186- L’OPEP décapité

L’OPEP décapité Rédigé le 8 janvier 2016 par Byron King Avocat Byron King est diplômé de l’Université de Harvard et exerce actuellement la profession d’avocat à Pittsburgh, en Pennsylvanie.

A l’automne 1973, j’étais jeune étudiant à Harvard. Les fenêtres du grand réfectoire donnaient sur la Massachusetts Avenue, à Cambridge. Au bas de la rue se trouvait une station essence. Or, quasiment tous les jours cet automne-là, on pouvait voir par la fenêtre des files de voitures faire la queue pour de l’essence — quand la station en avait à vendre. Ces files d’attente racontaient une histoire qui avait commencé à l’autre bout de la planète…

Il n’y avait pas d’accord de l’OPEP sur un prix à 12 $.

Il suffisait au Shah de parler dans un micro et l’information faisait le tour de la planète. Les acheteurs de pétrole du monde entier payaient piteusement le nouveau prix fixé, plus élevé.
L’OPEP se frottait les mains.

En mars 1974, les prix mondiaux du pétrole se stabilisaient, à 12 $ le baril, soit une augmentation de 300% en six mois.

Les économies occidentales étaient dans la tourmente. L’économie mondiale subissait une grave récession. Henry Kissinger parcourait le Moyen-Orient pour trouver des accords avec les potentats arabes afin de fixer le prix du pétrole en dollars — ce fut l’origine du système des « pétrodollars » dans lequel nous continuons à évoluer.
Cependant aujourd’hui les rôles sont inversés. Au lieu d’être ceux qui fixent les prix, les membres de l’OPEP sont ceux qui les subissent dans un monde où les prix du pétrole sont bas. En effet, les Saoudiens ont fini par être pris à leur propre jeu, pour ainsi dire.
Et sur ce point, l’idée d’une OPEP décapitée ne doit pas être écartée. ▪ Le délicat montage saoudien D’abord, il faut savoir que le royaume d’Arabie Saoudite est en quelque sorte une nation « factice ». [RELIRE 180- L’objectif final d’EI est de remplacer la famille Saoud ]Le pays est relativement jeune sur la scène mondiale : il a été fondé en 1932 par un chef tribal nommé Ibn Saoud, qui a donné son nom au pays.
Il n’existe pas de législature de style occidental, juste une tribu qui domine par rapport aux autres tribus du pays. Comme on peut l’imaginer, le clan dirigeant doit se montrer prudent, de crainte qu’une autre famille ne lui prenne le pouvoir. Pour vous donner une idée de l’état actuel du pays, l’Arabie Saoudite possède DEUX établissements militaires, une armée nationale et une garde nationale ; l’une surveille l’autre.
Les princes saoudiens et les gouverneurs régionaux font preuve d’une grande déférence envers les factions religieuses wahhabites tenantes d’une ligne dure et qui peuvent brouiller les cartes — et qui le font.
L’OPEP décapité, 2ème partie

Au fil des années, l’Arabie Saoudite a discrètement propagé sa branche wahhabite (très « orthodoxe ») de l’Islam à travers le monde musulman. Elle a construit des mosquées sur six continents (cependant aucune en Antarctique à ma connaissance) et a soutenu financièrement des guerres à travers le Moyen-Orient, comme l’invasion de l’Iran par l’Irak en 1980.

Quel est le secret de la diplomatie saoudienne ? Garder profil bas tout en signant de gros chèques chez soi et à l’étranger.

Fin 2014, les Saoudiens ont finalement commis une erreur, après bien des années de grande prudence. Ainsi, en novembre 2014, ils décidèrent de ne pas réduire leur production de pétrole, ni de défendre la discipline d’approvisionnement de l’OPEP, face à l’offre mondiale croissante et au ralentissement de la demande.

Les Saoudiens pensaient qu’une brève et modeste baisse du prix du pétrole suffirait à mettre à mal les nouveaux concurrents — fracturation et sables bitumeux — et à consolider la part de marché qu’ils occupent depuis longtemps. Mais au lieu de cela, ils n’ont réussi qu’à faire chuter le prix du pétrole : il est passé de plus de 100 $ pour se situer actuellement autour de 30 $ le baril. Cela fait plus d’un an maintenant et aucun signe d’embellie n’est en vue…

Au « crédit » — si tel est le mot juste — des Saoudiens, un prix du pétrole faible a fait du mal à leurs concurrents. L’Arabie Saoudite a chamboulé les dépenses mondiales de capitaux dans bon nombre de projets énergétiques, ce qui posera pas mal de problèmes dans le futur. Pour l’instant, nous voyons les dégâts dans le secteur pétrolier d’Amérique du Nord, avec une baisse de l’activité dans la fracturation, les sables bitumeux et l’offshore. Nous voyons également les mêmes baisses de prix dans d’autres secteurs pétroliers à travers le monde. Cette manière de gérer, c’est ce qu’on appelle la « politique de la terre brûlée ».

▪ Retour de balancier

Cependant tout n’est pas rose pour les Saoudiens. Le royaume est en train de dilapider à toute vitesse ses réserves en devises étrangères pour payer les dépenses internes qu’auparavant il finançait grâce aux revenus du pétrole. Dans le futur, même les optimistes invétérés voient les prix du pétrole se stabiliser à un niveau plateau autour des 60 $ le baril. Pendant ce temps, l’Arabie Saoudite dépense plus de 10 milliards de dollars par mois pour payer les factures et emprunter au Fonds monétaire international (FMI). A ce rythme, l’Arabie Saoudite sera en faillite d’ici 2018 environ.

Un autre faux-pas des Saoudiens a été de financer « trop » de ces guerres religieuses tristement célèbres

 Ils sont engagés dans des combats directs au Yémen, où leurs troupes, équipées par les États-Unis, n’en mènent pas large. Le royaume soutient également Daesh en Syrie et dans la région, ce qui le place en conflit direct avec les intérêts nationaux des États-Unis, de la Russie, de l’Europe, de l’Iran, et d’autres encore.

Combien de temps cette situation peut-elle encore durer ? Eh bien, il me vient à l’esprit ce vieil adage qui dit que ce qui ne peut pas continuer finira par prendre fin. Tôt ou tard. Finalement.

A mon avis, les Saoudiens montreront clairement des signes de stress en 2016. Il n’y a plus d’argent et je ne vois pas d’amélioration en vue. Je prévois un retour de flammes politique et militaire contre l’Arabie Saoudite dans les prochaines années.

Nous pourrions voir se rebeller les tribus asservies. Nous pourrions assister à des revers militaires embarrassants au Yémen. Nous verrons sans doute d’autres revers politiques et militaires pour l’Arabie Saoudite concernant Daesh. Et les Saoudiens continueront de dilapider leur argent dans un environnement de prix du pétrole faibles.

Comme je l’ai fait remarquer vendredi, l’OPEP est étêtée. L’architecte de l’ascension de l’OPEP vers les sommets élevés a aujourd’hui semé les graines de sa chute.
Byron King

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