4302 – Grand entretien avec Sergueï Lavrov … Vidéo 1.01.49 … la parole est à Lavrov 28.04.2021 par Dmitry Kiselev

Paru sur le site officiel du ministère des Affaires étrangères russe sous le titre Foreign Minister Sergey Lavrov’s interview with Director General of Rossiya Segodnya International Information Agency Dmitry Kiselev Moscow, April 28, 2021


 

 

Ceci est la transcription d’un entretien du ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov avec le directeur général de l’agence d’information internationale Rossiya Segodnya, Dmitry Kiselev, le 28 avril dernier.

1

Dmitry Kiselev : Nos relations avec les États-Unis sont vraiment « infernales ». Personnellement, je ne me souviens pas qu’elles aient jamais été à un niveau aussi bas auparavant. C’est même pire qu’à l’époque de la guerre froide, à mon avis. Les ambassadeurs sont retournés dans leur pays d’origine. Que va-t-il se passer ensuite ? Quel est le scénario possible ?

Sergueï Lavrov : Si cela ne dépendait que de nous, nous reprendrions volontiers des relations normales. Le premier pas possible dans cette direction, que je considère comme évident, est d’annuler les mesures restreignant le travail des diplomates russes aux États-Unis. C’est à titre de mesure de riposte que nous avons restreint les activités des diplomates américains en Russie.

Nous avons proposé cela à l’administration Biden dès qu’elle a prêté serment et pris ses fonctions. J’ai mentionné l’idée au secrétaire d’État américain Antony Blinken. Je n’ai pas essayé d’insister ; j’ai simplement dit qu’une façon évidente de normaliser nos relations serait d’annuler les mesures initiées par Barack Obama. Quelques semaines avant de quitter ses fonctions, ce dernier était tellement mécontent qu’il a pratiquement claqué la porte, en saisissant des biens russes au mépris de de toutes les conventions de Vienne, et en mettant des diplomates russes à la porte. Cela a provoqué une réaction en chaîne.

Nous sommes restés patiemment en retrait pendant longtemps, jusqu’à l’été 2017, avant de prendre des mesures de riposte. L’administration Trump nous a demandé de ne pas tenir compte des mesures excessives prises par l’administration Obama sortante. Cependant, l’équipe de Donald Trump n’a pas réussi à normaliser la situation, et nous avons donc dû prendre des mesures réciproques. Mais les Américains ne se sont pas arrêtés là.

Nous pouvons constater que l’administration Biden continue sur cette pente, bien que le président américain Biden ait déclaré lors de sa conversation avec le président russe Vladimir Poutine, peu après son investiture, et que le secrétaire d’État américain Antony Blinken m’ait dit qu’ils revoyaient en profondeur leurs relations avec la Russie, en espérant que cela clarifierait de nombreuses choses. Mais au lieu de cela, ils ont adopté de nouvelles sanctions, qui n’ont pas déclenché une simple réponse en miroir de notre part. Notre réponse a été asymétrique, comme nous les en avions avertis à de nombreuses reprises. Elle est liée, en partie, à une disparité considérable dans le nombre de diplomates et d’autres personnels des missions diplomatiques américaines en Russie, qui est bien supérieur au nombre de diplomates russes aux États-Unis.

Quant à l’image stratégique de nos relations, j’espère que Washington est conscient, tout comme Moscou, de notre responsabilité pour la stabilité mondiale. Il n’y a pas seulement les problèmes de la Russie et des États-Unis, qui compliquent la vie de nos citoyens et leurs contacts, leurs communications, leurs entreprises et leurs projets humanitaires, mais aussi des différences qui font peser un risque sérieux à la sécurité internationale au sens le plus large possible du terme.

Vous vous souvenez de la manière dont nous avons réagi à l’indignation suscitée par l’interview de Joe Biden sur ABC. Vous savez également comment le président Poutine a réagi à la proposition de rencontre du président Biden. Nous en avons pris connaissance de manière positive, mais nous souhaitons comprendre tous les aspects de cette initiative, que nous sommes en train d’analyser.

Rien de bon n’en sortira, à moins que les États-Unis ne cessent d’agir comme un suzerain, et comme l’a dit le président Poutine lors de son discours à l’Assemblée fédérale, n’acceptent la futilité de toute tentative de ramener un monde unipolaire, ou de créer une architecture où tous les pays occidentaux seraient subordonnés aux États-Unis, et où le camp occidental travaillerait ensemble pour « unir » les autres pays du monde contre la Chine et la Russie ; et admette que c’est dans un but précis que la Charte des Nations unies a scellé des principes tels que le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, ainsi que la non-ingérence dans les affaires intérieures d’autres États et l’égalité souveraine des États, et qu’elle honore tout simplement ses engagements et commence à discuter avec nous, comme avec n’importe quel autre pays, sur la base du respect mutuel et d’un équilibre des intérêts qui doit être établi. Le président Poutine l’a dit clairement dans son allocution, en soulignant que la Russie est toujours ouverte aux grands accords internationaux, s’ils servent nos intérêts. Mais nous répondrons durement à toute tentative de franchir la ligne rouge, que nous déterminerons nous-mêmes.

2

Dmitry Kiselev : Serait-il réaliste d’espérer qu’ils en prennent conscience et cessent d’agir comme un suzerain? L’espoir, c’est bien, mais la réalité est complètement différente.

Sergueï Lavrov : Je n’ai pas exprimé d’espoir. J’ai juste mentionné les conditions sur la base desquelles nous serons prêts à discuter.

2′

Dmitry Kiselev : Et s’ils refusent ?

Sergueï Lavrov : Ce sera leur choix. Cela signifie que nous vivrons dans les conditions d’une guerre froide, ou même pire, comme vous l’avez déjà mentionné. À mon avis, la tension était tendue pendant la Guerre froide et il y avait de nombreuses situations de conflit à haut risque, mais il y avait aussi un respect mutuel. Je crois que cela fait défaut aujourd’hui.

Il y a eu quelques notes schizophréniques dans les déclarations de certains responsables de Washington. La porte-parole de la Maison Blanche, Jen Psaki, a déclaré il y a peu que les sanctions contre la Russie seraient maintenues, qu’elles produisaient, dans l’ensemble, l’effet désiré et que leur objectif était de ne pas provoquer une « escalade » avec la Russie. Même moi, je suis perdu sur la façon dont je pourrais commenter ces propos. J’espère que tout le monde peut voir que les déclarations de ce type ne font pas honneur à ceux qui soutiennent et encouragent cette politique.

3

Dmitry Kiselev : J’ai eu l’occasion d’entendre une opinion – peut-être même une opinion courante, dans une certaine mesure, dans certains cercles – selon laquelle les diplomates font un mauvais travail, que nous sommes butés, que notre position est inflexible et non élastique, et que c’est la raison pour laquelle nos relations sont mauvaises.

Sergueï Lavrov : Faites-vous allusion aux cercles à l’intérieur de ce pays ?

3′

Dmitry Kiselev : Oui, à l’intérieur de ce pays.

Sergueï Lavrov : Oui, j’ai également lu ces choses. Heureusement, ce pays protège la liberté d’expression bien mieux que de nombreux pays occidentaux, y compris les États-Unis. Je lis les ressources en ligne et les journaux de l’opposition, et je pense que ces personnes ont peut-être le droit d’exprimer leur point de vue qui consiste en ce qui suit : « Si nous nous abstenions de nous disputer avec l’Occident, nous aurions du parmesan et beaucoup d’autres choses qui nous manquent sincèrement ; mais pour une raison quelconque, ils ont réduit les achats de nourriture en Occident [ils n’expliquent même pas que c’était une mesure réciproque], ils ont cessé d’acheter de la nourriture et se sont lancés dans des importations de substitution, ce qui a augmenté le prix de la nourriture. »

Vous savez, c’est un point de vue étroit et partial, entièrement axé sur le confort, sur le choix entre un téléviseur et un réfrigérateur. S’ils pensent qu’il est essentiel d’accepter les valeurs américaines, je voudrais leur rappeler ce que le président américain John Kennedy, le plus grand président américain à mes yeux, a dit un jour : « Ne pensez pas à ce que votre pays peut faire pour vous. Pensez à ce que vous pouvez faire pour votre pays ». Il s’agit là d’une distinction radicale par rapport aux opinions libérales d’aujourd’hui, où seuls le bien-être individuel et les perceptions individuelles comptent.

Les promoteurs de ces approches philosophiques, à mon sens, ne sont pas seulement inconscients de ce qu’est notre code génétique, mais tentent par tous les moyens de le miner. En effet, outre le désir de bien vivre, d’être bien nourri, d’être sûr que ses enfants, ses amis et ses parents se portent bien, le sentiment de fierté nationale a toujours joué un rôle tout aussi important dans ce que nous avons fait tout au long de nos mille ans d’histoire. Si quelqu’un pense que ces valeurs n’ont pas d’importance pour lui, comme il est [politiquement] correct de le dire maintenant, c’est son choix, mais je suis certain que l’écrasante majorité de notre peuple a une opinion différente.

4

Dmitry Kiselev : Comptez-vous sur une rencontre avec Antony Blinken ? Quand cette rencontre pourra-t-elle avoir lieu, et aura-t-elle lieu dans un avenir prévisible ?

Sergueï Lavrov : Lorsque nous nous sommes entretenus au téléphone, je l’ai félicité, conformément à l’étiquette diplomatique. Nous avons échangé quelques appréciations sur la situation [actuelle]. L’entretien était, je pense, bien intentionné, calme et pragmatique. Lorsque nos collègues américains auront fini de pourvoir leur Département d’État en personnel, nous serons prêts à reprendre les contacts – naturellement, étant entendu que nous nous engagerons dans la recherche d’arrangements mutuellement acceptables sur de nombreux problèmes, en commençant par le fonctionnement des missions diplomatiques et en terminant par la stabilité stratégique et bien d’autres choses. Les milieux d’affaires américains et russes sont soucieux d’élargir leur coopération, ce que la Chambre de commerce américano-russe nous a récemment indiqué. Nous avons conclu en déclarant qu’il y aura des événements multilatéraux conjoints, en marge desquels nous pourrons, au gré des opportunités, discuter. Mais aucun signal n’est venu des États-Unis jusqu’à présent. En ce qui concerne le calendrier des événements, la Russie prendra le relais de l’Islande à la présidence du Conseil de l’Arctique dans trois semaines. Une réunion ministérielle du Conseil de l’Arctique est prévue à Reykjavík les 20 et 21 mai. Si le secrétaire Blinken dirige la délégation américaine, je serai, bien entendu, prêt à m’entretenir avec lui, s’il est intéressé.  Étant donné que nous présiderons le Conseil de l’Arctique au cours des deux prochaines années, j’ai informé nos collègues islandais que je participerai à cette réunion ministérielle.

5

Dmitry Kiselev : Y a-t-il une certitude quant à savoir qui rejoindra définitivement la liste des États inamicaux ?

Sergueï Lavrov : Le gouvernement russe s’occupe de cette question sur les instructions du Président de la fédération de Russie Vladimir Poutine. Nous participons à ce travail, tout comme d’autres agences.  Je ne voudrais pas brûler les étapes maintenant.  Nous sommes réticents à l’idée d’être aveugles et de mettre sur cette liste n’importe quel pays qui aura dit « quelque chose de mal » sur la Russie. Notre décision se fondera, bien entendu, sur une analyse approfondie de la situation et sur la question de savoir si nous voyons des possibilités de dialoguer avec ce pays d’une manière différente. Si nous arrivons à la conclusion qu’il n’y a aucune chance pour que cela se produise, alors, je pense, la liste sera, bien sûr, périodiquement révisée et étendue. Mais ce n’est pas un document « mort ». Naturellement, il sera révisé en fonction de l’évolution de nos relations avec tel ou tel État.

5′

Dmitry Kiselev : Quand le public pourra-t-il lire cette liste ?

Sergueï Lavrov : Bientôt, je pense. Le gouvernement russe a des missions concrètes. Nous comprenons les critères qui nous guident dans ce travail. Je pense donc que l’attente ne sera plus très longue.

5 »

Dmitry Kiselev : Les États inamicaux seront-ils interdits d’embauche de main-d’œuvre locale ?

Sergueï Lavrov : Il y aura une interdiction d’embaucher toute personne physique, qu’elle soit russe ou étrangère.

5 »’

Dmitry Kiselev : Est-ce la seule mesure à l’égard des États inamicaux ou d’autres sont-elles prévues ?

Sergueï Lavrov : A ce stade, c’est l’objectif concret fixé dans le décret signé par le Président Vladimir Poutine.

6

Dmitry Kiselev : Le Donbass est un autre sujet. Les tensions n’ont cessé de s’y intensifier depuis début 2021, et il semble qu’elles se soient un peu apaisées depuis que le président américain Joe Biden a appelé le président de la Fédération de Russie Vladimir Poutine. Dans mon émission News of the Week, j’avais noté que les garanties militaires américaines à l’Ukraine s’étaient révélées un bluff. Néanmoins, les échanges de tirs continuent, et ils utilisent des armes de gros calibre interdites. Il semble que cette paix ne soit pas très différente de la guerre, et que l’équilibre soit très instable. Plus de 500 000 citoyens russes vivent aujourd’hui dans le Donbass. Y aura-t-il une guerre ?

Sergueï Lavrov : La guerre peut et doit être évitée, si cela dépend de nous et des combattants voués à l’autodéfense, dans la mesure où nous comprenons leurs principes. Je ne peux pas parler et faire des suppositions au nom du parti ukrainien et du président de l’Ukraine Vladimir Zelensky car, selon toutes les indications, son principal objectif est de rester au pouvoir. Il est prêt à payer n’importe quel prix, par exemple en se pliant aux exigences des néonazis et des ultra-radicaux qui continuent à qualifier de terroristes les combattants de l’autodéfense du Donbass. Nos collègues occidentaux devraient réévaluer les développements qui ont eu lieu depuis février 2014.  Aucun de ces districts [du Donbass, NdT] n’a attaqué le reste de l’Ukraine. Ils ont été qualifiés de terroristes, et une opération antiterroriste a été lancée contre eux, puis une autre opération impliquant des « forces conjointes ». Mais nous savons avec certitude qu’ils n’ont aucune envie de faire la guerre aux représentants du régime de Kiev.

J’ai dit et répété à nos collègues occidentaux, qui sont totalement partiaux dans leur évaluation des développements actuels et qui défendent inconditionnellement les actions de Kiev, que les journalistes et correspondants de guerre russes travaillant de l’autre côté de la ligne de démarcation montrent une image objective. Ils travaillent dans des tranchées, presque sans répit, et fournissent des reportages quotidiens. Ces reportages montrent les sentiments des personnes vivant dans ces territoires coupés du reste de l’Ukraine par un blocus économique, où des enfants et des civils sont régulièrement tués, et où les infrastructures civiles, les écoles et les jardins d’enfants sont détruits. J’ai demandé à nos collègues occidentaux pourquoi ils n’encouragent pas leurs médias à organiser le même travail du côté gauche de la ligne de démarcation, afin d’évaluer l’ampleur des dégâts et de voir quelles infrastructures ont été les plus touchées.

En ce qui concerne les développements récents, lorsque nous avons annoncé ouvertement des exercices militaires dans les districts militaires du Sud et de l’Ouest – nous ne l’avons pas caché -, vous vous souvenez des cris sur la prétendue accumulation de troupes russes à la frontière avec l’Ukraine. Il suffit de regarder les termes utilisés : nous parlons d’exercices dans les districts militaires du Sud et de l’Ouest, tandis qu’ils disent que la Russie amasse des troupes à la frontière ukrainienne. Et lorsque les exercices ont pris fin et que nous avons fait l’annonce correspondante, l’Occident a prétendu, de façon malveillante, que la Russie avait fait marche arrière, s’était retirée. C’est un exemple de vœu pieux.

Cela rappelle la situation du G7 : chaque fois qu’ils se réunissent, ils annoncent que la Russie ne sera pas invitée au sein du groupe. Nous avons déclaré à de nombreuses reprises que nous ne le réintégrerons jamais, qu’il n’y aura pas de G8, et que cela appartient au passé. Cependant, les affirmations qui perdurent à ce sujet, ainsi que celles selon lesquelles la Russie aurait « reculé » et ordonné à ses troupes de « retourner dans leurs casernes » montrent, bien sûr, qu’en l’occurrence l’Occident veut avant tout profiter de cette situation pour prouver qu’il a le dernier mot et qu’il garde la place dominante dans les relations internationales modernes. C’est regrettable.

Le président Poutine et la chancelière allemande Angela Merkel ont abordé la question d’un règlement en Ukraine. L’autre jour, le président Poutine en a parlé avec le président français Emmanuel Macron. La question a également été soulevée lors d’une récente conversation avec le président américain Joe Biden. La situation est claire, à mon avis. Les parrains du président ukrainien Vladimir Zelensky et son équipe refusent de l’obliger à respecter les accords de Minsk, même s’ils sont conscients de l’inutilité d’essayer d’utiliser la force militaire ; ils ont entendu les signaux envoyés par Donetsk et Lougansk sur leur volonté de défendre leurs terres, leurs maisons et leurs habitants, qui refusent de vivre selon les lois imposées par des néonazis.

Le président Poutine a dit clairement que nous n’abandonnerons jamais la population du Donbass, qui se dresse contre le régime ouvertement néonazi radical. Le président Zelensky ne cesse de répéter dans ses interviews qu’il n’y a aucun problème avec la langue russe ou l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou, et qu’il est prêt à discuter de tous ces sujets avec le président Poutine. Il est peut-être dommage qu’une personne que j’ai toujours considérée comme intelligente affirme que la langue russe et l’Église orthodoxe ukrainienne ne posent aucun problème en Ukraine. Je ne doute pas qu’il soit parfaitement au courant de la situation. Peut-être que rien du tout ne lui est rapporté, mais dans ce cas, il vit dans un monde de rêve. Mais l’Occident a clairement envoyé ses signaux à Zelensky.

Comme vous l’avez mentionné, il serait insensé de fonder des espoirs sur l’aide militaire américaine. Cela a toujours été clair pour tout le monde. Si quelqu’un entretenait des illusions à ce propos, il n’aurait rien à faire dans un gouvernement quelconque, y compris celui de M. Zelensky. Malheureusement, l’Occident continue d’essayer de nous convaincre que les accords de Minsk doivent être révisés et que l’ordre des actions qui y sont prévues doit être modifié. Zelensky dit qu’il aime bien les accords, mais seulement s’ils vont dans l’autre sens, c’est-à-dire s’il prenait d’abord le contrôle total de ces territoires, y compris la frontière avec la Russie, et que seulement ensuite, il s’occuperait des élections, de l’amnistie et d’un statut spécial pour ces territoires. Il est clair que s’il faisait cela, s’il était autorisé à le faire, il y aurait un massacre. L’Occident ne peut pas ou ne veut pas forcer Zelensky à se conformer aux accords de Minsk en respectant strictement l’agenda établi dans ceux-ci, qui ne permet aucune double interprétation et a été formulé sans ambiguïté de la première à la dernière étape. Le contrôle de la frontière est la toute dernière étape, après que ces territoires auront reçu un statut spécial, qui doit être scellé dans la Constitution ukrainienne, après que des élections libres y auront été organisées et que leurs résultats auront été reconnus comme tels par l’OSCE.

Bien sûr, il faut aussi une amnistie totale. Pas de la manière envisagée par le gouvernement Porochenko ou le régime actuel, qui ne veulent approuver une amnistie que sur une base individuelle pour ceux dont il est prouvé qu’ils n’ont commis aucun crime. Il s’agit là d’une nouvelle erreur d’interprétation. Les accords de Minsk stipulent une amnistie pour ceux qui ont pris part aux combats des deux côtés, sans aucun processus de justice transitionnelle, ce dont nos collègues occidentaux commencent maintenant à discuter.

Je crois que la plus grande part de responsabilité revient à l’Occident, car seul l’Occident peut obliger le président Zelensky à respecter les engagements que son prédécesseur a signés et qu’il a lui-même signés à Paris en décembre 2019, lorsque lui, les présidents russe et français et le chancelier allemand ont réaffirmé l’absence d’alternative au strict respect des accords de Minsk, et qu’il s’est engagé à modifier la législation et la Constitution ukrainienne pour formaliser de manière permanente le statut spécial du Donbass.

7

Dmitry Kiselev : Beaucoup de gens se demandent pourquoi la Russie ne reconnaît pas le Donbass. Elle a reconnu l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud. Il y a un « lobby » interne en Russie, même parmi mes collègues journalistes, qui demande que nous reconnaissions le Donbass – la République populaire de Donetsk et la République populaire de Lougansk. Pourquoi échouons-nous dans ce domaine ?

Sergueï Lavrov : Vous avez raison de dire qu’il y a une analogie avec l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud. Mais il y a une seule exception : aucun accord similaire au paquet de mesures de Minsk n’a été signé dans ces pays, lors de l’agression de Saakashvili contre Tskhinval et des positions des casques bleus, y compris les casques bleus russes. Le document Medvedev-Sarkozy y a été débattu, et il impliquait un certain nombre de mesures. Mais il n’a pas été signé par la Géorgie. Le président français Nicolas Sarkozy, après avoir conclu un accord avec nous à Moscou, a pris un avion pour Tbilissi afin de s’assurer du soutien de Saakashvili au document. Saakashvili l’a signé, mais il en a supprimé toutes les dispositions-clés.  M. Sarkozy a tenté de présenter cela comme un compromis, mais tout le monde avait compris. Il y avait un préambule disant que la Fédération de Russie et la République française, désireuses de normaliser la situation dans le Caucase du Sud, proposent à la Géorgie, à l’Abkhazie et à l’Ossétie du Sud ce qui suit : un cessez-le-feu. Saakashvili raye l’intitulé, ne laissant que le premier point et les suivants. Depuis lors, l’Occident exige que nous respections ces accords. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.

Dans le cas du Donbass, la situation était différente. Les négociations de Minsk, qui ont duré 17 heures et auxquelles ont participé les dirigeants du format Normandie (le président français François Hollande, la chancelière allemande Angela Merkel, le président ukrainien Petr Porochenko et le président russe Vladimir Poutine), ont abouti à un résultat qui a été approuvé, deux jours plus tard, par le Conseil de sécurité des Nations unies sans aucun amendement ni aucun doute quant à sa mise en œuvre.

Aujourd’hui, la vérité morale et juridique internationale est de notre côté et du côté des milices d’autodéfense du Donbass.  Je pense que nous ne devons pas laisser M. Zelensky et toute son équipe « s’en sortir », si tortueux soient-ils. La déclaration de M. Zelensky est un spécimen (faite alors qu’il avait pratiquement abandonné tout espoir de réviser les accords de Minsk) selon lequel ils ne sont pas bons, bien que nécessaires, car le sauvetage des accords de Minsk garantit que les sanctions contre Moscou seront également préservées. Nous avons demandé à l’Occident ce qu’il en pensait. Ils se contentent de regarder ailleurs, l’air honteux, et ne disent rien.  Je pense que c’est une honte et un déshonneur, lorsqu’un document juridique international est tourné en dérision de cette manière.  L’Occident, qui a co-écrit ce document et l’a soutenu au Conseil de sécurité de l’ONU, fait preuve d’une impuissance absolue.

8

Dmitry Kiselev : Le président de l’Ukraine Vladimir Zelensky ne parvient pas à joindre le président de la Russie Vladimir Poutine, qui ne décroche pas le combiné. Votre homologue ukrainien, Dmitry Kuleba, n’arrive pas à vous joindre. Qu’est-ce que cela signifie ? Pourquoi cela ?

Sergueï Lavrov : Cela signifie qu’ils cherchent à réviser les accords de Minsk et à représenter la Russie comme une partie prenante du conflit, même dans le domaine de leurs activités.

Les demandes qui nous sont parvenues jusqu’à récemment, tant de la part de mon homologue Kuleba que du président Zelensky, portaient sur le thème de la colonisation du Donbass. Nous avons répondu que ce [sujet] devait être discuté non pas avec nous, mais avec Donetsk et Lougansk, comme convenu dans le cadre des accords de Minsk.   Ces accords stipulent noir sur blanc que les étapes-clés du règlement doivent faire l’objet de consultations et d’une coordination avec Donetsk et Lougansk. Lorsqu’ils disent qu’une « situation désagréable se profile » à la frontière et qu’ils veulent parler au ministre Sergueï Lavrov et au président Vladimir Poutine, ils font fausse route. Lors de sa récente rencontre avec le président du Belarus, Alexandre Loukachenko, au Kremlin, le président Poutine a clairement indiqué que s’ils voulaient parler de ce sujet, la façon de s’adresser à nous devait être différente.  Si nos collègues, y compris le président Zelensky, veulent discuter de la manière de normaliser les relations bilatérales, ils sont les bienvenus. Nous sommes toujours prêts à en parler.

8′

Dmitry Kiselev : Il n’y a pas de réponse ou d’acceptation jusqu’à présent, n’est-ce pas ?

Sergueï Lavrov : J’ai entendu dire que M. Zelensky a demandé au chef de son bureau, Andrey Yermak, de s’entendre sur les délais. Le lieu n’a pas d’importance, car chaque jour de retard signifie de nouveaux décès.

Au passage, prenons le fait que des gens meurent et ce qui se passe sur la ligne de contact. Au cours des deux dernières semaines, Kiev a insisté de manière assez agressive sur la nécessité de réaffirmer le cessez-le-feu. Tous ses parrains occidentaux nous ont également exhortés à influencer le Donbass pour que le cessez-le-feu prenne réellement effet. Lors d’un entretien téléphonique avec le président Emmanuel Macron et la chancelière Angela Merkel la semaine dernière, le président Poutine leur a rappelé les faits. Et les faits sont les suivants : En juillet 2020, le Groupe de contact a conclu ce qui était peut-être l’accord de cessez-le-feu le plus sérieux et le plus efficace, car il contenait un mécanisme de vérification.  Il impliquait une séquence d’actions, principalement l’engagement de chaque partie à ne pas riposter immédiatement sur place, mais à signaler la violation au commandement supérieur et à attendre son ordre sur la manière d’agir, à savoir, soit répondre en nature, soit négocier un arrangement dans le cadre des mécanismes créés pour la liaison de commandant à commandant sur le terrain.   Cet accord a été traduit en ordres militaires émis par la DPR et la LPR. Ces ordres ont été publiés. Kiev s’est engagé à faire de même, mais n’en a rien fait. Au lieu de cela, elle a recommencé à jouer sur les mots. Au lieu de s’acquitter de l’obligation de signaler chaque bombardement au commandement supérieur et d’obtenir des ordres de sa part, elle a commencé à remplacer cet arrangement clair et net par des formules confuses, bien que Donetsk et Lougansk les aient blâmés pour cela lors de toutes les réunions ultérieures, et que les représentants russes au sein du Groupe de contact lui aient également répété les règles à plusieurs reprises. La même chose s’est produite pour le format Normandie.

C’est ce que le chef de cabinet adjoint du Bureau exécutif présidentiel russe, Dmitry Kozak, a fait pendant tous ces mois dans ses contacts avec ses collègues français et allemands. Le chef du bureau du président Zelensky, Andrey Yermak, représentait l’Ukraine. J’ai lu les transcriptions de leurs entretiens. C’était comme parler à un mur. Ils étaient à contre-courant : les dirigeants ukrainiens avaient manifestement décidé qu’il était nécessaire de revenir sur l’histoire du cessez-le-feu. C’était honteux et inconvenant.

C’était un grand plaisir de regarder la série Serviteur du peuple [série comico-politique ukrainienne, avec l’actuel président ukrainien dans le rôle principal, NdT], alors que personne ne se doutait que son personnage principal suivrait cette voie dans la vie réelle. Mais il a pris le mauvais chemin. Si M. Zelensky regardait à nouveau la série aujourd’hui et essayait de comprendre les convictions de la personne qu’il a si bien incarnée à l’écran, et comparait ensuite ces convictions avec ce qu’il fait maintenant, il réaliserait peut-être à quel point la transformation est totale.  Je ne sais pas quand il était lui-même et quand il a subi une métamorphose. Mais le contraste est frappant.

9

Dmitry Kiselev : Un autre sujet est la République tchèque. Que s’est-il passé ? Comment devons-nous le comprendre ?

Sergueï Lavrov : Je ne peux pas spéculer sur ce sujet parce qu’intellectuellement, je ne comprends pas ce qu’ils voulaient. On peut voir cela comme une série télévisée pas très élégante.

Cette histoire est pleine d’éléments schizophréniques. Le président tchèque Milos Zeman dit qu’il faut l’analyser, sans nier la possibilité d’actes subversifs d’agents étrangers, mais en suggérant de prendre en compte l’histoire racontée par les dirigeants tchèques, y compris le Premier ministre en exercice Andrej Babis (alors ministre des Finances, en 2014), selon laquelle elle est le résultat d’une négligence des propriétaires du dépôt. Le président Zeman a seulement suggéré d’examiner cette affaire, qui n’a jamais été réfutée au cours de ces sept années. Il est maintenant accusé de haute trahison. Le président du Sénat, Milos Vystrcil, a déclaré qu’en affirmant la nécessité d’examiner toutes les pistes, le président Zeman avait divulgué un secret d’État. N’est-ce pas de la schizophrénie ? Un cas pur, je pense.

Une enquête doit être menée sur ce qui était stocké dans le dépôt. Les médias allemands ont dit qu’ils gardaient des mines antipersonnel interdites par la convention signée, entre autres, par la République tchèque et la Bulgarie. Beaucoup de questions demeurent.

9′

Dmitry Kiselev : En effet, comment se peut-il qu’un certain citoyen bulgare fournissant des mines antipersonnel (selon toute apparence, elles ont été trouvées là), ait contrôlé un dépôt en République tchèque qui n’était pas alors sous le contrôle du gouvernement ?

Sergueï Lavrov : Il se trouve que oui.

9 »

Dmitry Kiselev : Peut-être les Tchèques feraient-ils mieux de commencer par chez eux ?

Sergueï Lavrov : Probablement. Ou suivre l’exemple de l’Ukraine où un trop grand nombre de personnes armées, d’armes et de munitions sont contrôlées non pas par les forces armées ukrainiennes, mais par des « bataillons volontaires ». C’est une tendance où des États prouvent leur incapacité à assurer, si vous voulez, leur monopole sur l’usage de la force militaire.

9 »’

Dmitry Kiselev : L’Ukraine est une chose, mais la République tchèque est membre de l’UE. Elle est liée par d’autres engagements internationaux que ceux de l’Ukraine et se présente différemment.

Sergueï Lavrov : Avant tout, en plus des conventions susmentionnées (la Convention d’Ottawa sur l’interdiction des mines antipersonnel et le Traité sur le commerce des armes, dont ils sont tous signataires), l’UE a ses propres règles assez strictes, qui n’encouragent pas, mais interdisent plutôt toute action telle que des fournitures et des envois de forces dans les régions où il y a des conflits.

10

Dmitry Kiselev : Que pensez-vous des dénommés « dossiers britanniques » ? Cela ressemble à une campagne d’information orchestrée contre la Russie.

Sergueï Lavrov : Comme avant, les Britanniques continuent de jouer un rôle très actif, sérieux et subversif dans les relations entre la Russie et l’Europe. La Grande-Bretagne s’est retirée de l’UE, mais elle n’y a pas ralenti ses activités. Au contraire, elle a essayé d’exercer une influence maximale sur les positions des pays de l’UE vis-à-vis de Moscou. Ce n’est pas du tout surprenant.

Il n’est même pas nécessaire de remonter très loin dans l’histoire. En 2006, Alexandre Litvinenko avait été empoisonné au polonium. L’enquête a commencé d’une certaine manière, puis le processus a été classé secret parce qu’il était nécessaire d’analyser les données des services de renseignement. Et puis ils ont annoncé le verdict, mais les données impliquées dans l’affaire n’ont jamais été rendues publiques. Comme Arnold Schwarzenegger avait l’habitude de le dire, « Faites-moi confiance ». Je préfère me ranger du côté de Ronald Reagan, qui disait « Faites confiance, mais vérifiez ». Mais ils ne nous permettent pas de vérifier ; ils exigent seulement que nous leur fassions confiance.

En 2014, le Boeing malaisien a été abattu. Ils ont formé une équipe comprenant un groupe restreint de quatre pays – les Pays-Bas, la Belgique, l’Australie et l’Ukraine. Ils n’ont même pas invité la Malaisie, le pays qui a perdu l’avion. Ces quatre pays ont convenu, comme cela s’est avéré depuis, que toute information ne serait révélée que sur la base d’un consensus. L’Ukraine, où la catastrophe a eu lieu, a obtenu un droit de veto, tandis que la Malaisie n’a été invitée à rejoindre le groupe que six mois plus tard. Les boîtes noires, que les forces d’autodéfense ont fournies à la Malaisie, ont été analysées à Londres. Je ne me souviens pas que ces informations aient jamais été rendues publiques.

En 2018, il y a eu les Skripal et le « hautement probable ». Personne ne sait à ce jour comment les Skripal ont survécu à l’empoisonnement présumé, pourquoi le policier qui travaillait sur le cas n’a présenté aucun symptôme d’empoisonnement, et pourquoi la femme concernée est morte alors que son partenaire n’est pas tombé malade. Les questions sont très nombreuses.

En 2020, nous avons eu le cas d’Alexey Navalny. Il a pris un vol de Tomsk à Moscou, mais l’avion a atterri à Omsk. Personne à bord de l’avion, ou à l’hôpital d’Omsk, n’est tombé malade. Une bouteille d’eau [de sa chambre d’hôtel] a été emportée par Maria Pevchikh en Allemagne, dans l’avion qui transportait Navalny – personne ne sait rien. Les médecins de l’hôpital de la Charité n’ont pas trouvé de traces de poison, mais la Bundeswehr en a trouvé. La ministre allemande de la Défense, Annegret Kramp-Karrenbauer, a exigé de la transparence au sujet de nos récents exercices militaires dans les régions du sud et de l’ouest de la Russie. Mais nous avions annoncé ces exercices à l’avance, alors que la Bundeswehr, dont les experts auraient trouvé des traces de l’empoisonnement de Navalny, nous cache des informations. Notre demande de communication des résultats des tests et des biomatériaux a été rejetée.

Ensuite, il y a eu une longue histoire impliquant l’OIAC. Elle aurait participé à une collecte d’échantillons sur Navalny. Selon des informations remarquables en provenance de Berlin, des experts allemands étaient présents lors de la collecte des échantillons, mais les experts de l’OIAC ne sont pas du tout mentionnés. Nous essayons de démêler ces informations. Personne ne veut expliquer quoi que ce soit. L’Allemagne nous renvoie vers l’OIAC, qui dit que la demande vient de l’Allemagne, et que nous devrions donc leur demander. C’est une conspiration du silence. Nous avons vu cela se produire dans des films policiers sur des groupes de bandits opérant dans tout le pays après la guerre. C’est regrettable.

Pour revenir à la Grande-Bretagne, nous pouvons constater que Londres poursuit sa politique anti-russe. Le chef des services secrets britanniques (MI6), Richard Moore, a déclaré il y a quelques jours que la Russie est « une puissance en déclin » dont le « comportement imprudent » présumé doit être contrôlé. Il s’agit d’une arrogance inhérente et de la conviction selon laquelle ils continuent à diriger le monde. Ils nous envoient des « signaux » et proposent d’établir des liens. En d’autres termes, ils ne sont pas contre le fait de communiquer avec nous, mais ils essaient de décourager les autres de faire de même. Il pourrait s’agir d’une aspiration à un monopole des contacts et d’un désir de prouver qu’ils sont supérieurs aux autres.

11

Dmitry Kiselev : En parlant de déclin, la Grande-Bretagne est un parfait exemple d’empire en déclin « sur lequel le soleil ne se couche jamais », une petite île de la mer du Nord aux perspectives assombries. Pour revenir à la République tchèque, les opinions au sein du pays sur les derniers développements sont totalement incohérentes. Il n’y a pas de consensus, et rien n’a encore été prouvé, mais des diplomates ont été expulsés. Il y a déjà eu un résultat.

Sergueï Lavrov : Ils affirment que ce n’est pas la raison pour laquelle nos diplomates ont été expulsés.  Deux déclarations ont été faites le même jour. Elles semblaient être liées entre elles. Prague essaie maintenant de prouver qu’il n’y a aucun lien entre elles. Ils ont annoncé que les explosions avaient été organisées par Petrov et Boshirov, les suspects russes omniprésents. [*] C’est comme les rendre responsables du naufrage du Titanic ! Le même jour, il a été annoncé que 18 diplomates devraient quitter le pays. La majorité des gens ont accepté cela comme une « punition » pour les explosions de 2014. Après cela, les autorités tchèques ont déclaré qu’elles allaient retrouver Petrov et Boshirov et émettre un mandat d’arrêt à leur encontre. Quant aux 18 diplomates, ils les ont accusés d’être des espions. Ils les auraient expulsés parce qu’ils se sont avérés des agents de renseignement. Aucune preuve que l’un de ces 18 diplomates soit coupable d’activités illégales n’a été apportée. Il n’est pas surprenant que l’ancien président tchèque Vaclav Klaus ait déclaré que les autorités du pays ressemblaient à un caniche qui japperait devant un énorme chien, dans l’espoir que les grands (les États-Unis et la Grande-Bretagne) viennent à sa rescousse. Vous souvenez-vous de votre enfance, quand des brutes locales attendaient le soir pour exiger de l’argent d’un petit garçon, et s’il refusait, ils appelaient les « grands » ? La logique en est très similaire. C’est regrettable.

Nous n’avons jamais comploté contre nos collègues tchèques. Pourquoi aurions-nous eu besoin de faire sauter cet entrepôt ? Certaines personnes disent que les Russes étaient furieux que les Bulgares prévoient d’envoyer des munitions en Ukraine. C’est une vision complètement schizophrène de la situation. C’est impossible à imaginer. Mais la machine a été mise en route. J’espère que nos collègues tchèques retrouveront la raison un jour, et qu’ils comprendront ce qu’ils ont fait. Si la raison prévaut, nous serons prêts à reconstruire progressivement les conditions d’un fonctionnement normal de nos missions diplomatiques.  Dans le cas contraire, nous nous débrouillerons. Nous savons comment nous allons travailler. Nous n’avons pas besoin de nous mettre dans les bonnes grâces de qui que ce soit.

11′

Dmitry Kiselev : Travailler sur quoi ?

Sergueï Lavrov : Nous savons comment nous allons travailler en République tchèque et dans d’autres pays. Des attaques ciblées sont menées contre la Russie dans les Pays baltes, en Pologne et, récemment, en Roumanie. Bucarest a toutefois ajouté que sa décision n’était en rien liée à la position de l’UE. C’est une surprise. Ils ont juste décidé de renvoyer ce diplomate russe chez lui. Pourquoi ? Ils ne l’ont pas expliqué.

12

Dmitry Kiselev : Il est remarquable que l’Allemagne n’ait pas soutenu la République tchèque.

Sergueï Lavrov : J’ai lu la déclaration pertinente du ministre allemand des Affaires étrangères, Heiko Maas. Il a parlé comme un homme politique responsable. Le ministère allemand des Affaires étrangères n’adopte pas toujours une position aussi équilibrée et astucieuse. Nombre de ses autres déclarations ont soutenu des injustices sans discernement, par exemple lorsque l’Ukraine a adopté des sanctions contre le parti politique d’opposition Platform – For Life, son leader Viktor Medvedchuk et plusieurs de ses associés, tous citoyens ukrainiens.  Le ministère allemand des affaires étrangères avait exprimé son approbation, affirmant que cela était parfaitement conforme aux principes de l’OSCE. C’est absurde.

Mais ce que Heiko Maas a dit l’autre jour est une déclaration politique responsable. Il n’a pas aplani les différences, mais il a souligné l’importance de maintenir le dialogue et de rechercher des accords, puisque nous sommes voisins.

13

Dmitry Kiselev : Récemment en Chine, vous avez dit que nous devions chercher des alternatives au système de paiement international SWIFT, et que la Russie s’y préparait. Y a-t-il un calendrier précis, et à quel stade des préparatifs en sommes-nous ?

Sergueï Lavrov : Beaucoup ont déjà parlé de cela. Cela se produit parce que, ces dernières années, l’Occident a cherché de nouveaux moyens de porter atteinte aux intérêts légitimes de la Russie. Aujourd’hui, ils évoquent ouvertement la possibilité de déconnecter notre pays du système SWIFT. Les politiciens responsables doivent réfléchir à des moyens de garantir la sécurité.

Outre ces déclarations, les États-Unis abusent de plus en plus du rôle du dollar dans le système monétaire international, utilisant la dépendance de certains pays vis-à-vis des règlements en dollars pour limiter leurs possibilités de concurrence – la Chine et d’autres États qu’ils n’apprécient pas. La Chine, la Russie et la Turquie cherchent maintenant des possibilités de réduire leur dépendance au dollar en passant à des monnaies alternatives ou, mieux encore, en effectuant des règlements dans leurs monnaies nationales. Les organismes responsables, y compris dans notre pays, réfléchissent à la manière de prévenir les dommages à l’économie et au système financier si certaines têtes brûlées nous déconnectent effectivement de SWIFT. La Russie a lancé un système national de cartes de paiement il y a quelques années ; les cartes MIR sont aujourd’hui utilisées en Russie. Le système développe déjà des liens avec ses homologues étrangers, puisque des cartes similaires sont émises en Chine et au Japon. Elle établit également des liens avec la carte de paiement Maestro, qui est acceptée au niveau international.

En ce qui concerne plus particulièrement le système SWIFT, la Banque centrale de Russie a récemment introduit et continué à développer un système de transfert de messages financiers. Il est assez populaire. Je pense que nous devons le soutenir et le renforcer de toutes les manières possibles, afin de ne dépendre de personne. Permettez-moi de souligner que nous ne cherchons pas à nous isoler. Nous voulons faire partie de la communauté internationale. Faire partie d’une communauté où la justice et la démocratie fonctionnent. Nous avons discuté des problèmes de la démocratie avec l’Occident. Mais dès qu’on leur demande de parvenir à un accord, de déclarer que la démocratie doit aussi triompher dans les relations internationales, ils perdent tout enthousiasme. Ils sont pleins de leçons sur les processus démocratiques internes, mais lorsqu’il s’agit de l’arène internationale, nous voyons des sourcils froncés. Ici, il y a prétendument des « pratiques » établies que « la Russie et la Chine essaient de mettre en œuvre ». Mais en réalité, Moscou et Pékin veulent uniquement préserver les principes de la Charte des Nations unies, selon lesquels tout le monde est égal et doit chercher des accords.

Il faut avoir un filet de sécurité en termes de systèmes de paiement et de transfert de messages financiers. Nous en avons un. J’espère qu’il se renforcera et qu’il pourra fournir une garantie si soudain, contrairement à notre désir de coopérer avec tout le monde, l’Occident discrimine la Russie en abusant de sa position actuelle dans les systèmes économiques et monétaires internationaux. Dans ce contexte, nous ne pouvons vraiment pas nous permettre de dépendre de qui que ce soit.

14

Dmitry Kiselev : Le système de la Banque centrale pour le transfert de messages financiers est donc une alternative naissante à SWIFT ?

Sergueï Lavrov : Je ne suis pas un expert. Je ne sais pas à quel point il est fiable et efficace pour apporter une garantie complète. Mais le travail de base est déjà là. Je suis convaincu que le gouvernement et la Banque centrale doivent tout faire pour le rendre fiable, et nous garantir une indépendance totale et une protection contre d’autres dommages qui pourraient nous être infligés.

15

Dmitry Kiselev : Lors d’une conversation avec votre homologue chinois Wang Yi, vous avez proposé une initiative visant à créer une coalition de pays touchés par des sanctions illégales. Dans quelle mesure ce projet a-t-il progressé ? Quels pays pourraient s’y joindre?

Sergueï Lavrov : Je ne le dirais pas cela comme ça. Nous travaillons depuis longtemps à l’ONU pour mettre fin à la pratique des sanctions unilatérales illégitimes telles que les embargos, les blocus et autres restrictions. Nous travaillons depuis plusieurs décennies à la levée de l’embargo que les États-Unis ont décrété contre Cuba. Cette résolution est soutenue chaque année par plus de 190 voix, seuls les États-Unis et une petite nation insulaire votant contre.

Cependant, depuis que cette pratique de restrictions unilatérales a commencé à être largement utilisée (entamée par Barack Obama, étendue par Donald Trump, et appliquée à ce jour), un grand groupe de pays a voté à l’ONU pour créer un poste de Rapporteur spécial sur l’impact négatif des mesures coercitives unilatérales sur les droits de l’homme, et leur impact sur la population civile et la situation socio-économique d’un pays particulier.

La rapporteuse spéciale Alena Douhan est une citoyenne du Belarus. Cette institution, créée par l’Assemblée générale des Nations unies, travaille et diffuse des rapports. Je pense que c’est une initiative très utile. Une autre action spécifique est en train de se développer à New York dans le même but, comme vous l’avez mentionné, pour contrer les mesures unilatérales illégales. Il s’agit d’un groupe de soutien à la Charte des Nations unies. Rien de révolutionnaire – il s’agit simplement d’une réponse à nos collègues occidentaux, qui forment des coalitions clairement non-universelles.

Le président américain Joe Biden a émis l’idée d’organiser un Sommet pour la démocratie. Naturellement, les Américains recruteront les participants et jugeront qui est digne d’être appelé une démocratie et qui ne l’est pas.

Par ailleurs, ces dernières années, nos collègues français et allemands ont lancé des appels pour garantir la liberté des médias par le biais de l’Alliance pour le multilatéralisme, un groupe qu’ils ont créé en dehors du cadre des institutions universelles. Ils ont rallié plus de trente États sous sa bannière alors qu’il existe l’UNESCO, où le même sujet est discuté par tous les pays.

Ou encore, il y a eu un appel en faveur du droit international humanitaire. Le droit est universel. C’est la responsabilité des organes de l’ONU. Mais là encore, ils ont recruté une cinquantaine d’États.

Les appels de ce type n’ont rien à voir avec les organes universels, mais ils couvrent l’agenda qui est discuté à un niveau universel. Ils placent cet agenda dans un cadre où ils sont plus à l’aise pour négocier avec ceux qui leur obéissent, et ensuite ils le présentent comme la vérité ultime.

Ce mouvement contre les actions unilatérales illégitimes porte sur beaucoup plus que les seules sanctions.

16

Dmitry Kiselev : Ce mouvement peut-il être formalisé par des adhésions ?

Sergueï Lavrov : L’adhésion se fait à l’ONU. C’est la différence : nous ne créons rien contre qui que ce soit. Dans la région Asie-Pacifique, nous souhaitons que tout reste en l’état. L’ASEAN a ses partenaires, tandis que n’importe qui d’autre peut participer aux discussions sur la sécurité. La logique de l’Occident va à l’encontre de cela. Ils mettent en œuvre leur Stratégie indo-pacifique dans le but déclaré de contenir la Chine et d’isoler la Russie.

Il en va de même à l’ONU. Ils créent divers partenariats sur des sujets qui doivent être discutés dans le cadre de l’agenda général de l’ONU. Nous insistons sur le fait que chacun doit remplir ses obligations au titre de la Charte des Nations unies, et non disperser l’agenda mondial dans des compartiments séparés, pour le présenter ensuite comme l’opinion de la communauté internationale.

17

Dmitry Kiselev : Une mise à jour récente : les Américains ont confirmé qu’ils avaient fait pression pour empêcher le Brésil d’acheter le vaccin russe Spoutnik V. Le Brésil l’a effectivement refusé, alors que la situation du coronavirus dans ce pays est tout simplement épouvantable. Quel est votre bilan ?

Sergueï Lavrov : Cela ne me surprend pas. Les Américains ne se gênent même pas pour faire ce genre de choses, ils ne le cachent pas.

Lorsque l’ancien secrétaire d’État américain Mike Pompeo s’est rendu en Afrique, il a ouvertement et publiquement appelé ses collègues, lors d’une conférence de presse, à cesser tout commerce avec la Russie et la Chine parce que ces pays poursuivraient des « objectifs égoïstes ». Parce que les États-Unis commercent avec les États africains pour le seul bénéfice de leurs peuples, bien sûr.

Quant à la question des vaccins, un mouvement de protestation s’est déclenché au Brésil contre cette décision. Si les Américains ont reconnu être à l’origine de cette décision, cela signifie qu’ils sont fidèles à leur logique et croient que tout est possible et permis, et qu’ils peuvent désormais dicter ouvertement leur volonté.

Il n’y a pas si longtemps, le président français Emmanuel Macron mettait en garde contre un nouveau type de guerre mondiale et affirmait que la Russie et la Chine utilisaient les vaccins comme arme et moyen de propagande. Cette rhétorique est en train de s’estomper. L’Allemagne, notamment la chancelière Angela Merkel, évoque déjà sérieusement la possibilité d’utiliser le vaccin russe.

Nous n’allons forcer personne. Je pense que la vie elle-même mettra les choses au clair. Vladimir Vysotsky a dit : « J’essaie toujours de trouver le bon côté des gens. Ils montreront leurs mauvais côtés par eux-mêmes. »

18

Dmitry Kiselev : Il y a un an, dans une interview accordée à notre agence, en pleine pandémie, vous avez déclaré que le football vous manquait. Avez-vous repris le sport ?

Sergueï Lavrov : En fait, oui. Cela m’a manqué de jouer pendant quelques semaines. Nous avons fait une pause et sommes restés discrets. Mais plus tard, lorsque nous avons compris quelles précautions nous pouvions prendre, les matchs ont repris. Nous jouons tous les dimanches.

Traduction Corinne Autey-Roussel

 

 

[*] Note de la traduction : Les deux espions « Boshirov et Petrov », chacun s’en souvient, sont censés avoir empoisonné les Skripal. Voir à ce sujet nos articles sur cette affaire digne d’un mauvais James Bond, à commencer par celui-ci, qui introduit les suspects « Boshirov » et « Petrov ».

 

 

SITE OFFICIEL https://www.mid.ru/en/foreign_policy/news/-/asset_publisher/cKNonkJE02Bw/content/id/4715136

 

http://www.entelekheia.fr/2021/05/01/guerre-froide-usa-russie-redux-la-parole-est-a-lavrov/?fbclid=IwAR3mPavwtErdyMC9rRfn17pDy2Wg0hF_THf1wk551-Yr6TKxEQYleVRlMLw