« Plus de 70 % d’équipements de pointe dans les forces armées : ça a toujours été le rêve de l’armée russe, et même de l’armée soviétique. »
Viktor Mourakhovski, colonel de réserve, rédacteur en chef de la revue Arsenal Otetchestva et ancien officier de l’état-major des forces armées russes, évalue pour la revue Lenta.ru l’état actuel de l’armée nationale et ce qui l’attend à l’avenir.
Lenta.ru : La Russie est-elle en train de s’engager dans une course mondiale aux armements ?
Viktor Mourakhovski : Je suis absolument persuadé du contraire : ce n’est pas le cas et ça ne le sera pas. Le président l’a encore rappelé récemment. Les 20 000 milliards de roubles (environ 249 milliards d’euros) qui ont été alloués au programme étatique d’armement à l’horizon 2020 sont les seules ressources destinées à l’armée. Et je rappelle que ce programme a été adopté dès 2011. Ni les forces armées ni le complexe militaro-industriel ne recevront un kopeck de plus, surtout vu les conditions économiques actuelles.
Il n’y a donc absolument pas lieu de parler de « course aux armements ». Tout fonctionne selon un programme adopté il y a déjà plusieurs années.
Conformément à ce programme, au cours des cinq premières années – soit de 2011 jusqu’à la fin de cette année –, des ressources importantes ont été assignées à la création d’un armement de nouvelle génération. Aujourd’hui, cette étape s’achève, et nous sommes en train de passer à la mise en service et à la production en série de ces armes.
À lire les médias, on peut effectivement avoir l’impression que la Russie est engagée dans une course aux armements, mais c’est une erreur. Sur les 20 000 milliards prévus par le programme étatique d’armement, un tiers a déjà été dépensé. Et les deux tiers restants serviront précisément, de 2016 à 2018, à ce que ces nouveaux armements soient produits en masse, puis achetés par notre armée.
Lenta.ru : On travaille aujourd’hui, dans le monde, à l’élaboration de l’armement du futur : soldats-robots, drones… Où la Russie se situe-t-elle en la matière ?
V.M. : Dans son rapport du 11 décembre, le ministre de la défense a précisé que l’armée russe, qui ne possédait que quelques dizaines de drones en 2011, en recensait déjà plus de 1 700 en décembre 2015.
Nous nous apprêtons à mettre en service très bientôt des drones d’attaque, capables d’opérer à une distance de plusieurs milliers de kilomètres.

En outre, nous développons actuellement des dispositifs robotiques destinés aux troupes terrestres et aériennes. L’une des réunions organisées par le président russe à Sotchi a été l’occasion de présenter une torpille sous-marine nucléaire, qui relève également des systèmes robotiques de combat de longue distance.
Nous développons aussi des équipements de pointe, tel un système automatisé de gestion des troupes et des dispositifs. Le Centre national russe de la défense a notamment mis au point des super-ordinateurs, les plus puissants de Russie, sans analogues, qui permettent, en temps réel, aussi bien de gérer des troupes que d’accompagner et contrôler l’exécution des commandes étatiques de défense.
Enfin, nous travaillons sur des systèmes ultrasoniques au sein de la corporation Armement missile tactique, ainsi que sur des armements laser.
Lenta.ru : En d’autres termes, vous affirmez que les généraux russes ne sont pas en train de mener des guerres du passé mais se préparent en ce moment aux conflits du futur, à la guerre de haute technologie ?
V.M. : Nous sommes déjà prêts à mener des guerres de haute technologie. Souvenez-vous de l’opération de soutien à l’organisation pacifique du référendum en Crimée : les troupes russes ont opéré d’une façon qui s’est avérée totalement inattendue pour les services de reconnaissance de l’OTAN, des États-Unis et des autres pays. À l’époque, nous avons bloqué toutes les possibilités de résistance militaire ou de provocation armée sur le territoire de la Crimée.
Prenez également la campagne russe en Syrie, à l’occasion de laquelle nous avons su, sur des champs de bataille lointains et dans des délais très brefs, déployer une véritable base aérienne et utiliser les dispositifs de combat les plus modernes. Les résultats parlent d’eux-mêmes. L’un de nos derniers succès a été le lancement depuis un sous-marin de missiles de croisière de type Kalibr.
Lenta.ru : À ce propos, on a dit que ce lancement visait à prouver que la Russie avait atteint la parité stratégique avec les États-Unis. Est-ce le cas ?
V.M. : Je n’ai aucun doute là-dessus. En ce qui concerne notre Arsenal nucléaire (ANR), la parité a toujours existé. Cette année, par exemple, l’ANR a été doté de 35 missiles balistiques dernière génération. Nous avons aussi mis en service cinq régiments supplémentaires des Forces des fusées stratégiques (RVSN), équipés du tout nouveau complexe Iars. Il n’y a aucun doute sur le fait que la Russie soutient la parité stratégique avec les États-Unis.

Lenta.ru : Avant les opérations de Crimée, puis de Syrie, l’opinion publique nationale autant que mondiale avait l’impression que l’armée russe était sur le déclin. Deux ans ont passé depuis. Que diriez-vous, aujourd’hui, du changement d’image de l’armée russe et de son état ?
V.M. : C’est en 2008, après que l’armée russe a littéralement écrasé les forces armées géorgiennes, que les experts occidentaux et les dirigeants militaires des pays occidentaux, des pays de l’OTAN, ont commencé à s’inquiéter pour la première fois. Des forces géorgiennes qui, je le rappelle, avaient été formées par les Américains, équipées par des spécialistes israéliens et accompagnées, dans la création et l’exploitation de leur système de défense aérienne, par des experts ukrainiens. Et soudain, c’était l’affront : en quelques jours seulement, l’écrasement total. Et c’est seulement grâce au signal envoyé par le président Dmitri Medvedev que nos troupes n’ont pas pris Tbilissi.
Je me souviens des déclarations des experts étrangers à l’époque, surtout américains, sur le fait que l’armée russe avait montré comment fonctionnait le « rouleau compresseur » des offensives de l’armée soviétique. Ils ne se lassaient pas, dans le même temps, d’énumérer nos insuffisances. Mais nos propres dirigeants aussi critiquaient largement les actions de nos troupes.
Mais cette année 2008 a également été marquée, après le conflit en Ossétie du Sud et après que la Géorgie a été contrainte à la paix, par l’adoption du décret présidentiel qui a initié la grande réforme de notre armée. Ce document, qui s’intitulait « Sur certaines questions concernant les forces armées de Russie », a orienté toutes les transformations que connaissent encore actuellement notre industrie militaire et l’équipement technique de nos troupes. C’est une chose qu’il faut comprendre. Et c’est ce qui nous permet d’affirmer que la nouvelle armée russe n’est pas sortie de nulle part au cours des trois dernières années. Ce n’est absolument pas le cas. Cette nouvelle armée est le fruit d’un travail de longue haleine, entamé dès 2009. Simplement, on voit aujourd’hui les résultats de ce travail, mené depuis cinq, six ans.
L’armée russe d’aujourd’hui a véritablement acquis des qualités nouvelles. Non seulement parce qu’elle s’est équipée de nouveaux dispositifs militaires, mais sur l’ensemble des paramètres qui la définissent, et notamment en matière de recrutement en hommes, des généraux aux soldats en passant par les officiers, les sous-officiers et les sergents. Quelle que soit la catégorie dont on parle, tout, partout, a été renouvelé en profondeur et s’est amélioré en qualité.

Nous avons remis sur pied notre système de formation militaire, avec 26 établissements d’instruction supérieure. Ce sont tous les ans près de 11 000 étudiants qui y entament leur formation. Et au concours d’entrée dans certaines grandes écoles militaires, nous avons eu cette année huit à neuf candidats pour une place, ce qui est une première depuis plusieurs décennies.
En matière d’instruction des sergents, ces établissements forment chaque année 6 200 individus dans le cadre d’un programme spécialisé de formation professionnelle secondaire. De ce programme sont déjà issues des promotions de sergents professionnels. Cela modifie en profondeur la situation sur le terrain : dans les subdivisions, les compagnies et les bataillons. Le sergent professionnel est un phénomène nouveau pour notre armée, et très important.
Enfin, pour la première fois cette année, le nombre de soldats sous contrat a dépassé celui des appelés. À l’heure actuelle, 352 000 soldats sous contrat et 297 000 appelés servent dans l’armée russe. Et cette proportion va continuer d’évoluer au profit des soldats de métier. Nous prévoyons de recenser 384 000 soldats sous contrat à l’issue de l’année prochaine. Et 425 000 à la fin de 2018. Et comme l’a souligné le ministre de la défense, Sergueï Choïgou, ce n’est pas une limite absolue : si les conditions financières et économiques le permettent, ce chiffre pourra être encore augmenté.
La situation a aussi radicalement changé sur le plan de l’armement et de l’équipement technique. Souvenez-vous en 2011, à l’époque où le programme étatique d’armement a été adopté, comment les chiffres sur la qualité des équipements blindés avaient surgi publiquement : nous n’étions qu’à 30 % d’équipements en bon état ! Vous vous rendez compte de la faiblesse de cet indice ? C’était un tout petit mieux dans l’aviation, mais on ne dépassait tout de même pas les 50 %. Aujourd’hui, nous sommes passés à 90 % d’équipements de qualité dans l’armée. Et les chiffres continuent d’augmenter.
Nous sommes allés au-delà des exigences du plan d’équipement en matériel de pointe. Dans ses décrets de mai 2012, le président avait en effet stipulé que l’armée russe devrait être équipée de pas moins de 30 % de matériel moderne à l’issue de l’année 2015. Le bilan de cette année atteint les 47 %, c’est-à-dire que nous avons pris de l’avance sur les objectifs fixés par le président. Nous prévoyons de parvenir, à la fin 2020, à pas moins de 70 %, soit entre 70 et 100 %. Et vous vous en doutez : c’est dans l’arsenal nucléaire que nous atteindrons les 100 % – c’est évidemment notre priorité.
Mais les indices seront également élevés dans les forces aérospatiales et la marine. Ils le seront un peu moins dans les forces armées générales, les troupes terrestres et aéroportées. Mais c’est tout de même un excellent résultat, digne des armées mondiales les mieux équipées techniquement. Plus de 70 % d’équipements de pointe dans les forces armées : ça a toujours été le rêve de l’armée russe, et même de l’armée soviétique.

Lenta.ru : L’armée russe se trouve donc aujourd’hui au niveau des plus grandes armées du monde ?
V.M. : Je dirais que oui. Si l’on s’en tient aux indices formels – équipement en technique de pointe, financement, proportion entre officiers, sous-officiers et soldats de base, proportion de soldats sous contrat –, nous ne le cédons, à l’heure actuelle, qu’aux États-Unis. Mais il y a aussi les critères informels : éducation militaire et patriotique, disposition à se battre et à mourir pour sa patrie, esprit combatif, traditions guerrières, etc. Certes, tout cela n’est pas formalisable, pas mesurable, mais j’estime personnellement à un niveau très élevé l’état actuel de l’armée russe.
source/ http://www.lecourrierderussie.com/2016/01/russie-etat-des-lieux-armee/
