293-À qui appartiennent les ressources de l’espace ?

Le Luxembourg veut créer un cadre réglementaire pour les investisseurs prêts à se lancer dans la conquête des ressources de l’espace, notamment les minéraux présents sur les astéroïdes. Une initiative lancée le 3 février, deux mois après le « space act » américain qui autorise l’usage commercial des richesses naturelles se trouvant sur les astéroïdes et la Lune. Les explications de Philippe Achilleas, directeur de l’institut du droit de l’espace et des télécommunications (université Paris Sud).

 

Exploiter les ressources minières de la Lune sera bientôt possible. ZOOM

Exploiter les ressources minières de la Lune sera bientôt possible. / Fotolia

« Il existe deux traités internationaux qui portent sur l’espace. Le premier est le traité de l’espace de 1967. Cet accord, ratifié par l’ensemble des puissances spatiales, pose le principe de la non-appropriation de l’espace par quelque moyen que ce soit, y compris par des personnes privées. L’accord sur la Lune de 1979 précise que la Lune et les autres corps célestes sont patrimoines communs de l’humanité.

Ce traité a été très peu ratifié car il prévoyait la mise en place d’un régime de répartition des bénéfices qui pourraient être issus de l’exploitation des ressources de la Lune. Les Américains et les Russes s’y sont immédiatement opposés. Le seul régime applicable aujourd’hui est le traité de 1967, dont l’article 2 stipule que l’espace extra-atmosphérique n’appartient à personne.

Exploiter sans revendiquer de droits sur le terrain

Les États-Unis et maintenant le Luxembourg ont fait une interprétation unilatérale de ce traité : par leurs initiatives, ces deux pays considèrent que l’on peut exploiter les ressources naturelles de l’espace sans pour autant revendiquer le droit de propriété sur le « terrain » exploité. C’est par exemple le cas de la haute mer, qui n’appartient à personne mais dans laquelle on peut pêcher des poissons.

Pour le moment, ces deux initiatives n’ont pas provoqué de réaction particulière. Nous en saurons plus en avril, à l’occasion de la réunion du comité spatial de l’ONU. Les autres puissances spatiales livreront leur position sur cette initiative des États-Unis.

L’évolution de l’aventure spatiale

Au fond, il y a deux façons de voir les choses. Certains regretteront que l’on cherche à reproduire dans l’espace ce que nous avons fait sur terre, c’est-à-dire la volonté de créer des frontières, de tout rendre marchand. D’autres y verront le moyen de poursuivre l’aventure spatiale. La Nasa et les autres agences publiques n’en ont plus les moyens. Ce sont désormais les milliardaires, passionnés par le rêve spatial, qui investissent dans l’espace.

Il faudrait que le droit international évolue pour permettre de poursuivre cette aventure, mais de manière encadrée et négociée à l’échelle internationale ».

> Retrouvez également la tribune de Jacques Arnould, chargé de mission pour les questions d’éthique au Centre national d’études spatiales : Le newspace, patrimoine de l’humanité ?

Recueilli Par Emmanuelle Réju

Le newspace, patrimoine de l’humanité ?

TRIBUNE de Jacques Arnould, chargé de mission pour les questions d’éthique au Centre national d’études spatiales.

En janvier 1967, les États-Unis signent le traité de l’espace, dont l’article premier commence par les termes suivants : « L’exploration et l’utilisation de l’espace extra-atmosphérique, y compris la Lune et les autres corps célestes, doivent se faire pour le bien et dans l’intérêt de tous les pays, quel que soit le stade de leur développement économique ou scientifique ; elles sont l’apanage de l’humanité entière. »

Le 25 novembre 2015, le président Barack Obama appose sa signature au bas de l’US Commercial Space Launch Competitiveness Act, qui autorise les citoyens américains à s’approprier les ressources de l’espace, et en particulier à exploiter les métaux que contiennent les astéroïdes. Pour les autorités américaines, l’intérêt des « mineurs » spatiaux de leur pays passe apparemment avant celui de « l’humanité entière ».

Plusieurs juristes s’émeuvent et souhaitent que des explications soient demandées par le Comité de l’utilisation pacifique de l’espace des Nations unies au représentant des États-Unis, lors de la prochaine réunion à Vienne… En attendant, les entrepreneurs américains du secteur désormais appelé « newspace » se frottent les mains.

Parmi eux, James Cameron, l’un des fondateurs de la société Planetary Resources, qui a testé en 2015 un premier satellite dans la perspective, encore lointaine, d’une exploitation minière de l’espace. Il s’agit bel et bien du réalisateur d’Avatar, ce film qui met en scène l’exploitation par les (méchants) Terriens de l’unob­tanium sur la planète habitée par les (gentils) Na’vis. Cette fiction n’est pas seulement l’adaptation futuriste et spatiale de la conquête de l’Ouest ; elle imagine aussi la fabrication d’avatars humains… dans la droite ligne des projets du transhumanisme qui envisagent de transformer, voire d’augmenter le corps humain.

Ce que Cameron a imaginé dans Avatar, lui-même et d’autres richissimes entrepreneurs américains, en particulier liés aux Gafa (les géants économiques mondiaux, NDLR), ont donc décidé de le réaliser, sur Terre comme dans l’espace. Non pas nécessairement en ignorant les lois, mais en parvenant à les interpréter ou à les (faire) modifier dans une direction qui les arrange : tous ne sont-ils pas des adeptes de la pensée dite libertarienne ? Celle-ci attend des institutions le respect et la protection de la liberté de chaque individu d’exercer son plein droit de propriété sur lui-même et les droits de propriété qu’il a légitimement acquis sur des objets extérieurs. Il n’est évidemment pas question d’apanage ou de patrimoine commun de l’humanité !

L’entreprise n’est pas sans interrogations ni risques, non seulement économiques pour ces entrepreneurs aux visions larges, mais aussi sociaux et éthiques. À sa manière, Avatar les a mis en scène : l’exploitation des ressources de la nature, sans se soucier de la protection de la seconde ni de la juste répartition des premières entre les habitants de la Terre ; le désintérêt, voire le refus d’un souci d’égalité sociale ; les excès auxquels mène l’hybris, la démesure technologique, en particulier celle liée au développement non réfléchi de la génétique et de l’intelligence artificielle. Il ne s’agit pas de condamner a priori mais, pour le moins, de s’inquiéter. Parfois, la réalité ne devrait pas rejoindre la fiction.

Jacques Arnould