« Le digital est un support important mais ne remplacera jamais le médecin ! », estime Robert Sebbag, le Vice-Président Accès aux Médicaments de Sanofi

Partenariat avec Google, thérapies de demain, collaboration entre groupes pharmaceutiques… A l’occasion des Journées de l’innovation en santé, L’Usine Nouvelle s’est entretenue avec Robert Sebbag, vice-président Accès aux Médicaments du leader français Sanofi, et médecin spécialiste des maladies infectieuses auprès de l’APHP.
A quels enjeux devront répondre les thérapies de demain ?
C’est un vrai défi à la fois pour les médecins et pour les industriels. Aujourd’hui se pose déjà la problématique de l’accès aux soins. Or il y a deux types d’innovation dans les médicaments : soigner une maladie et en améliorer la prise. Avec les traitements de l’hépatite C, on est désormais capables en trois mois d’éradiquer le virus. On traitait le sida, il y a trente ans avec trente comprimés par jour, aujourd’hui, les patients ne prennent plus que deux.
Où situez vous la priorité pour les maladies des pays émergents ?
Même traitées, certaines maladies requièrent de ne pas relâcher les efforts. Dans le paludisme, auquel peut être exposé plus d’un tiers de l’humanité, c’est une véritable course poursuite pour développer de nouvelles entités chimiques et répondre à la capacité du parasite à résister aux médicaments existants.
Quant à la dengue, qui était auparavant une maladie tropicale, on la trouvait il y a trois mois dans 22 départements français à cause du réchauffement climatique. Sanofi a très fortement innové en développant un vaccin préventif, mais on ne dispose toujours pas de traitement curatif. J’ai même rencontré cette semaine un cas de virus Zika à l’hôpital, en provenance des Antilles ! J’ai contacté le directeur de la recherche de Sanofi pour voir ce que nous pouvionsfaire.
Et dans les pays développés ?
La première maladie est le diabète : elle touche déjà un demi-milliard de la population mondiale ! Lié à l’obésité, cela devient très préoccupant, avec des troubles métaboliques, cardio-vasculaires… Sanofi est déjà un leader avec l’insuline de dernière génération, mais il s’agit encore de traitements chroniques : nous devons réfléchir à améliorer l’observance., c’est à dire que les patients suivent bien leur traitement.
Dans le cancer, l’innovation va être extrêmement importante, car les chantiers sont énormes. On arrive aujourd’hui à guérir 45 à 50% des cancers lorsqu’ils sont diagnostiqués à temps. On a gagné des mois de survie, voire des années, mais on ne peut pas encore parler de guérison pour certains.
Et dans la lutte contre la résistance aux antibiotiques, ne faut-il pas raisonner collectif ?
C’est un problème de santé publique majeur : on a aujourd’hui des germes qui résistent quasiment à tout. Comme dans la tuberculose, qui touche les pays en voie de développement comme les pays développés, en recrudescence avec le réchauffement climatique et surtout l’augmentation des migrants quelle que soit leur origine.
Ce sujet est devenu un problème politique : il a été mis à l’ordre du jour du G7 en octobre dernier. Je joue le rôle de sherpa dans la coalition menée par Bill Gates avec l’industrie pharmaceutique mondiale, et la résistance aux antibiotiques fait partie de nos priorités. Il faut travailler entre laboratoires. Pour la tuberculose, une collaboration existe ainsi via des brevets croisés, des pools de brevets…
Technologies numériques, dispositifs médicaux… Demain ne faudra-t-il pas sortir du pur médicament ?
Il faut une approche intégrée de la maladie, et le médicament seul ne suffit pas. Le mode de vie, la surveillance nutritionnelle entrent aussi en ligne de compte, notamment dans le diabète. Le patient pourra lui-même modifier son traitement par l’éducation et les informations qu’on peut lui apporter à travers le digital par exemple. Sanofi a justement signé un contrat avec Google pour disposer de cette assistance.
Mais les médecins, dont vous faites partie, sont-ils prêts à cette révolution du digital ?
Nous n’avons souvent pas le choix. De nombreux patients remettent en cause le pouvoir médical à cause des informations qu’ils trouvent sur internet. Je pense que le médecin n’est pas un ordinateur, et le digital est un support important mais ne le remplacera jamais. La médecine devient de plus en plus technique et on va avoir besoin du numérique et d’outils de prévention, mais il ne faut pas perdre l’aspect humain. La maladie est vécue différemment selon chaque patient, elle est toujours porteuse d’anxiété. Or la perceptiondes choses est aussi fondamentale que la réalité des choses.
Propos recueillis par Gaëlle Fleitour
« Beaucoup d’enfants rêvent plus de créer un nouvel Iphone qu’un nouveau médicament », s’inquiète Jean-Christophe Barland, du laboratoire BMS

Son laboratoire américain ambitionne de révolutionner les traitements du cancer, en s’appuyant notamment sur la recherche dans l’Hexagone. A l’occasion des Journées de l’innovation en santé, L’Usine Nouvelle a échangé avec Jean-Christophe Barland, directeur général de BMS France.
Comment BMS s’est-il transformé pour innover ?
Il y a quinze ans, notre groupe très diversifié a fait le pari stratégique de se concentrer sur quelques aires thérapeutiques spécialisées dans lesquelles les besoins médicaux sont particulièrement importants. Cela nous a amenés à réduire notre taille et à concentrer nos investissements en recherche. Cette tendance vers la spécialisation a été suivie depuis par d’autres laboratoires.
Notre centre de gravité se déplace vers l’immuno-oncologie (une technologie consistant à réarmer le système immunitaire pour tuer les cellules cancéreuses) et les immunosciences. Nous investissons 30% de notre chiffre d’affaires en R&D pour y parvenir.
Que faut-il espérer de cette technologie ?
Le traitement du cancer connaît aujourd’hui un tournant majeur, sous la forme de deux révolutions. Une révolution scientifique tout d’abord. En 2011, nous avons lancé ipilimumab, le premier produit d’immuno-oncologie traitant le mélanome métastatique : on nous prenait alors pour des excentriques ! Quatre ans plus tard, on ne parlait plus que de l’immuno-oncologie à l’Asco, le congrès mondial de recherche contre le cancer. C’est un champ d’innovation pour les décennies à venir ! Mais on n’y parviendra pas tous seuls. D’où la conclusion de partenariats avec des biotechs, comme la marseillaise Innate Pharma ou la dijonnaise Oncodesign, ou notre fondation dédiée.
C’est aussi une révolution clinique. Pour les patients, ces nouveaux traitements du mélanome métastatique offrent aujourd’hui des perspectives de survie à 10 ans, voire au-delà pour 20% d’entre eux (contre, il y a cinq ans, moins de 10% de chances de survie à un an).
Quels sont les défis à relever ?
Ils sont multiples. Il faut encore améliorer la prédictibilité des traitements. Les biomarqueurs dont nous disposons pour diagnostiquer les patients qui pourraient être réceptifs à ces traitements nécessitent encore beaucoup de développement.
Comment vous appuyez-vous sur la France ?
Dans l’Hexagone, nous figurons au 14e rang des entreprises pharmaceutiques en termes de chiffre d’affaires, mais nous sommes le deuxième laboratoire en termes de recherche clinique en oncologie. Nous y avons créé la première fondation du groupe pour la recherche en immuno-oncologie, ce dont nous sommes très fiers, pour soutenir l’excellence de la recherche publique française dans ce domaine.
Comment répondre à la question du prix de l’innovation dans le cancer ?
Aujourd’hui, en France, on estime à environ 3 millions le nombre de personnes qui ont ou ont eu un cancer. Le coût pour la société, lié à la perte de productivité, est donc majeur. S’il est vrai que proposer à tous ces innovations thérapeutiques nécessite un haut niveau de financement, l’effort supporté par la collectivité sur le médicament représente seulement 15% des dépenses du cancer.
La valeur apportée par les médicaments innovants à la société est liée à l’allongement de la durée et de la qualité de vie des malades. Dans le contexte économique actuel, un débat s’impose sur la nécessaire contribution de tous les acteurs économiques à la prévention et à la recherche : c’est la santé de demain qui en dépend.
Sur les tumeurs qu’il est possible aujourd’hui de traiter par nos thérapies, nous nous adressons encore à des groupes de patients fort heureusement peu nombreux, dont la maladie est très avancée – de l’ordre de 3 000 sur le mélanome métastatique, environ 10.000 dans le cancer du poumon ou encore le cancer de la tête et du cou. Ces chiffres sont sans commune mesure avec ce qui s’est passé dans l’hépatite C.
Qu’attendez-vous des journées de l’innovation ?
Je suis très enthousiaste à cette idée. Le cancer est une maladie tellement effroyable, il faut mettre la lutte sur le devant de la scène, comme en France avec les Plans Cancer et l’INCa ou comme l’a fait plus récemment le vice-président Joe Biden aux Etats-Unis. Mais je suis un peu inquiet car j’ai l’impression que beaucoup d’enfants rêvent plus de créer un nouvel Iphone qu’un nouveau médicament… Or si nous nous mobilisons tous, nous avons aujourd’hui une opportunité historique pour apporter des avancées majeures dans la lutte contre cette maladie.
Propos recueillis par Gaëlle Fleitour
SOURCE /http://www.usinenouvelle.com/article/beaucoup-d-enfants-revent-plus-de-creer-un-nouvel-iphone-qu-un-nouveau-medicament-s-inquiete-jean-christophe-barland-du-laboratoire-bms.N375170
« Il faut des Assises de l’Innovation ! Sinon ce sont les patients qui en payeront le prix », affirme Michel Joly, le patron du laboratoire Gilead

En 2014, son traitement capable de guérir l’hépatite C, le Sovaldi, avait cristallisé les débats sur le prix des médicaments innovants. A l’occasion des Journées de l’innovation en santé, Michel Joly, président France du laboratoire Gilead, revient sur cette affaire et fait ses propositions à L’Usine Nouvelle.
La ministre de la Santé organise ce week-end des journées de l’innovation. Il était temps ?
Je suis très content que le sujet de l’innovation soit pris à bras le corps par la ministre depuis un an, et qu’elle le porte auprès du grand public. J’ose croire que l’arrivée des traitements de l’hépatite C a stimulé cette question. Durant longtemps, on a reproché à l’industrie de ne pas innover suffisamment. Nous sommes entrés dans un nouveau cycle, avec un niveau record d’enregistrement de nouveaux médicaments au niveau européen, essentiellement en infectiologie, oncologie, diabétologie et maladies rares.
Où en est votre médicament, Sovaldi, qui a révolutionné le traitement de l’hépatite C ?
En 2014, la France a été le premier grand pays à ouvrir largement l’accès à ce traitement, en le remboursant pour les patients les plus sévères. 95% de ces 12 000 patients ont été définitivement guéris après trois mois de traitement en moyenne. C’est énorme.
Mais la France s’est un peu reposée sur ses lauriers, et les autres pays européens sont aujourd’hui plus ouverts. Or la question-clé qui se pose dès aujourd’hui, c’est l’accès à tous. On devrait avoir fini de traiter tous les patients sévères à la fin de l’année. Or tous les malades de l’hépatite C peuvent légitimement revendiquer d’être guéris. C’est un sujet politique désormais, porté aussi par les associations de patients et des médecins.
Sovaldi avait néanmoins cristallisé les débats autour du prix de l’innovation !
Il faut faire la distinction entre le prix qu’on trouve sur l’étiquette, et le coût que la collectivité paie, qui tient compte de la durée du traitement et de son efficacité en vie réelle, de son prix net… La guérison d’un patient coûte environ 40 000 euros, dont probablement la moitié est compensée par les économies générées pour le système de soin : les cirrhoses, les hospitalisations évitées… Soit un coût réel pour guérir d’une maladie potentiellement mortelle d’environ 20 000 euros. Si l’on pouvait faire la même chose dans le cancer ou le diabète, ce serait une révolution.
Mais comment financer l’accès des 200 000 malades de l’hépatite C en France ?
Entre 2014 et 2015, nous aurons traité près de 30 000 patients, il en reste encore 170 000. Si l’on en traite 20 000 par an, ce qui est possible, on pourrait éradiquer en moins de dix ans une maladie chronique potentiellement mortelle, ce qui n’est pas arrivé depuis cinquante ans ! Et sans augmenter l’enveloppe qui lui est affectée dans le budget 2015 de la Sécurité Sociale.
C’est là où notre modèle de guérison est tout à fait atypique par rapport aux pathologies chroniques : il ne se répète pas. Alors que certains traitements chroniques peuvent facilement atteindre quelques centaines de milliers d’euros sur plusieurs années.
Mais ce choix s’effectuerait au détriment de patients souffrant d’autres pathologies…
Presque dix classes de médicaments ont déjà une enveloppe dépassant le milliard d’euros, contre 700 millions pour l’hépatite C. Je n’aime pas l’idée de mettre les patients en compétition. En suivant les préconisations de la Cour des Comptes, plusieurs milliards d’euros d’économies pourraient être réalisées en privilégiant l’ambulatoire, en travaillant sur l’observance des médicaments, en étant plus attentif aux remboursements de transports médicaux ou des cures thermales par exemple…
Le « rapport Polton » sur l’innovation a été remis à Marisol Touraine, mais il n’intègre pas encore le financement des médicaments. Il faut des Assises de l’Innovation ! Sinon un jour ce seront les patients qui en payeront le prix, comme en Angleterre.
Dans quels domaines s’inscriront vos prochaines innovations ?
Gilead est né avec les traitements antirétroviraux il y a vingt-cinq ans, dont nous sommes toujours numéro un. Nous continuons de les renouveler pour accompagner les patients qui ont ainsi survécu à la maladie et vieillissent avec le VIH. Nous espérons aussi guérir un jour les patients vivants avec le VIH. Et nous avons basculé toutes nos équipes de R&D dédiées à l’hépatite C sur l’hépatite B, pour développer également un programme de guérison. Enfin, on a beaucoup parlé de notre candidat médicament contre Ebola, utilisé à titre expérimental dans des cas récents. Nous nous ouvrons également à d’autres domaines comme l’hématologie, ou les maladies inflammatoires.
Propos recueillis par Gaëlle Fleitour

