent les bases russes), le troisième objectif de Poutine sera de bloquer leurs lignes d’approvisionnement depuis la Turquie et la Jordanie. Simultanément, les Russes sont persuadés que le fait national kurde va faire bouger les frontières au Moyen-Orient. Comme ils s’inscrivent dans une politique à long terme, ils font miroiter aux Kurdes un territoire unifié en Syrie, d’Afrin à Kobane. Les Etats-Unis refusent ce scénario qui va à l’encontre des intérêts de la Turquie, partenaire dans l’Otan. Or, un des buts de la Russie est précisément d’affaiblir la Turquie. Celle-ci est la grande perdante de la guerre syrienne : les Kurdes sont en train de former leur Etat, les réfugiés déferlent et Assad est toujours là.

Et Daech ? Qui sera en première ligne pour s’attaquer à son fief de Raqqa ?

Les rebelles syriens sont incapables de prendre Raqqa. Le veulent-ils seulement ? On ne les a guère entendus prendre position contre Daech. Ceux du Front al-Nosra et d’Ahrar Al-Sham partagent d’ailleurs son idéologie. « Quand Assad sera tombé, ils vont se battre contre Daech », entend-on souvent. Difficile à croire ! Les Américains avaient tenté d’armer des rebelles « modérés » pour se battre contre Daech, ce fut un fiasco total. On parle également d’une force armée intégrant des tribus arabes sous leadership kurde, mais cela ne marchera pas. Quant à la coalition internationale, elle ne veut pas envoyer de troupes au sol et craint de bombarder des civils. Or, l’état-major de Daech se trouve en pleine ville.

La solution ?

Je ne vois que l’armée syrienne et les Russes. Ce sont eux qui régleront l’affaire. Toutefois, leur priorité est de se débarrasser des autres groupes rebelles avant de se diriger vers Raqqa, sans doute vers la fin de l’année ou en 2017. Ce n’est pas un objectif immédiat.

Cela revient-il à condamner la ligne « Ni Bachar ni Daech » prônée par les diplomaties française et belge ?

Assad est aujourd’hui considéré comme le moindre mal, même si la France va rester accrochée à sa posture morale assimilant Assad à un « boucher ». Cette évolution de la guerre syrienne est une défaite pour les Occidentaux, qui ont commis une erreur d’analyse globale. Ils n’ont pas voulu voir l’aspect communautaire dans la guerre civile. Ils n’ont pas voulu voir que les rebelles n’étaient pas des gentils démocrates mais des islamistes et que des mouvements comme Daech allaient émerger.

Contestez-vous qu’il s’agissait, au début, d’une révolte pour la démocratie ?

Chez les quelques intellectuels qui manifestaient à Damas, c’était le cas. A Deraa, où la contestation a surgi, ce sont des problèmes socio-économiques qui ont suscité la colère : cinq années de sécheresse, une population rurale sans emploi du fait de la croissance démographique, l’arbitraire des services de renseignements, la corruption… La coupe a débordé, les gens se sont révoltés. A Homs et Hama c’était pire, car s’y est ajoutée une dimension anti-alaouite et antichrétienne. A Deraa, où la population est à 99 % sunnite, des Frères musulmans venus de Jordanie ont mis de l’huile sur le feu, eux qui sont en embuscade depuis qu’ils ont été massacrés à Hama en 1982. Si les salafistes « quiétistes » devenus entre-temps djihadistes les ont remplacés, les Frères musulmans sont restés à la manoeuvre depuis l’extérieur grâce à leurs relais en Occident et avec l’argent du Qatar.

Quelle est la stratégie russo-syrienne dans les négociations de Genève, actuellement suspendues ?

Les Russes croient d’abord à la solution militaire. Ils ne souhaitent aller aux négociations de Genève qu’en position de force. Les Etats-Unis voulaient qu’elles débutent dès janvier, alors que l’offensive sur Alep était prévue depuis des mois. En fait, les Russes veulent légitimer « leur » opposition, à savoir les Kurdes, qui n’ont pas été invités à Genève, mais aussi des opposants laïques, comme Haytham Manna ou Qadri Jamil, qui a été ministre de l’Economie avant d’être révoqué et de s’installer à Moscou en septembre 2013. Ceux-ci feraient contrepoids à la coalition nationale syrienne cornaquée par les Saoudiens, avec l’objectif de sauver le processus de Genève tout en maintenant Assad au pouvoir ainsi que son entourage de généraux qui décident de tout. Ce n’est qu’après la guerre que ses parrains étrangers pourraient éventuellement le conduire à quitter la présidence.

Le régime est-il en mesure de reprendre le contrôle sur tout le territoire syrien ?

Ce sera difficile. Damas devra accorder l’autonomie aux Kurdes : c’est dans l’accord conclu avec Moscou. Le pouvoir s’est fragmenté, aussi. Toutes ces milices de défense nationale ont aujourd’hui une grande marge de manœuvre. Même dans la banlieue de Damas, à Jaramana, qui est pro-Assad, le pouvoir central n’a pas beaucoup de prise sur la milice druzo-chrétienne qui y fait la loi. Dans la vallée de l’Euphrate, à Raqqa, à Deir ez-Zor, il va falloir lâcher du lest en faveur des tribus locales. Il y aura une zone d’administration plus ou moins directe dans l’ouest, et indirecte dans l’est et le nord. Un scénario à l’irakienne, en somme.

Entretien : François Janne d’Othée


 

source/http://www.levif.be/actualite/international/pourquoi-alep-est-un-enjeu-fondamental-pour-assad/article-normal-467363.html



Les limites de l’engagement de Vladimir Poutine en Syrie

Par Dominique Derda@GeopolisFTV | Publié le 17/02/2016

Bachar al-Assad son homologue russe Vladimir Poutine
Assiettes sur lesquelles figurent les présidents syrien Bachar al-Assad et son homologue russe Vladimir Poutine (G) dans une boutique d’artisanat de la capitale syrienne, Damas, le 4 février 2016. © JOSEPH EID / AFP
Cinq mois après l’engagement des forces russes en Syrie, Dominique Derda, le correspondant de France 2 à Moscou, revient sur la stratégie de Vladimir Poutine sur le terrain. Et les avantages qu’elle présente pour le locataire du Kremlin.
Jusqu’où Poutine veut-il aller militairement en Syrie?

Lorsque Vladimir Poutine a envoyé son aviation en Syrie en septembre 2015, la Russie était au ban de la communauté internationale depuis l’annexion de la Crimée un an et demi plus tôt et son soutien avéré aux séparatistes du Donbass. A Damas, le régime de Bachar al-Assad, lui, ne tenait plus à grand chose. Le président russe avait un objectif principal: que la Russie, comme l’URSS avant elle, redevienne un acteur incontournable sur la scène internationale. De ce point de vue-là, son plan a parfaitement réussi. Il a sauvé, temporairement tout au moins, le régime de Bachar al-Assad et permis à son armée, grâce aux intenses bombardements de l’aviation russe, de reprendre du terrain. On le voit à Alep aujourd’hui. On le verra ailleurs sans doute bientôt.

Plus rien désormais en Syrie ne pourra se décider sans la Russie. Pour le pouvoir russe, c’est là l’essentiel. Le reste, les accusations de bombardements aveugles qui font de nombreuses victimes dans la population civile, à ses yeux, ce sont des détails vite balayés d’un revers de main par le porte-parole du Kremlin ou celui du ministère de la Défense. «Montrez nous les preuves», répétait encore le général Igor Konashenkov le 16 février 2016 depuis la base aérienne russe non loin de Lattaquié.

Vladimir Poutine s’adresse aussi à son opinion publique avec un message qui flatte la fierté nationale. L’époque où la Russie avait perdu son statut de super-puissance est révolue. Elle est de retour, prête à défendre ses intérêts où que ce soit dans le monde, et il faudra désormais compter avec elle. Un message qui passe d’autant mieux auprès de ses partisans que les médias, à la solde du pouvoir, relaient en boucle la propagande officielle et les images, spectaculaires, des frappes aériennes vues du ciel.

Mécanicien russe sur base Syrie
Mécanicien russe sur une base aérienne en Syrie. © Dmitriy Vinogradov / RIA Novosti

Quelles forces russes y a-t-il engagé, et cela pèse-t-il sur les finances russes?

Il faut distinguer plusieurs choses: l’aviation, les troupes au sol et, dans une moindre mesure, la marine.

Si l’on en croit le ministre russe de la Défense, une cinquantaine d’avions de combat auraient été déployés en Syrie. Auxquels il faut ajouter des chasseurs qui protègent ces avions depuis que l’un d’entre eux a été abattu par l’aviation turque le 24 novembre 2015, ainsi que des hélicoptères et des drones d’observation. Sans oublier des bombardiers stratégiques à long rayon d’action qui sont intervenus à plusieurs reprises mais depuis leurs bases situées en Russie.

A l’automne, on estimait à 5000 le nombre de soldats russes présents sur le sol syrien. Le personnel nécessaire au fonctionnement des moyens aériens ainsi que du port de Tartous où la Russie dispose d’une petite base maritime. Ce chiffre, sans doute sous-estimé, ne tient évidemment pas compte des nombreux «conseillers militaires» qui, eux, sont présents à la fois dans des centres d’entraînement et de formation où ils enseignent aux soldats syriens le maniement d’armes «made in Russia», mais aussi sur les lignes de front aux côtés de l’armée de Bachar al-Assad. Le 4 février 2016, la Russie a confirmé la mort de l’un d’entre eux sans préciser dans quelles circonstances mais en s’empressant de souligner qu’il ne prenait pas part aux combats. Ce qui ne convainc guère les observateurs. A commencer par les rebelles syriens qui se disent persuadés du contraire.

Dans cette grande démonstration de force, la marine russe n’est pas en reste puisque c’est de ses navires qu’ont été tirés, depuis la mer Caspienne, le 7 octobre 2015 (jour de l’anniversaire de Vladimir Poutine), pas moins de 26 missiles de croisière. Une opération spectaculaire renouvelée à plusieurs reprises: 18 missiles tirés à nouveau le 20 novembre de la Caspienne puis une autre volée, le 8 décembre, depuis un sous-marin qui naviguait en Méditerranée.

Un message reçu cinq sur cinq dans les état-majors occidentaux. La Russie se donne les moyens de ses ambitions internationales et affiche sa puissance. Elle est capable non seulement de déployer en un temps record des milliers d’hommes mais aussi de frapper loin et fort. A plusieurs milliers de kilomètres. Avec des missiles qui pourraient bien, si besoin était, recevoir un jour des ogives nucléaires et pas simplement classiques.

Interrogé sur le coût de cette opération militaire en Syrie lors de sa conférence de presse annuelle le 17 décembre, Vladimir Poutine a répondu que ce n’était pas un fardeau supplémentaire pour le budget national: «Nous organisons régulièrement des manœuvres militaires d’envergure et nous avons juste pris une partie de dépenses prévues pour ces manœuvres pour mener une opération en Syrie. Il est difficile d’imaginer de meilleurs entraînements.» 

Mais pas un mot, lors de son allocution, au sujet des «débats collatéraux» que font ces «manœuvres» parmi la population civile en Syrie…

Rappelons au passage que cette intervention militaire est aussi pour l’industrie de défense russe la vitrine idéale et grandeur nature de son savoir-faire en matière d’armement. De la même manière, toutes proportions gardées, pour le constructeur français Dassault, que l’utilisation du Rafale, dans la coalition internationale.

Alep en Syrie 21 janvier 2016
Après des frappes russes sur des zones résidentielles, dans le quartier de Bustan al-Qasr, quartier d’Alep, en Syrie, le 21 janvier 2016. © Beha el Halebi / ANADOLU AGENCY
Poutine parle, par la voix de son Premier ministre, d’une nouvelle guerre froide, qu’a-t-il à y gagner?
C’est un discours qui, à mon avis, est d’abord à usage interne. En période de grave crise économique, comme c’est le cas actuellement en Russie, Vladimir Poutine a besoin de détourner l’attention de ses concitoyens qui, comme le dit très justement le journaliste Sergei Buntman, de la radio indépendante l’Echo de Moscou, pourraient avoir tendance à se détourner de leur téléviseur pour regarder ce qu’ils ne trouvent plus dans leur frigo. Comme toujours en pareil cas, en Russie, il faut dénoncer des coupables, si possible étrangers ou à la solde des étrangers. Les Etats-Unis, plus que jamais depuis la chute du régime soviétique, sont à nouveau désignés comme l’ennemi, responsable de tous les maux non seulement de la Russie mais de la terre entière.

Il y a quelques jours, des anonymes ont projeté sur des façades en plein cœur de Moscou une animation vidéo qui additionnait le nombre de morts en Irak, en Syrie, en Afghanistan, en Libye mais aussi, pour une raison étrange, en Ukraine, et faisait de Barack Obama le «tueur numéro 1» dans le monde avec des cornes qui lui posaient sur le front et le faisaient ressembler à un diable. Un diplomate américain de haut rang que j’ai interrogé à ce sujet me disait que, comme à chaque fois, les autorités russes lui avaient répondu que c’était là l’illustration de la liberté d’expression qui régnait dans ce pays et qu’il devrait s’en féliciter… Il ne se passe pas une semaine sans que «spontanément» des jeunes gens présentés comme de «simples étudiants» ou des «artistes» ne réalisent des clips ou des «œuvres d’art» qui dénoncent les «exactions» des Etats-Unis et de leur président.

Cette agitation anti-américaine parvient-elle à convaincre? Les sondages disent autre chose. Dans une enquête d’opinion dont les résultats ont été publiés dans la semaine du 8 au 14 février, seuls 18% des Russes disent craindre que leur pays s’implique dans un conflit avec les Etats-Unis et les pays musulmans alors que 46% déclarent avant toute chose redouter une crise économique et financière et 27% le chômage. Un sondage riche d’enseignements puisqu’il nous apprend aussi que 17% des personnes interrogées placent en tête de leurs préoccupations le risque de chaos politique.

C’est sur la stabilité politique et la prospérité économique que Vladimir Poutine a bâti en grande partie sa popularité. Sur le retour aussi de la fierté nationale. A l’heure où le prix du baril est au plus bas, où le cours du rouble ne cesse de s’effondrer face au dollar et à l’euro, où le nombre de chômeurs, lui, monte en flèche, le président russe a besoin de trouver ailleurs à qui faire porter le chapeau. Peu avant les fêtes de fin d’année, un caricaturiste l’a représenté assis sur les genoux du Père Noël. «S’il te plaît, disait Vladimir Poutine, donne moi de nouveaux ennemis.»