N°32. L’Europe face à une nouvelle vague de terrorisme
(B2) En 2015, l’Europe a été confrontée à une nouvelle vague de terrorisme, nourrie par le conflit en Syrie et en Irak et l’apparition d’un nouveau venu sur la scène terroriste : l’organisation de l’Etat islamique (EI, ISIS, ISIL, Daech ou Daesh selon les appellations) et les combattants étrangers. La France, le Mali, la Tunisie sont tour à tour pris pour cible (à deux reprises), ainsi que le Danemark. Sur ce sujet B2 a énormément publié. Revoici la trame chronologique, avec les principaux évènements et mesures prises.
La réaction européenne s’est faite en plusieurs temps. Les mises en garde ne manquaient pas, notamment sur le risque des combattants étrangers/européens. Et la liste des mesures à prendre était bien connue et définie. Mais la prise de conscience a été (trop) lente. L’attention européenne était concentrée ailleurs : élections européennes, gestion de la crise de la Zone euro, de la crise des réfugiés et des migrants, des frontières… (voir notre dossier N°29. La crise des migrants devenue crise des réfugiés, puis crise tout court). Il a fallu plusieurs coups pour provoquer une réaction. Les attentats de Paris et Copenhague début 2015 ont été un premier électrochoc. Puis, l’attention des Européens s’est perdue… L’attentat de Paris au Bataclan et alentours, en novembre 2015, a sonné comme un réveil brutal. Et les mesures se sont alors accélérées, très vite…
- Note aux lecteurs : Fidèle à l’approche de B2, notre approche se veut volontairement plus ‘globale’ et sur le plan des relations internationales que sur le plan des mesures ‘intérieures’. L’un est inséparable de l’autre, et parfois oublié (surtout en France, où on a tendance à relativiser les autres évènements survenus dans d’autres pays).
- Lire aussi notre dossier N°31 le phénomène des combattants étrangers en Europe Ce sujet méritait en effet, à lui, une analyse séparée de par sa complexité et son antériorité aux attentats de 2015. Ce sont cependant les deux faces d’un même dossier.
La première alerte : l’attaque au musée juif de Bruxelles
- Sam. 24 mai 2014, c’est le premier signal d’alerte de la nouvelle vague terroriste.Un homme seul entre dans le musée juif et tue 4 personnes (2 Israéliens, 1 Française, 1 Belge). L’auteur, Medhi Nemmouche, fuit tranquillement sans être inquiété. Il sera arrêté le 30 mai à Marseille puis extradé vers la Belgique en juillet. Lire : Attentat de Bruxelles. Un homme froid, déterminé
Le choc : les attaques de Paris – Charlie Hebdo, Policier, Hyper Cacher
- Mer. 7 janvier 2015, à 11h30, débute dans les locaux du journal satirique Charlie Hebdo, une attaque terroriste qui fera au total 12 morts dont plusieurs membres de la rédaction et 4 blessés graves. Attaque revendiquée par l’État Islamique/Daech/ISIL et réalisée par deux frères, Saïd et Chérif Kouachi. Lire : l’attaque contre « Charlie Hebdo » est un acte terroriste. Une policière municipale est tuée le lendemain, jeu. 8 janvier, à Montrouge (à quelques centaines de mètres du périphérique) par Amedy Coulibaly ; un agent de la voirie est grièvement blessé. Et, ven 9 janvier, à l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, il termine sa course meurtrière en faisant 4 morts. Les trois auteurs des faits sont tués lors de l’assaut de la police, les deux premiers à Dammartin-en-Goële (région parisienne), le troisième, porte de Vincennes.
Très rapidement, dès le 7 janvier, les déclarations politiques se manifestent dans toute l’Europe. Les dirigeants européens sont choqués et solidaires, écrivons-nous. Même s’il y a quelques voix dissonantes. La Lettonie notamment qui vient de prendre la présidence de l’UE cafouille. Les propos de sa Première ministre, murmurés à peine à quelques journalistes traduisent une certaine incompréhension face au phénomène terroriste (‘heureusement en Lettonie nous sommes préservés’). Une présidence lettone de l’UE hésitante (qui) s’est mis hors jeu. La question de ce qui manque à l’Europe est posée. D’autant que d’autres pays sont concernés directement par l’attentat. Les terroristes auraient, en effet, acheté une partie de leur arsenal à Bruxelles. La Belgique est-elle un point d’appui pour le réseau Kouachi-Coulibaly ?
Les premiers débats, de bonnes idées
Dim. 11 janvier 2015, une manifestation de solidarité voit défiler au premier rang toute une série de chefs d’Etat et de gouvernement en tête d’une manifestation monstre comme en a peu connu la France.
Lun. 12 janvier 2015, à Paris les ministres de l’Intérieur se réunissent, dans un format informel atypique G+10 (européens et le ministre américain). Ils établissent les premières pistes du G10 dans la lutte anti-terrorisme (*). Deux points essentiels en ressortent : faire face aux combattants étrangers et à la radicalisation sur internet.
Jeu. 15 janvier, à Bruxelles, les experts de lutte anti-terrorisme des 28 Etats membres réunis, mettent au point un document sur le volet international, avec un focus plus appuyé sur les combattants étrangers.
- Dans la soirée du 15 janvier 2015, un attentat est déjoué en Belgique. A Verviers, l’intervention de la police donne lieu à de nombreux échanges de tirs. 2 suspects sont tués, un troisième est arrêté. D’autres perquisitions et arrestations suivront. « L’enquête a permis de réaliser que ce groupe était sur le point de réaliser des attentats terroristes d’envergure en Belgique, ce de manière imminente » indique le procureur belge, situant l’action menée dans le cadre d’un dossier ouvert « contre une cellule opérationnelle composée de personnes dont certaines revenaient de Syrie ». Les terroristes préparaient une opération d’envergure. La police dans le viseur
Lun. 19 janvier 2015, les ministres européens des Affaires étrangères se réunissent à Bruxelles de façon « informelle ». Cette réunion convoquée par la Haute représentante de l’UE, hors calendrier, est la première réunion au niveau politique après les attentats. Le renforcement des capacités des pays tiers est affiché comme une priorité. Une stratégie anti-terroriste de l’UE à l’extérieur (*) est mise au point, servant de « feuille de route » pour l’Union européenne. Federica Mogherini promeut des experts « sécurité » dans certaines délégations de l’UE (*). Il est important de « renforcer l’expertise de nos délégations » plaide un haut diplomate européen. Autre vecteur de développement : avoir des experts arabophones « pour s’exprimer mais aussi pour comprendre ». Les ’28’ souhaitent aussi étendre la coopération aux pays tiers (*). Avec entre 3000 et 5000 Européens passés par les terrains de combat en Syrie et en Irak, la question des « combattants étrangers » devient un point crucial pour nombre de pays.
Du côté de la Commission européenne, on préfère temporiser avant de proposer un nouveau paquet de mesures. « Le temps est à l’hommage. Les mesures viendront ensuite. Il faut se donner le temps de la réflexion » affirme un porte-parole. Quelques pistes ont cependant déjà été dressées pour améliorer le dispositif législatif : surveillance sur internet (des réseaux de recrutement de combattants européens), l’échange d’informations avec le Système d’Information Schengen (SIS), mise en place du PNR européen.
Le 21 janvier 2015, Frans Timmermans temporise face à la presse. L’exécutif européen veut prendre son temps pour définir des mesures. Le Premier vice-président de la Commission veut repousser les débats en mai. Un certain attentisme que B2 met en exergue. Aucune réunion d’urgence des ministres de l’Intérieur de l’UE n’a été convoquée… (Lire : Lutte contre le terrorisme. Faut pas s’presser !).
Ven. 29 et sam 30 janvier 2015, les ministres de l’Intérieur réunis de façon informelle à Riga adoptent une déclaration définissant des priorités à mettre en oeuvre : PNR, radicalisation, échange d’informations, financement du terrorisme, dimension externe et interne du terrorisme, etc. (télécharger ici).
Lun. 9 février 2015, un nouveau Conseil des Affaires étrangères se tient à Bruxelles. Au déjeuner les ministres établissent un Plan d’action pour la prévention de la radicalisation, particulièrement pour six pays : le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, l’Egypte, la Jordanie et le Liban, notamment pour « dissuader et perturber le voyage des combattants terroristes étrangers et de gérer leur retour ». La Haute représentante de l’UE, Federica Mogherini, présente sa stratégie pour la sécurité dans la région de l’Irak et de la Syrie pour lutter contre Daech. Lire : La lutte contre le terrorisme devient un élément de la politique étrangère (*). Télécharger la Stratégie
Jeu 12 février 2015, un Conseil européen informel réunit les Chefs d’Etat et de gouvernement qui aboutit à une déclaration sur le terrorisme donnant trois axes d’action : « 1. Assurer la sécurité des citoyens (essentiellement du travail législatif), 2. Prévenir la radicalisation et protéger les valeurs, 3. Coopérer avec nos partenaires à l’échelon international ».
- Les 14 et 15 février 2015 trois attaques terroristes à Copenhague. Une séquence proche de Paris. Trois endroits visés, trois endroits symboliques avec le même triptyque qu’à Paris : liberté d’expression (un centre culturel où se déroule une conférence sur le blasphème), juifs (une synagogue), des policiers. Elles feront 2 morts et 5 blessés au total, ainsi que l’auteur des faits abattu par la police.
- Sam. 7 mars 2015, lors d’une attaque sur un restaurant à Bamako (Mali), 5 personnes sont tuées dont 3 Européens — un Belge, un Français — et 2 Maliens. Parmi eux, un agent de l’Union européenne en mission de protection de la délégation, un ancien militaire belge (qui était un fidèle lecteur de B2). Lire : Attentat à Bamako, plusieurs victimes européennes dont un agent de l’UE
Lun. 16 mars 2015, le Conseil des affaires étrangères adopte une stratégie régionale pour la Syrie et l’Irak, ainsi que pour la menace que représente Daech. Cette stratégie fait le tour des mesures à prendre au plan diplomatique, financier, humanitaire. Mais, à notre sens, elle n’aborde que peu le point principal : comment éteindre le conflit.
- Lun. 18 mars 2015, l’attentat du musée du Bardo à Tunis fait 24 morts, essentiellement des touristes européens (dont 4 Italiens, 4 Français, 3 Polonais, 2 Espagnols, 1 Belge et 1 Britannique…) et 45 blessés. Les deux terroristes sont tués par la police lors de l’assaut.
Dim. 29 mars 2015, une marche en l’honneur des victimes rassemble plusieurs dirigeants européens — le président français François Hollande, son homologue polonais Bronislaw Komorowksi, l’Italien Matteo Renzi — et africains — l’Algérien Abdelmalek Sellal, le Gabonais Ali Bongo, le Palestinien Mahmoud Abbas. Lire : Une dramaturgie de la solidarité européenne et regardez la video sur la RTBF
Une autre crise se profile
Le dossier retombe. On travaille en coulisses. Mais une autre crise préoccupe les Européens, les migrants qui traversent en Méditerranée. Elle atteint son point culminant au plan médiatique, début avril, mais provoque des réactions en chaîne requérant toute l’attention des Européens. Lire notre dossier : la crise des migrants, devenue crise des migrants et crise tout court .
Mar. 28 avril 2015, la Commission européenne présente un nouvel Agenda de sécurité, originellement destiné à embrasser toute la thématique sécurité, mais largement consacré au terrorisme. Il reprend certaines des préconisations du coordinateur anti-terroriste de l’UE, Gilles de Kerchove, avec neuf mesures phares : définition du terrorisme, Europol, PNR européen, indicateurs de risque, déradicalisation, coopération pénale, échange d’informations, trafic d’armes. Les priorités des 28 sur la Sécurité intérieure pour 2015 et après (*). Un agenda qui sera endossé par les ministres de l’Intérieur en juin.
Le même jour, la Commission européenne débloque 10 millions d’euros contre la radicalisation dans les pays des Balkans et du Sud Méditerranéen (*)
Mer. 20 mai 2015, le Conseil et le Parlement européen adoptent une nouvelle directive visant à lutter contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, après que le Conseil de l’UE ait adopté une position commune lors de la réunion des ministres de l’agriculture le 20 avril 2015. Ce texte est une proposition faite par la Commission… en février 2013, visant à mettre en œuvre les recommandations du Groupe d’action financière (GAFI), de l’OCDE. Autant dire qu’elle a peu à voir avec les évènements récents, même si elle est présentée par certains responsables européens, comme une ‘réaction rapide’…
Mer. 27 et 28 mai 2015, le Premier ministre tunisien Habib Essid, en visite à Bruxelles avertit sur les défis sécuritaires et d’immigration auxquels fait face la jeune démocratie tunisienne (*).
Mar. 16 juin 2015, les ministres de l’Intérieur de l’UE prennent note du nouvel Agenda de la sécurité intérieure et font le point sur les mesures mises en oeuvre depuis février. Ils conviennent de reparler du sujet en octobre…
Lun. 22 juin 2015, c’est au tour des Ministres des Affaires étrangères, réunis à Luxembourg, de faire le point sur la lutte anti-terrorisme et notamment la coopération avec les pays tiers. Un document de suivi a été transmis aux délégations détaillant toutes les mesures envisagées (télécharger ici). Il traduit des avancées « très différenciées » selon les pays. Lire : Terrorisme. L’Europe veut booster sa coopération avec les pays de la Méditerranée. Détails… (*)
- Ven. 26 juin 2015, alors qu’est réuni à Bruxelles un sommet européen, un autre attentat a lieu près de Lyon dans une entreprise classée Seveso. Le président Hollande quitte avant l’heure la réunion. L’évènement se révèlera beaucoup moins important que prévu malgré la précipitation du gouvernement français (Explosion de Lyon. Un conflit de travail autant qu’un attentat ? ). En fait, c’est surtout l’attentat de Sousse en Tunisie où de nombreux Européens sont tués qui sonne l’alerte dans d’autres pays. Il se révèle un des attentats majeurs des dernières années pour les Européens, en particulier pour le Royaume-Uni, qui paie un prix lourd (une trentaine de Britanniques tués). L’attaque à la Kalachnikov, dans un lieu touristique prisé par les étrangers (l’hotel Imperial), fait 38 morts et autant de blessés selon le premier bilan.
- Ven. 21 août 2015, un homme armé d’une Kalachnikov et d’un pistolet, Ayoub El Khazzani, tente de faire feu sur les passagers du train Thalys reliant Amsterdam à Paris alors qu’il se trouve dans le Pas-de-Calais (France). L’attaque est déjouée par des passagers du train, dont plusieurs militaires américains. Au bilan, pas de morts, mais plusieurs blessés, dont l’auteur des faits. Le dossier « terrorisme » passe aux mains des ministres des Transports. Mais Sécuriser les gares, c’est un peu un casse-tête
Ven. 9 octobre 2015, les ministres de l’Intérieur de l’UE font le suivi de la lutte anti-terroriste sans vraiment avancer. Le sujet ne figure pas en haut de l’agenda (c’est la migration et la relocalisation des réfugiés qui occupe les esprits). En langage officiel, cela donne : ils « se sont penchés sur la mise en œuvre des mesures définies en février et ont procédé à un échange de vues sur la voie à suivre » ! Les ministres adoptent cependant des Conclusions pour renforcer la lutte contre le trafic d’armes à feu. Ils se donnent cinq priorités à régler : les indicateurs communs de risque, le renforcement des contrôles aux frontières, l’amélioration de la participation à Europol sur l’échange d’informations, la prévention de la radicalisation sur internet, le renforcement du lien sécurité extérieure/sécurité intérieure. Rendez-vous est pris pour décembre…
Le réveil brutal !
- Jeu. 12 novembre 2015, à Beyrouth (Liban), vers midi, deux attentats-suicides frappent, coup sur coup, le quartier chiite de Burj El Barajneh contrôlé par le Hezbollah. Le jour même de la première réunion de la chambre des députés libanais depuis plus d’un an. Selon une méthode éprouvée (souvent utilisée lors de la guerre civile au Liban), le second attentat frappe, au même lieu, les personnes qui tentaient de venir au secours des blessés de la première explosion. Ces attentats sont revendiqués par Daech. Les trois auteurs se sont fait explosés sur place. Bilan (provisoire) : 43 morts et près de 240 blessés selon l’Orient Le jour.
- Ven. 13 novembre 2015, le soir à Paris (France), un triple drame se déroule. Une équipe tente de prendre d’assaut le Stade de France à Saint Denis (en bordure de Paris), sans succès important. Une autre équipe attaque les restaurants du quartier Charonne-Voltaire, dans le 12e arrondissement, où plaisent à se retrouver les Parisiens pour un moment de détente. Non loin de là, une troisième équipe investit la salle de spectacle le Bataclan. Un véritable massacre. Les assaillants sont tués par la police ou se font exploser mais certains ont réussis à fuir. L’attentat est revendiqué officiellement par Daech. Comme en janvier, l’onde de choc se répand en Europe. Après les attentats sanglants de Paris, choc et solidarité en Europe et ailleurs. En tout, 130 morts et près de 350 blessés, dont plusieurs grièvement atteints. Parmi eux, plusieurs victimes européennes et d’autres pays. Une trentaine possèdent la nationalité de 19 pays différents (dont 7 de l’Union européenne) ! Ce qui accentue l’émotion. Dans toutes les villes d’Europe et du monde, le drapeau tricolore fait son apparition sur tous les bâtiments publics. Une nuit en Europe et ailleurs aux couleurs françaises
L’état d’urgence est proclamé en France, avec un déploiement supplémentaire de militaires et des possibilités accrues aux policiers de placer en résidence surveillée certaines personnes. Plusieurs actions policières sont engagées en région parisienne – avec un assaut donné à Saint-Denis contre un logement où se trouvent certains suspects – et bruxelloise. Plusieurs des auteurs identifiés résidaient ou étaient en effet de nationalité belge. Salah Abdelslam, un des suspects principaux des attentats de Paris est en fuite vers la Belgique. Des perquisitions et arrestations ont lieu dans la capitale belge, en particulier à Molenbeek. Le gouvernement belge qui craint un attentat ‘imminent’ relève le niveau d’alerte et, de concert avec les autorités locales, provoque un ‘lockdown‘ de la ville, fermant commerces, centres publics, métro, écoles, et stoppant toute manifestation publique durant 4 jours dans la capitale. Mesure critiquable et qui sera critiquée. Lire : La gestion de crises du lockdown de Bruxelles : une improvisation totale et surréaliste (maj)
Une série de décisions
Le rythme des décisions au plan européen s’accélère, vraiment. Il bénéfice de la préparation antérieure des mois précédents — une série de décisions sont prêtes à être adoptées — mais aussi indéniablement de l’effet d’émotion qui s’empare de la classe politique. Le temps de la tergiversation semble révolu.
Lun. 16 novembre 2015, devant le Congrès (députés et sénateurs) réuni au Château de Versailles, le président de la République française décide de demander l’assistance (militaire) et l’aide (civile) de ses partenaires européens. C’est la première fois que l’article 42.7 du Traité européen est invoqué (une clause de solidarité similaire à celle de l’OTAN). Il met en garde également les Européens, affirmant que face au Pacte de stabilité, le Pacte de sécurité semble devoir l’emporter. François Hollande sonne les cloches aux Européens et réclame plus de solidarité (NB : B2 détaille quelques heures avant le discours présidentiel les différentes ‘clauses de solidarité’ utilisables, lire : La France peut-elle déclencher une clause de solidarité de ses alliés ? Quel intérêt ?).
Mer. 18 novembre 2015, la Commission européenne propose un cadre plus strict sur la détention d’armes à feu (*). Un « nouveau cadre législatif plus strict et plus sévère » selon les mots même de la commissaire européenne en charge du Marché intérieur, Elżbieta Bienkowska, qui vise notamment à renforcer le contrôle sur les armes « neutralisées ».
Jeu. 19 novembre 2015, Bob Wrainwright, le chef d’Europol avertit devant le Parlement européen. Des attaques sont encore probables (*). Il présente le nouveau Centre de lutte contre le terrorisme (European Counter Terrorist Centre ou ECTC) qui entre en fonctionnement début janvier.
Ven 20 novembre 2015, une réunion spéciale des ministres de l’Intérieur et de la Justice est convoquée. Les ’28’ estiment nécessaire « d’accélérer la mise en place des décisions » déjà prises le 12 février 2015.« Notre réaction collective doit être implacable. Il faut sortir des promesses sans lendemain, des atermoiements et des lenteurs. Sinon l’Europe se perdra », prévient le ministre français Bernard Cazeneuve. Les 28 mettent le turbo sur la lutte anti-terroriste. Les 14 mesures adoptées vendredi (*). Les ministres décident aussi, face au terrorisme, (de) renforcer Europol (*). Télécharger les Conclusions sur la lutte contre le terrorisme
- Ven. 20 novembre 2015, en pleine réunion à Bruxelles, une nouvelle attaque a lieu à Bamako (Mali), sur l’hôtel Radisson Blu qui abrite de nombreux expatriés. Il fait 20 morts (14 clients de l’hôtel, 5 employés, 1 garde de sécurité) + 2 terroristes.
Lun. 22 novembre 2015, au Conseil des ministres des Affaires étrangères de l’UE, le coordinateur de la lutte anti-terrorisme, Gilles de Kerchove, exprime sa satisfaction de voir, enfin, les ministres de l’UE comme les institutions résolues à mettre les bouchées doubles dans la lutte contre le terrorisme. Je suis « heureux de voir une unanimité forte des Etats membres et Etats Schengen associés (pour) resserrer à nouveau le dispositif face à une menace qui a changé de nature. » Lire : Les services de renseignement coopèrent énormément. Le problème est ailleurs (De Kerchove)
Mettre fin à une schizophrénie institutionnelle
Dimanche 29 novembre 2015, Après le commissaire (grec) aux Affaires intérieures, Dimitris Avramopoulos, le Premier ministre belge, Charles Michel, lance un appel à créer une CIA européenne. Mais il ne rencontre pas vraiment d’adhésion des grands pays Plusieurs voix s’élèvent également au Parlement européen durant les jours suivants pour réclamer un renforcement de la coopération européenne en matière de police. Mais là encore, sans vraiment rencontrer un plein soutien. Le Parlement européen souhaite un FBI européen, réticent sur une agence européenne sur le renseignement (*)
Mer. 2 décembre 2015, La Commission propose une définition européenne pour les combattants étrangers (*) et présente un « plan d’action » pour faire face au trafic illégal d’armes à feu et explosifs. Un plan d’action très soft… (*) commente B2.
Ven. 4 décembre 2015, un accord politique est atteint par le législateur européen (Conseil de l’UE / Parlement : Commission) sur le PNR européen et est endossé lors de la réunion des ministres de l’Intérieur. Ce compromis permettra à terme la création d’un fichier européen d’enregistrement des données des passagers aériens. Le PNR européen sort de terre (*). Les ministres confirment aussi l’accord intervenu avec le Parlement européen sur Europol.
Lun. 14 décembre 2015, Dix mois après le Conseil du 12 février qui avait dressé une première feuille de route contre le terrorisme au plan extérieur, les ministres des Affaires étrangères dressent le bilan des actions entreprises, particulièrement dans le domaine des relations avec les pays tiers. Lire : 10 mois après. Bilan de la lutte contre le terrorisme, dans son volet extérieur (*)
Mar. 15 décembre 2015, la Commission européenne présente une proposition de révision du Code des frontières Schengen pour introduire des contrôles systématiques aux frontières externes. Elle propose en même temps la création d’un corps de garde-frontières et garde-côtes. Lire : Les détails de la proposition
Ven. 18 décembre 2015, les Chefs d’Etat et de gouvernement mettent l’accent sur la bonne introduction des données et l’échange « systématique » d’informations entre les différents fichiers déjà existants, et entre les différentes autorités des Etats membres chargées de la lutte contre le terrorisme, le renforcement de la coopération entre les services de sécurité des Etats membres, des contrôles aux frontières extérieures, le contrôle des armes à feu, le gel des sources de financement de Daech dans toute l’Union européenne, etc. Télécharger les conclusions
- A suivre…
(NGV)
(*) Articles figurant dans la base de données de B2 Pro (réservée aux adhérents et abonnés)
Quelques leçons
Cette vague de terrorisme n’est pas en soi nouvelle. Le territoire européen a connu plusieurs vagues : en 1986 et 1995 en France, sous l’influence de l’Iran et du GIA algérien, dans le second cas ; en Irlande/Royaume-Uni, avec l’IRA, en Espagne avec l’Eta, en Allemagne avec la bande à Baader, en Italie avec les Brigades rouges et l’extrême-droite, dans toute l’Europe avec le terrorisme palestinien, arménien, etc. Mais elle présente une caractéristique nouvelle : l’absence de revendication politique proprement dite, sinon celle de semer la terreur.
Les auteurs sont souvent des personnes de nationalité des États membres, assimilées, à défaut d’être totalement intégrées, nées le plus souvent sur le territoire national. Leur conviction religieuse musulmane parait très récente, voire parfois superficielle. Et les motivations du passage à l’acte restent à déterminer. Les personnes visées varient mais le scénario reste souvent assez similaire, avec attaque à l’arme automatique (type Kalachnikov) dans des lieux publics, fréquentés par des Européens, au profil ordinaire, ou des cibles plus symboliques (médias, policiers/militaires, salles culturelles, milieux juifs ou chrétiens), avec mort en kamikaze ou sous les balles de la police, du ou des attaquants, souvent peu nombreux.
Du côté européen, la plupart des mesures décidées en février — qui sont souvent la reprise d’un ancien catalogue de mesures — sont aujourd’hui, soit proposées officiellement, soit adoptées formellement, même si elles ne sont pas encore en vigueur. Mais ces avancées ne concernent que l’aspect législatif et répressif. La Commission européenne a avancé une nouvelle proposition en décembre, sur les garde-frontières qui est beaucoup plus novatrice. Sur le volet prévention et radicalisation, le bilan est beaucoup plus nuancé. L’approche sur les combattants européens (étrangers) a souffert d’une très tardive prise de conscience, qui reste encore très limitée, en dépit pourtant, des appels répétés de bon nombre de responsables européens, à l’instar du coordinateur anti-terroriste Gilles de Kerchove.
L’élément positif est que, dorénavant, mis à part quelques exceptions, aucun État européen ne peut se sentir à l’abri ou exonéré d’un attentat. Une dizaine d’États membres sont directement exposés : outre la France et la Belgique, l’Italie, les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Autriche, le Danemark, la Suède, le Royaume-Uni, la république Tchèque, la Grèce pourraient être dans le collimateur. Les autres pays le sont à travers leurs citoyens qui voyagent de par le monde. Autour de l’Europe, la succession d’attentats, plus ou moins revendiqués par Daech ou Al Qaida, a de façon similaire, soudé la communauté internationale d’une façon beaucoup plus certaine que toute autre déclaration de solidarité. La Tunisie, la Russie, le Liban, la Turquie, l’Égypte ont ainsi été l’objet ou victimes d’attaques meurtrières.


