3533 – Interview d’Alexandre Loukachevitch, Représentant permanent de la Fédération de Russie auprès de l’OSCE, au quotidien Rossiïskaïa gazeta, parue le 29 octobre 2019

RUSSIE Alexandre Loukachevitch a64 Alexandre Loukachevitch
Question: Monsieur Loukachevitch, commençons par une question pas très confortable. Il est parfois difficile d’expliquer aux gens le rôle et la signification des institutions telles que l’OSCE. « Ils sont venus, ont parlé, adopté une résolution, résultat: zéro », voilà ce qu’ils pensent. Il y a une part de vérité dans cela. Ne trouvez-vous pas qu’il existe trop de structures internationales qui n’affectent en rien la vie réelle? Tout en dépensant des sommes colossales pour leur entretien.

Réponse: Dans l’ensemble, la diplomatie multilatérale augmente la prévisibilité des relations internationales. Dans le monde contemporain, il est difficile de régler les problèmes uniquement dans un format bilatéral entre les États. Les organisations internationales remplissent un rôle important de communication interétatique, de dialogue et de concertation des positions sur les thèmes régionaux et mondiaux complexes. Que nous le voulions ou non, la majorité absolue des problèmes du monde actuel est de nature transfrontalière. Un pays seul, ou même un groupe de pays, est incapable de le régler par ses propres moyens. Des efforts collectifs coordonnés sont nécessaires pour maintenir la paix et la stabilité sur le continent européen. C’est ce que fait activement l’OSCE. Je rappelle à cet égard la fameuse déclaration d‘Andreï Gromyko: « Il vaut mieux dix ans de négociations qu’un jour de guerre. »

 OSCE expliqué en 4 minutes … c’est très clair et concis …

Question: Dans ce cas, peut-on considérer l’OSCE comme une « Onu européenne »?

Réponse: La Plateforme pour la sécurité coopérative est devenue un élément primordial de la Charte de sécurité européenne, qui a créé le cadre pour une coopération entre les différentes organisations régionales « sous le parapluie » de l’OSCE. Il semblait effectivement à l’époque qu’il ne restait plus qu’un pas jusqu’à la formation d’une « Onu européenne »: adopter une charte réaffirmant le rôle central de la nouvelle organisation dans l’architecture de la sécurité européenne. Mais ce pas n’a jamais été franchi.

L’OSCE n’est toujours pas un sujet du droit international. En d’autres termes, ses décisions restent des recommandations. La charte n’est toujours pas adoptée. Au final, l’OSCE est un forum important pour débattre des problèmes paneuropéens, mais elle n’est pas devenue un centre de prise de décisions pour autant.

Question: Comment les priorités de l’activité de l’OSCE ont-elles évolué ces dernières décennies?

Réponse: Depuis le début, la Conférence pour la sécurité et la coopération en Europe servait à établir les « règles du jeu » dans la coexistence entre deux systèmes concurrents. Puis, pendant une courte période, elle représentait l’espoir de devenir un maillon central de l’architecture de sécurité dans la région euro-atlantique. A une certaine étape, nous avons effectivement réussi à maintenir l’OSCE à « l’avant-poste » des relations internationales.

Des démarches importantes, que j’ai déjà évoquées, ont été entreprises. Mais au final les pays occidentaux n’ont pas voulu mener le processus jusqu’à sa fin logique. Ils ont manifestement eu peur de perdre les « dividendes des vainqueurs dans la Guerre froide ».

Ont alors commencé des vagues interminables d’expansion de l’Otan ayant pour but d’aspirer les États d’Europe de l’Est dans l’orbite de l’influence américaine, et non de créer un système ouvert de sécurité européenne.

Nous continuons de considérer l’Organisation comme une plateforme prometteuse pour « redémarrer » la sécurité européenne. Le fait est que le potentiel de l’OSCE est très sous-exploité.

Au lieu de construire des ponts entre les parties en conflit, la seule structure qui englobe tous les pays de la région euro-atlantique et d’une partie de l’Eurasie travaille en grande partie « dans le vide », voire comme un instrument d’exacerbation de la confrontation.

La Russie n’est pas du tout d’accord avec une telle approche. Nous orientons les efforts de l’OSCE sur la désescalade de la tension en Europe et sur la lutte contre les défis transnationaux communs pour tous les pays: le terrorisme, les stupéfiants, les crimes dans le milieu de l’information, le crime organisé.

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Question: Il existe tout de même probablement des exploits au palmarès de l’OSCE en matière de sécurité et de coopération. Je ne fais pas allusion aux déclarations adoptées mais aux résultats concrets.

Réponse: Le principal exploit est la mise en place d’une large plateforme de dialogue entre les États de la région euro-atlantique et de l’Eurasie.

L’OSCE est la structure régionale chargée de la sécurité  la plus représentative.

Elle dispose de nombreux instruments pour régler les problèmes internationaux. Mais ils ne fonctionnent pas tous à part entière. J’en ai déjà expliqué la cause. Mais même le peu qui fonctionne réellement apporte au continent des « dividendes de paix » tellement nécessaires aujourd’hui.

Nous considérons l’OSCE comme une plateforme centrale pour la coopération avec l’Occident avec un grand nombre de participants. Aujourd’hui, il serait extrêmement difficile de créer quelque chose de ce genre à partir de zéro. L’OSCE travaille « par tous les temps ». De nombreux canaux multilatéraux de communication internationale ont été trop soumis aux fluctuations de la conjoncture politique. Prenez l’exemple du Conseil Otan-Russie, qui avait complètement cessé son travail aux moments des crises, c’est-à-dire précisément quand ce dialogue était le plus sollicité.

L’OSCE a prouvé sa nécessité en tant que « système anti-incendie », mais ses capacités sont bien plus importantes – et elles sont sous-exploitées aujourd’hui. L’Organisation est capable non seulement d' »éteindre les conflits », mais également de « construire des ponts » en rapprochant les positions des pays et en empêchant les futures crises. C’est une tâche très sérieuse à terme.

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Question: Malheureusement, en prenant le dernier quart de siècle, les conflits armés et les affrontements n’ont pas pu être évités en Europe. Dans les années 1990, des foyers sont apparus suite à l’éclatement de la Yougoslavie. Dans les années 2000, il y a eu les événements tragiques en Ossétie du Sud. Quels mécanismes existent aujourd’hui et peuvent (doivent) être élaborés à terme pour éliminer à terme les risques d’effusions de sang?

Réponse: Ce ne sont certainement pas les méthodes unilatérales de règlement des problèmes mondiaux, ni le modèle d’un « ordre basé sur des règles » imposé par l’Occident.

Seule une architecture de sécurité multilatérale permettra de régler les différends et les empêchera de passer à une phase chaude.

Certes, l’OSCE a connu de sérieux échecs. En dépit de la présence de missions sur le terrain, l’Organisation n’a pas réussi à empêcher l’agression des pays de l’Otan contre la Yougoslavie en 1999 et l’attaque de la Géorgie contre l’Ossétie du Sud en 2008. Mais cela ne signifie pas que la situation serait meilleure sans l’OSCE. Ces crises pourraient être bien plus nombreuses.

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Captain Anna Björsson, gender advisor with the Swedish Armed Forces Headquarters, speaking at a joint meeting of the Forum for Security Co-operation and the Permanent Council, Vienna, 7 October 2015. sur  https://www.osce.org/fr/reform-and-cooperation-in-the-security-sector 
L’OSCE concentre sur la réforme de la législation, la réduction des effectifs/la conversion des armées, la formation du personnel et le droit humanitaire.

L’Organisation a élaboré plusieurs instruments militaro-politiques pour réduire les risques de conflit, notamment le Traité Ciel ouvert et le Document de Vienne sur les mesures de confiance dans le secteur militaire. Pendant les sessions régulières du Forum de coopération en matière de sécurité sont examinées toutes les préoccupations des États liées à l’activité militaire en Europe.

Les États membres de l’OSCE s’informent mutuellement des exercices militaires qu’ils mènent. Ces dernières années l’OSCE a lancé un autre format important: le « dialogue structuré » sur la sécurité. Il permet aux experts nationaux des ministères de Défense d’étudier des mesures concrètes pour réduire les risques d’incidents militaires et favoriser la désescalade de la tension.

En ce qui concerne les nouveaux mécanismes éventuels, à l’étape actuelle, malheureusement, il est plutôt question du maintien de ceux qui existent. Les Américains et leurs « subordonnés » de l’Otan ont mis le cap sur le démantèlement progressif de la base d’accords juridiques sur le contrôle des armements. Le Traité adapté sur les forces conventionnelles en Europe n’a pas pu entrer en vigueur à cause de la position de l’Alliance. Les États-Unis se sont retirés des traités sur l’ABM et les forces nucléaires à portée intermédiaire.

En 2008, la Russie a proposé d’élaborer et d’adopter un Traité sur la sécurité européenne.

Nos idées concrètes, posées noir sur blanc, restent sur la table des négociations. Nous serons prêts à les évoquer objectivement quand les partenaires occidentaux seront mûrs pour cela. Nous notons que la pensée politique occidentale se meut déjà dans ce sens. Nous avons entendu avec intérêt les récentes déclarations du Président français Emmanuel Macron concernant la nécessité de repenser l’architecture actuelle de la sécurité en Europe et le rôle de la Russie dans celle-ci.

l’OSCE à Prague (11-13 septembre 2019) arton1253

Question: Certains sommets de l’Organisation n’ont pas débouché sur une « déclaration finale ». Cela signifie-t-il l’absence d’entente dans vos rangs? Si oui, quel est le fond des différends?

Réponse: Les sommets de l’OSCE se soldent généralement par l’adoption de documents finaux concrets. Prenez le dernier sommet d’Astana en 2010, où a été adoptée l’importante Déclaration d’Astana. « Sur la voie vers une communauté de sécurité ». Malheureusement, on ne peut pas dire la même chose des réunions du Conseil des ministres des Affaires étrangères des pays membres de l’OSCE. Aucune déclaration politique ministérielle n’a été adoptée depuis 2003. Cela reflète le maintien de sérieux différends au sein de l’Organisation.

Il est avant tout question des situations de conflit au règlement desquels participe l’OSCE: le Haut-Karabakh, la Transnistrie, la Transcaucasie et, évidemment, l’Ukraine. Certains pays cherchent souvent à inscrire dans les déclarations politiques des formulations notoirement inacceptables, ce qui empêche d’adopter un document commun. Mais cela ne signifie pas que le travail en ce sens stagne. Les négociations se poursuivent et des démarches pratiques concrètes sont entreprises pour régler les situations de crise. Mais ce n’est pas toujours reflété dans des déclarations politiques.

OSCE 1975 HELSINKI 87647  Erich Honecker (l) de la République démocratique allemande et Helmut Schmidt de la République fédérale d’Allemagne lors de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, tenue à Helsinki en 1975.– https://www.osce.org/fr/mc/87648
Question: Et, pour terminer, pouvez-vous expliquer le principe de participation à l’OSCE? Si cette organisation « élabore des mesures pour réduire la confrontation armée et renforcer la sécurité en Europe » (je cite Wikipédia), en quoi les États-Unis, le Canada, l’Ouzbékistan et d’autres pays éloignés du Vieux Continent sont-ils concernés? Il est encore possible de comprendre les Américains, qui influencent significativement les affaires dans le monde entier, mais pourquoi des pays asiatiques lointains et peu avancés y sont présents?

Réponse: L’OSCE réunit les pays qui s’associent directement à la sécurité européenne. Il est avant tout question des États signataires de l’Acte final d’Helsinki de 1975. C’est pourquoi tous les pays qui ont fait partie de l’URSS et de la Yougoslavie participent à part entière au travail de l’OSCE.

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Question: Selon les documents, la Russie prône des règles et des principes communs pour tous en matière de sécurité paneuropéenne. Mais qui s’y oppose? Et que se cache-t-il derrière la « pratique des doubles standards » – je cite la déclaration des pays de la CEI de 2004?

Réponse: Vous avez parfaitement raison, les règles et les principes communs pour tous sont la pierre angulaire de la politique russe en matière de sécurité paneuropéenne, qui inclut, dans le contexte de l’OSCE, trois éléments: militaro-politique, économico-environnemental, et les droits de l’homme.

Dans le secteur militaro-politique tout est assez transparent, compte tenu de la ligne des collègues occidentaux visant à tracer des lignes de démarcation selon le principe de bloc « ami-ennemi ». Ce fut le cas pendant la Guerre froide, et approximativement la même chose se produit aujourd’hui – mais dans un nouveau cycle de démarcation plus puissant.

La Russie, qui, à la demande du gouvernement légitime de la Syrie, aide ce pays à préserver sa structure étatique, est accusée de soutenir le « régime dictatorial » de Bachar al-Assad. En même temps, les pays occidentaux qui ont participé aux bombardements de l’Irak et de la Libye cherchent à s’imposer au monde comme les véritables porteurs et protecteurs de la démocratie, au nom de laquelle, selon eux, il est possible de commettre de tels actes.

Nous voyons cette même pratique du deux poids deux mesures aujourd’hui en Ukraine, dont la population est devenue l’otage du choix artificiellement imposé au profit des fameuses « valeurs libérales », qui cachent la volonté de l’Occident de soumettre ce pays à son contrôle total aussi bien sur le plan militaro-politique qu’économique.

Les droits de l’homme sont utilisés par nos opposants à leurs fins politiques étroites.

Nous le voyons bien à l’OSCE, où l’on cherche encore à nous imposer unilatéralement « la seule vision juste » des droits de l’homme, tout en ignorant franchement les graves disproportions entre les déclarations à ce sujet et la situation réelle dans la plupart des États « à l’Est de Vienne ».

Ce qui explique en grande partie la rhétorique agressive envers la Russie visant, d’une part, à diaboliser notre pays aux yeux de la société occidentale et, d’autre part, à créer des prémisses pour « serrer la vis » dans le domaine des droits de l’homme dans leur propre pays, où les anciens mécanismes de cohésion qui avaient fait leurs preuves dans les conditions de désintégration socioéconomique de la société ne fonctionnent plus.

Bien évidemment, nous faisons tout pour nous opposer à cette immense pression, parce que nous comprenons que la protection des intérêts de la Russie, entre autres, dépend de l’efficacité de notre travail sur cet axe primordial de la politique étrangère. Sachant que nous restons toujours disposés au dialogue même avec nos détracteurs les plus enragés, parce que nous espérons que le bon sens prendra un jour le dessus sur les notions momentanées.

Logo de l'organisation
Carte de l'organisation
  • États participants EN VERT
  • États partenaires EN ORANGE
Situation
Création Juillet 1973 : CSCE
 : OSCE
Type Organisation internationale de coopération
Siège Drapeau de l'Autriche Vienne (Autriche)

SOURCE/ http://www.mid.ru/fr/foreign_policy/news/-/asset_publisher/cKNonkJE02Bw/content/id/3879985

Une réflexion au sujet de « 3533 – Interview d’Alexandre Loukachevitch, Représentant permanent de la Fédération de Russie auprès de l’OSCE, au quotidien Rossiïskaïa gazeta, parue le 29 octobre 2019 »

  1. J’ignorais tout de cette « organisation » , merci
    Admirable la diplomatie Russe, il est évident qu’il aurait pu être plus virulent envers nous, mais ils ont une université de Diplomatie, ce qui n’existera jamais chez nous, et quand on voit les nullités qui se succèdent nous n’avons pas de quoi en être fier.

    J'aime

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