143-Syrie : Les chrétiens dans la tourmente

30 Décembre 2015- Frédéric Pichon

Entretien avec Grégoire III Laham, Patriarche de l’Église grecque catholique depuis 2000.


 

Cet entretien a été conduit par Frédéric Pichon, chercheur associé à l’équipe « Monde arabe Méditerranée » de l’université François Rabelais (Tours). Auteur, entre autres publications, de : Syrie. Pourquoi l’Occident s’est trompé, Éditions du Rocher, 2014.


 

Sa Béatitude Grégoire III Laham est le patriarche de l’Église grecque catholique. Les Grecs catholiques (ou melkites) représentent la deuxième communauté catholique en Orient après les maronites avec près de 700 000 fidèles répartis entre la Syrie, la Palestine, le Liban et la Jordanie. Le siège patriarcal se trouve à Damas.

Né Loufti Laham le 15 décembre 1932 à Daraya, près de la capitale syrienne, le futur patriarche fait ses études religieuses à Rome à partir de 1956.

  • En 1961, il obtient le titre de docteur ès sciences ecclésiastiques orientales de l’Institut pontifical oriental.
  • En 1974, après l’arrestation par les autorités israéliennes de l’archevêque de Jérusalem Hilarion Capucci (accusé d’utiliser son statut diplomatique pour transporter des armes pour le compte de l’OLP), le patriarche Maximos V Hakim le nomme administrateur patriarcal, puis vicaire patriarcal à Jérusalem.
  • Il passera près de 26 ans dans la Ville Sainte.
  • Connu pour son franc-parler, son énergie et ses nombreuses initiatives tant spirituelles que temporelles, il est élu à la dignité épiscopale comme archevêque titulaire de Tarse et consacré à Damas le 27 novembre 1981.
  • En novembre 2000, il devient patriarche d’Antioche et de tout l’Orient, d’Alexandrie et de Jérusalem et prend le nom de Gregorios III.

Depuis, il s’emploie sans relâche à rappeler que les chrétiens, quelle que soit leur obédience, ont toute leur place dans la société arabe et s’efforce d’endiguer leur émigration – un phénomène en nette augmentation depuis la déstabilisation de l’Irak en 2003 et le début de la guerre civile en Syrie en 2011.

Ce dirigeant spirituel très dynamique malgré son âge vénérable a beaucoup oeuvré en faveur du dialogue avec l’islam et de l’oecuménisme avec les autres confessions chrétiennes. Au moment où ses coreligionnaires sont systématiquement pris pour cible par les djihadistes de l’État islamique et du Front al-Nosra – et souvent suspectés de collusion avec le régime de Damas par les adversaires de Bachar el-Assad -, il lance, dans cet entretien exceptionnel tenu au Patriarcat, à Bab Sharqi, dans un quartier de la vieille ville de Damas qui conserve des vestiges du christianisme des premiers temps, un vibrant appel pour une solution négociée à la terrible crise qui met la Syrie à feu et à sang.

F. P.


Frédéric Pichon – Votre Béatitude, vous vivez aujourd’hui dans un pays en guerre et vous avez la lourde tâche de pourvoir aux besoins spirituels mais, aussi, matériels de vos fidèles dispersés dans toute la région. Car, s’il y a bien une spécificité qu’il faut rappeler, c’est que vous, les chrétiens, n’avez pas de réduit, de territoire propre, et que vous n’avez pas pris les armes…

Sa Béatitude Grégoire III Laham – Les chrétiens sont l’un des volets de la tragédie que vit la Syrie. Ils ont été visés à Maaloula, à Sadad, dans le vieux Homs (1). Ils ont servi de boucliers humains et ont été accusés de collaborer avec le gouvernement. Or nous ne représentons aucun danger pour quiconque. Nous n’avons pas de milices, pas d’armes et, vous l’avez dit, pas de territoire à défendre. Au contraire, les musulmans ont besoin de nous. Nous sommes des personnes de confiance. Tout le monde le sait ! Aujourd’hui, même si la situation est difficile, les chrétiens ne doivent pas penser à la peur, mais plutôt à la façon dont ils peuvent servir le pays…

F. P. – Estimez-vous que la crise actuelle a des motivations religieuses ?

G. L. – Certains prétendent que nous assistons à une guerre entre sunnites et chiites, à une guerre pour la foi ou, à tout le moins, à un conflit communautaire. Je ne le pense pas. En Syrie, contrairement à ce que l’on croit, les sunnites ont bien plus d’influence que les chiites. Ils forment la majorité de la population qui vit encore dans les zones contrôlées par le gouvernement. Et l’économie syrienne dépend largement d’eux. Ces découpages communautaires n’ont pas de sens politiquement.

F. P. –En ce cas, comment expliquez-vous le conflit ?

G. L. – Très honnêtement, je ne vois vraiment pas quelles sont les raisons de la guerre qui déchire la Syrie au moment où nous parlons.
Est-ce une guerre pour la démocratie ? Mais quelle démocratie s’agit-il d’instaurer à la place du système existant ? Celle des Frères musulmans ou du Qatar ? Est-ce une guerre visant à mettre en place un État laïque ? Mais la Syrie, dois-je seulement le rappeler, est un État laïque… Elle est même l’État le plus laïque de la région ! Le Liban n’est pas un État laïque, Israël non plus, nos autres voisins guère davantage…

Parmi les rebelles, nombreux sont ceux qui ne sont pas des Syriens, qui n’ont pas une vision syrienne de la société ; c’est la vraie raison pour laquelle ont eu lieu tous ces massacres de personnes sur la seule base de leur appartenance religieuse. C’est quelque chose de profondément étranger à la tradition syrienne. Ici, en Syrie, on ne parle jamais de sa confession : le régime, malgré tous ses défauts, est parvenu à faire émerger un véritable sentiment national. C’est cela, l’exception syrienne !

On peut vouloir changer les choses, je le reconnais, mais pas par la guerre ! La corruption, raison souvent invoquée pour combattre le régime ? Le Liban ou l’Égypte sont pires que nous. La Syrie ne méritait pas cette guerre. Elle n’a pas besoin de cette guerre. Il faut arrêter la guerre car il n’y aura pas de vainqueur. On a armé une opposition dite « modérée », mais la modération n’existe que sur le papier. Pour quoi faire ? Pour tuer des gens. Le président restera ; nous, nous serons morts !

F. P. – On vous reproche parfois une certaine complaisance envers le régime…

G. L. – Je vous le dis en toute franchise : je ne suis pas redevable au président Assad. Nous, les chrétiens, ce n’est pas le Baas qui nous a créés. Nous avons en quelque sorte créé le Baas (2) ! On dit souvent : « Les chrétiens défendent le régime parce qu’il les protège. » Nous serions les suppôts du régime en place.

Tout au long de cette crise, nous avons conservé notre liberté dans nos prises de position comme dans l’affirmation de nos principes. Personne, depuis le début du conflit, n’a essayé de me forcer à faire telle ou telle déclaration. Ni le président ni l’armée. Personne ne m’a soufflé ce que je devais dire. Aucune consigne ne m’a été donnée. Soit dit en passant, en France la nomination d’un évêque doit être approuvée par le ministère de l’Intérieur. Ici en Syrie, jamais l’État ne s’est avisé de vouloir contrôler les nominations de curés ou d’évêques ! Lorsqu’on nous accuse de collusion avec le régime, on nous fait un faux procès.

Un mot, enfin, sur le régime lui-même : il est vrai que ce régime est fort et qu’il ne correspond pas à vos standards occidentaux ; mais il fallait lui laisser le temps ! Les réformes engagées depuis 2000 sont colossales : ces dernières années, entre 2005 et 2010, ce ne sont pas moins de cinq universités étrangères qui se sont installées dans le pays. Voilà qui montre bien que le gouvernement était prêt à entendre un autre son de cloche. Cette ouverture s’est également manifestée en matière économique : toutes les banques du Liban avaient commencé à ouvrir des succursales ici.

F. P. – Comment envisagez-vous la place des chrétiens dans une Syrie en guerre ?

G. L. – Nous sommes avant tout des Syriens. Nous considérons tous les Syriens comme nos frères et sœurs. Nous n’éprouvons aucune inimitié à leur égard, ni en tant qu’individus ni en tant que groupes ethniques et religieux. Tout au long de notre histoire, nous avons toujours dialogué avec tous nos compatriotes. Nous sommes solidaires de tous. Nos institutions culturelles, éducatives, sociales et de santé ont toujours été et demeurent ouvertes à tous. Nos frères musulmans apprécient beaucoup cette approche pluraliste et en profitent largement. Aujourd’hui encore, nous continuons de les y accueillir.

En 2012, lorsque la Syrie s’est dotée d’une nouvelle Constitution (3), nous avons participé à la réflexion en amont. Nous avons invité des professeurs, des experts et des hommes politiques dans nos paroisses. Nous avons discuté du projet de nouvelle Constitution avec nos fidèles et n’avons pas hésité à formuler des objections et des critiques. Nous sommes en faveur du changement et des réformes. Dès le début de la crise, dans une lettre ouverte parue le 13 juin 2013, j’ai exprimé notre soutien aux justes attentes du peuple. Notre position a été claire dès les premiers jours du conflit : nous sommes pour toutes les réformes mais contre la violence, d’où qu’elle vienne. Nous avons été les premiers à appeler au dialogue, à la réconciliation…

F. P. – Qu’en est-il des effectifs des chrétiens en Syrie ? Avez-vous constaté une augmentation des départs ? Les chrétiens pensent-ils encore pouvoir vivre dans un pays livré au chaos ?

G. L. – L’émigration est un vrai problème. La peur est plus grande que nous. C’est pourquoi j’ai organisé, fin octobre 2014, une assemblée des évêques catholiques de Syrie sur ce thème. Comment convaincre les chrétiens de rester quand ils sont physiquement menacés ? Il faut bien le dire, les premiers à quitter le pays, ce sont les riches. Les pauvres ne partent pas, ils ont plus de courage, plus de foi… et puis, ils ne savent pas où aller. Mais ce n’est pas seulement une question économique. Avant la crise, c’était en Palestine et au Liban que l’on constatait le plus fort taux d’émigration des chrétiens. En Syrie, en revanche, ce taux était le plus faible du monde arabe. J’ai passé 26 ans en Terre sainte et j’ai constaté que les flots d’argent qui se déversaient sur les chrétiens en provenance d’Occident ne suffisaient pas à les retenir. Il en allait de même au Liban. Ce qu’il faut aux chrétiens, c’est de la stabilité. De bonnes conditions économiques certes, mais surtout de la stabilité. Les chrétiens ont beaucoup de mal à résister à l’instabilité parce que, dans ces pays, ils sont le maillon faible. Quand M. Fabius déclare qu’il est prêt à donner des visas aux chrétiens irakiens, je lui dis merci… mais aidez-les plutôt à rester ici ! Quel désastre ce serait si les chrétiens d’Orient se mettaient à sentir, à tort ou à raison, qu’il n’y a pas d’avenir pour eux et pour leurs enfants dans cette région où ils résident depuis des temps immémoriaux ! Si tous les chrétiens partaient, alors l’islam resterait seul, solitaire dans cet Orient, voué à faire face à Israël… Nous souhaitons rester en tant que chrétiens, avec les musulmans et pour les musulmans. Je voudrais qu’ils le comprennent. C’est aux musulmans qu’il appartient de prouver que la théorie selon laquelle l’islam aspire à vider l’Orient de ses chrétiens est fausse.

F. P. – Vous parcourez régulièrement le monde pour alerter les responsables étrangers sur la situation de votre pays. Pensez-vous parvenir à convaincre les grandes puissances occidentales de favoriser un véritable dialogue et de cesser de livrer des armes ?

G. L. – Il est vrai que je voyage beaucoup. En septembre dernier, je me suis rendu aux États-Unis où, avec d’autres dignitaires religieux chrétiens, j’ai rencontré le président Obama. Nous l’avons mis en garde. La politique qu’il conduit le fait haïr au Moyen-Orient. Les chrétiens sont détestés à cause de lui : ils sont assimilés à l’Amérique qui soutient Israël.

En 2012, moins d’un an après le déclenchement de la crise, j’ai entrepris une grande tournée européenne auprès des conférences épiscopales. L’Église nous entend et nous écoute mais les évêques européens n’ont pas eu le courage de donner un avis qui contredise la politique résolument hostile à Assad des gouvernements de leurs pays respectifs. Ils n’ont pas osé. Au moins deux visites officielles d’ecclésiastiques en Syrie n’ont pas pu avoir lieu à cause des pressions politiques exercées par leurs pays d’origine.

On nous fait souvent le procès, ici, d’obéir aux directives de l’État. Mais moi je dis ce que je veux, je n’ai jamais eu à me censurer depuis que je suis Patriarche ! Le gouvernement syrien, je le répète, n’est jamais intervenu dans nos affaires intérieures. On ne peut pas dire qu’il en aille de même dans les pays occidentaux…

F. P. – Qu’attendez-vous spécifiquement de la France ?
G. L. – Nous sommes reconnaissants aux fidèles français qui se sont mobilisés à travers plusieurs associations d’entraide aux chrétiens d’Orient. Pour ce qui est du gouvernement, je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas. Mais je reste persuadé qu’il faut créer des canaux de discussion entre la France et la Syrie. Les deux parties doivent y travailler. La France a un rôle important à jouer. Bien sûr, le poids des États-Unis et de la Russie est prépondérant. Mais les intérêts que ces deux puissances poursuivent sont d’ordre géopolitique. L’Homme n’entre pas dans leur équation. C’est là que la France peut avoir son mot à dire. J’interpelle la France ! Je ne l’attaque pas. La France doit trouver une autre voie et inciter les autres membres de la coalition à se détourner de leur approche guerrière. Il n’y a pas moyen de résoudre la crise par la guerre : je le dis au gouvernement, je le dis à l’opposition. C’est un suicide collectif.

F. P. – À 82 ans, vous faites preuve d’une énergie surprenante et d’un optimisme à toute épreuve. Pourtant, les perspectives d’avenir semblent bouchées. Qu’est-ce qui vous fait tenir ?

G. L. – Ma réponse sera très simple : ce qui me fait tenir, c’est la foi de tous ces chrétiens qui souffrent ici. Je vais vous en donner quelques exemples très parlants.

Récemment, j’ai rendu visite, à l’hôpital, à l’une de nos fidèles qui a été blessée à la suite d’un attentat à la bombe à Zablatani (un faubourg de Damas). On a dû l’opérer du foie, et l’opération a réussi. Elle ne m’a dit qu’une chose : « Le Seigneur m’a donné une nouvelle vie. »

Autre manifestation de foi : j’ai prononcé un prêche lors des funérailles d’un enfant tué par un tir de mortier des rebelles qui visait le quartier chrétien. Sa mère a refusé de venir aux obsèques. Elle m’a confié : « Mon enfant n’est pas mort. Dans six mois ou un an, il va revenir. Mais il n’est pas mort. » Pauvre femme… Dans mon sermon, j’ai repris cette phrase. « La maman a raison, il n’est pas mort. Il est au ciel. »

À Maaloula, trois jeunes gens ont été exécutés par les djihadistes d’al-Nosra. Ils n’étaient pas armés. Il leur a été demandé de réciter la profession de foi musulmane et ils ont refusé de le faire. Je crois que ce sont de vrais martyrs. Vous savez, ici, dans le monde arabe, la notion de martyr est un peu utilisée à tout bout de champ. Eux sont morts sans avoir exercé la violence. C’est le vrai sens du mot martyr, en grec comme en arabe d’ailleurs : ce terme signifie « témoin ».

F. P. – Voyez-vous des signes d’une sortie de crise à plus ou moins long terme ?

G. L. – Le monde est fou. Le problème de ce monde, c’est le commerce des armes. L’Europe et l’Amérique ont besoin de débouchés pour leurs industries d’armement. La situation économique de l’Europe exige qu’il y ait une guerre quelque part. Et nous, nous sommes le champ de bataille. En mai 2014, en Jordanie, le Saint-Père a eu ce mot : « Il existe deux conditions pour la paix au Moyen-Orient : une solution internationale pour la Syrie ; et la justice pour les Palestiniens. » Ces deux conflits sont l’alpha et l’oméga de tous les problèmes de la région. Le fondamentalisme sera considérablement affaibli quand on aura résolu le problème palestinien. Il faudrait, pour cela, que la France et le Vatican agissent vraiment, en reconnaissant la Palestine. Pour être honnête, il faut bien reconnaître que les pays arabes, en fait, se méfient des Palestiniens. Je ne pense pas qu’ils les portent autant dans leur cœur qu’ils le prétendent. Mais imaginez que la question soit réglée, qu’il n’y ait plus à mobiliser des « martyrs » et à les pleurer ensuite. Qu’il n’y ait plus à en appeler à la destruction du sionisme. Tout cela s’arrêterait… Pour le bien du sionisme et des Juifs, pour le bien de la région, il faut régler cette injustice qui est faite aux Palestiniens.

Si l’humanité veut être sauvée, il faut choisir une autre voie que la guerre. Le secret du christianisme, c’est de trouver une autre voie que la violence. Personne, je le martèle, ne peut vaincre par la guerre. Nous n’avons jamais demandé à être armés. Et on ne nous a jamais demandé de nous armer.

(1) En septembre 2013, le Front al-Nosra investit Maaloula, tuant plusieurs villageois et profanant églises et monastères. En novembre 2013, les djihadistes prennent la ville chrétienne de Sadad, 15 000 habitants : ceux qui n’ont pu fuir, pour la plupart des personnes âgées et des enfants, sont massacrés. 1 500 familles servent de boucliers humains pour dissuader l’armée loyaliste de reprendre la ville. On comptera 45 morts. À Homs, les chrétiens de la vieille ville se sont retrouvés entre deux feux.

(2) Michel Aflaq, chrétien grec othodoxe, fut le penseur et l’un des fondateurs du Parti de la Résurrection (Baas) arabe fondé en 1947 à Damas. À ses débuts, ce parti laïque attira de nombreux chrétiens de la classe moyenne.

(3) En février 2012, en pleine guerre civile, le gouvernement fait approuver par référendum une nouvelle Constitution qui reconnaît le multipartisme et abolit le monopole du parti Baas.

source :

http://www.politiqueinternationale.com/revue/article.php?id_revue=146&id=1348&content=synopsis