3376 – Bernard Cazeneuve… «L’Europe n’a pas assez tenu compte de la pérennité et de la profondeur du fait national» 29 Juin 2019

  Par Bernard Cazeneuve
Mis à jour le 29/06/2019 à 20h57 | Publié le 29/06/2019 à 20h57

FIGAROVOX/DISCOURS- L’ancien premier ministre a prononcé le discours de clôture de la deuxième édition des Conversations Tocqueville consacrée à «L’avenir des nations». En voici la version intégrale.
 Anna Palacio, Stéphanie et Jean-Guillaume de Tocqueville, Ambassadeur Craig Stapleton

Madame la Ministre (Ana Palacio),

Monsieur l’Ambassadeur (Craig Stapleton),

Chers Stéphanie et Jean-Guillaume de Tocqueville,

Mesdames et Messieurs, chers amis,

C’est un grand plaisir pour moi que de vous retrouver, cette année encore, dans ce lieu d’exception – lieu de mémoire, d’histoire et de réflexion – qu’est le château de Tocqueville. Je vous remercie de m’avoir convié à m’exprimer devant vous à l’occasion de cette deuxième édition des «Conversations Tocqueville»[1].

L’année dernière, nous avions réfléchi ensemble sur l’état de la démocratie en Occident [2] et sur les crises qui l’affectent.

Nous avions notamment évoqué le fossé qui ne cesse de se creuser entre les élites et le peuple. La récente crise des Gilets jaunes, particulièrement spectaculaire, en a révélé la profondeur, pour ce qui concerne la France. Nul d’entre nous alors n’aurait pu, il y a un an, prédire la forme que cette colère sociale emprunterait. Toutefois, une «intuition collective», pour parler comme Tocqueville à la veille de la révolution de 1848, nous saisissait déjà, et nous avions exprimé nos craintes que «le sol [ne] tremble à nouveau en Europe».

Ces derniers mois, j’ai ainsi rouvert une nouvelle fois le volume que Tocqueville a consacré à ses Souvenirs de 1848, et l’actualité de ses analyses m’a frappé. Vous me permettrez une citation, des plus significatives à mes yeux.

«Comme toutes les affaires se traitaient entre les membres d’une seule classe, écrit-il, cette singulière homogénéité de position, d’intérêt et, par conséquent, de vues, qui régnait dans ce que M. Guizot avait appelé le pays légal, ôtait aux débats parlementaires toute originalité, toute réalité, partant toute passion vraie.»

Et Tocqueville ajoute, avec une remarquable acuité:

«à tout prendre, la méthode la plus sûre que puisse suivre chez nous le gouvernement, pour se maintenir, est de bien gouverner, de gouverner dans l’intérêt de tout le monde».

Sans nul doute ces lignes méritent-elles d’être relues et méditées. Je n’en dirai pas davantage.

Cette année, vous avez choisi d’approcher la crise de la démocratie sous un angle différent, celui du retour des nations dans l’horizon de nos préoccupations, face aux grands défis contemporains.

Le sujet n’est d’ailleurs pas sans lien avec les crises que nous affrontons, dès lors que les questions fondamentales que celles-ci nous posent sont bien celles de la communauté de destin – autrement dit, la Nation – que nous sommes capables de former en France, non seulement dans le contexte d’inégalités sociales et territoriales qui demeurent à l’échelle nationale, mais aussi dans le contexte d’une mondialisation avancée qui perturbe les modes de vie, fragilise les cultures nationales, déséquilibre les territoires et entraîne une concurrence féroce entre les États – une concurrence souvent même déloyale – à l’échelle internationale.

Il y a toujours dans la masse de ceux qui parlent et qui pensent, des individus qui préfèrent le nationalisme à la Nation. Ils font incontestablement plus de bruit mais ils se trompent.

C’est donc ce retour des nations au tout premier plan de la scène internationale que nous devons interroger hier et aujourd’hui.

Des nations en tant qu’acteurs majeurs de l’ordre ou du désordre mondial. Un désordre dont nous avons constaté un nouvel épisode ces derniers jours, avec l’aggravation des tensions entre les États-Unis et l’Iran.

L’un des faits majeurs auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui, c’est la crise – profonde – du multilatéralisme, en Europe comme dans le monde.

Mais le paradoxe, c’est que le multilatéralisme, que nous avons patiemment construit depuis 1945 pour éviter de renouer avec les errements meurtriers des décennies antérieures, entre en crise au moment même où nous pénétrons véritablement dans un monde multipolaire.

  • Si nous prenons un peu de recul par rapport à l’actualité immédiate et que nous faisons l’effort de retrouver un minimum de profondeur historique, que constatons-nous?

Nous assistons actuellement à la violente remise en cause des grandes évidences – domination occidentalemonde multipolaire intégration européenne, progrès inexorable de la démocratie libérale – sur lesquelles nous avions vécu pendant trois décennies, de la fin de la Guerre froide aux années 2010, jusqu’au Brexit et à l’élection de Donald TRUMP à la présidence des États-Unis.

Nous assistons actuellement à la violente remise en cause des grandes évidences – domination occidentale, multilatéralisme international, intégration européenne, progrès inexorable de la démocratie

Pour éclairer mon propos, permettez-moi de faire un bref retour liminaire dans notre passé récent. Repartons de l’année 1991-1992.

1991, c’est d’abord, évidemment, la chute finale de l’URSS et la disparition définitive du principe de bipolarité qui avait régi les relations internationales pendant des décennies.

1991, c’est aussi la proclamation, par le président George BUSH, du «nouvel ordre mondial» dans les sables du désert irakien. Un «nouvel ordre mondial» dominé par les États-Unis, dans un monde désormais unipolaire.

Par là même, l’année 1991 correspond au triomphe de l’ «équation libérale», celui du modèle de la démocratie occidentale, du primat des droits de l’homme et de l’économie de marché.

À l’époque, ce paradigme a voulu nous faire croire de manière totalement abusive à la «fin de l’histoire», selon la fameuse formule de Francis FUKUYAMA, c’est-à-dire à l’achèvement d’une histoire enfin pacifiée et réconciliée avec elle-même.

Le progrès démocratique libéral apparaissait dès lors comme l’horizon indépassable de l’humanité, enterrant par définition tout risque de conflit et toute possibilité d’alternative, quelle qu’elle fût.

Nombre de dirigeants occidentaux se persuadèrent alors que le temps était enfin venu de toucher les dividendes d’une paix mondiale sous hégémonie américaine.

En vérité, sans doute eussions-nous dû manifester une plus grande humilité et simplement constater qu’une époque se fermait, mais que, comme nous en avertissait François Furet à la toute fin du Passé d’une illusion, le répertoire de la démocratie ne se clôturait pas pour autant, et avec lui, plus généralement, celui de l’inventivité politique des hommes, pour le pire comme pour le meilleur, et quel qu’en fût le prix.

Certes, ce «nouvel ordre mondial» américain n’aura, au fond, duré qu’une décennie à peine, dès lors que les attentats du 11 septembre 2001 en ont sonné le glas, ô combien tragiquement. Mais l’illusion perdurera encore quelques années durant, tant l’histoire du monde et l’opinion des hommes avancent selon des rythmes différents. On l’a vu au Moyen-Orient dans les années 2000, avec le projet fou nourri par les néoconservateurs américains d’imposer la démocratie libérale par la force militaire, et ses conséquences terribles dont on paye encore aujourd’hui le prix.

Parallèlement, au cours de ces mêmes années, le concept de Nation, dans son acception moderne et sa réalité géopolitique, a été progressivement remis en cause, du moins en Europe.

Il l’a été par la construction européenne elle-même,

  • telle qu’elle s’est faite à partir de 1992 et l’adoption du Traité de Maastricht,
  • le choix de l’union monétaire et le saut assumé vers une supranationalité accrue.

Pendant près de 20 ans, le mot d’ordre devient: «toujours plus d’intégration européenne», parallèlement à un élargissement de l’UE en direction de l’Est du continent.

L’Union européenne s’est alors bâtie autour d’un consensus institutionnel reposant sur l’indifférence, la défiance, voire parfois la disqualification des nations

L’Union européenne s’est alors bâtie autour d’un consensus institutionnel reposant sur l’indifférence, la défiance, voire parfois la disqualification des nations, au point que certains ont rêvé à haute voix d’une Europe «post-nationale».

Je pense notamment au philosophe allemand Jürgen Habermas.

Jacques Delors a eu beau inventer le concept oxymorique de «fédération d’Etats-nations» pour qualifier la nature du projet européen, il n’en demeure pas moins que c’est l’idée même de Nation qui s’en est trouvée contestée.

Ainsi, lorsqu’en 1995, depuis l’hémicycle du Parlement de Strasbourg, François Mitterrand a rappelé aux peuples européens que «le nationalisme, c’est la guerre», beaucoup ont vite fait de tordre la signification de son propos, confondant sciemment nation et nationalisme afin de congédier la première en l’assimilant au second.

  • Ces grands paradigmes que je viens de rappeler à grands traits sont aujourd’hui, comme je l’ai dit, largement remis en cause. Pour quelles raisons?

Je crois que l’Europe, au cours de ces dernières années, n’a pas assez tenu compte des réalités nationales, de la pérennité et de la profondeur du fait national héritage de l’Histoire –, de la puissance des intérêts nationaux, que l’on a même eu tendance à occulter ou à sous-estimer. Sans doute en payons-nous le prix aujourd’hui.

Car l’identité singulière des peuples, la prégnance de leurs histoires respectives, certes enchevêtrées les unes dans les autres, constituent des réalités fortes qui persistent à structurer nos façons collectives d’être au monde et d’habiter le monde.

Par conséquent, il serait absurde et vain de vouloir disqualifier les nations de manière systématique, en tant qu’elles seraient accusées de tous les maux et responsables de toutes les guerres. Car c’est oublier que, pour les peuples, elles constituent également une force projective.

C’est au nom de l’idée qu’ils se faisaient de la Nation française – la Nation comme espérance, comme accès à l’Universel, comme réalité vivante envers et contre tout – que le général De Gaulle et les Résistants se sont levés contre l’occupant, mais aussi contre le pseudo patriotisme dévoyé du maréchal Pétain et sa conception régressive, soumise et défaitiste de la France réduite à sa portion congrue.

C’est au nom de cette même conception ambitieuse et universaliste que Régis Debray a pu opposer, par le passé, la «nation selon De Gaulle» à la «tribu selon Le Pen». Et sans doute est-ce aussi au nom de cette idée-là de la Nation que les Français, par millions, sont descendus dans les rues de France, le 11 janvier 2015, pour clamer leur attachement à nos principes fondamentaux et leur refus farouche de la barbarie obscurantiste.

  • De surcroît, poser la question de la Nation, c’est poser celle de la démocratie. Quel est le niveau le plus adéquat pour rendre possible, dans des conditions optimales, l’exercice de la délibération et de la prise de décision collectives par les citoyens?

J’en reviens à mes considérations initiales en lien avec la crise des Gilets jaunes. Il est évident que l’essor de la mondialisation a déconnecté l’espace où les décisions sont prises et celui où vivent nos concitoyens, ce qui n’a pu manquer de susciter chez ces derniers des inquiétudes bien légitimes. Auparavant, la souveraineté du peuple et la primauté du droit étaient exercées à la même échelle.

Ce n’est plus entièrement le cas aujourd’hui. L’État-nation est concurrencé par les instances supranationales, diminué par la mondialisation, miné par la puissance des marchés financiers, des GAFAM et des grandes firmes multinationales.

Et cela, le citoyen le perçoit, ne serait-ce que confusément. D’où la désaffection et la dévaluation de la politique, la montée qui semble inexorable de l’abstention électorale et les ravages du discours de l’ «à quoi bon?».

D’où, aussi, le succès des partis populistes, lesquels se nourrissent de la peur des citoyens de perdre leur souveraineté, peur qu’ils manipulent et instrumentalisent.

À cet égard, pour arriver au pouvoir ou s’y maintenir, ces partis ou certains de leurs leaders n’hésitent pas à se compromettre avec des puissances étrangères, et par là même à trahir leur propre pays, comme on l’a vu récemment en Autriche.

C’est le coup classique des pseudo défenseurs de la Nation qui donnent des leçons de patriotisme sourcilleux à la terre entière pour mieux dissimuler leur propre faillite morale. Le pétainisme comme état d’esprit n’est point une singularité française.

Toutefois, ces partis ne tirent pas leur succès uniquement de l’incapacité des démocraties libérales à limiter la puissance des marchés financiers, puisqu’ils obtiennent aussi de bons résultats électoraux dans des pays aisés, notamment en Scandinavie («Vrais finlandais», Parti du peuple danois, Démocrates suédois) peu en proie aux difficultés sociales. Ce n’est pas non plus seulement à cause des politiques monétaires de l’UE, puisque le populisme monte en puissance également en dehors de la zone euro et en dehors de l’UE, par exemple en Norvège ou en Suisse.

Sans doute les promesses populistes répondent-elles donc aussi à des attentes beaucoup plus diverses et plus larges que celles qui concernent la défense des seuls intérêts économiques des citoyens désorientés face la mondialisation.

La crainte de voir l’identité nationale se dissoudre dans un multiculturalisme normatif, parfois même la peur de l’étranger, la peur de l’autre, la xénophobie, constituent aussi des éléments à prendre en compte.

L’insécurité culturelle est là un ressort puissant du vote populiste, surtout lorsqu’il s’articule à la crainte du déclassement individuel et collectif.

La crainte de voir l’identité nationale se dissoudre dans un multiculturalisme normatif, parfois même la peur de l’étranger, la xénophobie, constituent aussi des éléments à prendre en compte

Je songe notamment aux pays d’Europe centrale. Après avoir vu, des décennies durant, leurs cultures nationales niées par le communisme, ils ont été très vite – trop vite, peut-être? – intégrés à l’Union européenne et à ses acquis communautaires, sans même avoir eu le temps de mener un dialogue avec leur propre histoire longtemps étouffée. Une étape a été manquée, dans ces pays traumatisés par l’Histoire du XXe siècle.

On comprend mieux, dès lors, la réaction obsidionale de ce que Milan Kundera a nommé les «petites nations» d’Europe centrale, dans un très bel article publié par la revue «Le Débat» en 1983 («Un Occident kidnappé ou la tragédie de l’Europe centrale»).

«La petite nation, précise-t-il, est celle dont l’existence peut être à n’importe quel moment mise en question, qui peut disparaître et qui le sait. Un Français, un Russe, un Anglais n’ont pas l’habitude de se poser des questions sur la survie de leur nation

Dix ans plus tard, Kundera ajoutera, dans Les Testaments trahis:

«ce concept n’est pas quantitatif, il désigne une situation, un destin: les petites nations ne connaissent pas la sensation heureuse d’être là depuis toujours et à jamais (…) car leur existence est question».

Mais en vérité, ce sentiment que décrit Kundera a fini par gagner un nombre croissant de citoyens européens, lesquels ont l’impression que leur destin collectif leur échappe au profit, comme je l’ai dit, d’entités a-démocratiques échappant à leur contrôle, tandis que les gouvernants, pour les mêmes raisons, leur apparaissent impuissants.

Dans cette perspective, j’y insiste, je pense qu’il est fondamental de considérer le changement d’échelle entre le cadre de l’État-nation et les lieux de l’exercice du pouvoir. Redonner aux citoyens la possibilité de prendre leur destin en main, et leur en donner la conviction forte, tel est l’enjeu fondamental pour nos démocraties nationales dans les années qui viennent.

Le problème, ce n’est donc pas la Nation. Les difficultés surgissent et les risques se multiplient lorsque la Nation est étouffée ou niée, je l’ai dit, ou bien quand elle n’est pas articulée avec une conception multilatérale de l’ordre international. Les deux sont consubstantiellement liées, dès lors que l’on prône la paix, la stabilité, le dialogue et la coopération. Nous connaissons tous la fameuse phrase de Jean Jaurès, selon laquelle

«un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, mais beaucoup y ramène».

Or, aujourd’hui, si nous assistons sur la scène internationale à une réaffirmation puissante des nations, c’est malheureusement de manière de plus en plus souvent agressive, dans le seul et unique souci de leurs intérêts propres, au point de transformer le droit en instrument de la force arbitraire, et ce, au détriment du dialogue, de la négociation, du respect des traités et de la quête du point d’accord, bref de la prise en compte de l’altérité.

C’est le cas à l’intérieur même de l’Union européenne, avec la fragilisation du couple franco-allemand, et surtout, dans une fuite en avant suicidaire, avec le Brexit et la montée en puissance des partis eurosceptiques, voire anti-européens, à l’Ouest comme à l’Est – on l’a encore constaté lors des dernières élections européennes.

De plus en plus d’États membres de l’UE sont dirigés par des gouvernements ouvertement hostiles à l’intégration européenne: pensons ainsi à la Hongrie de Viktor Orban, ou bien à l’Italie de Giuseppe Conte, Matteo Salvini et Luigi Di Maio.

De puissantes forces centrifuges sont à l’œuvre, qui travaillent l’UE de l’intérieur et prennent le risque de la faire imploser.

C’est le cas aussi à l’échelle internationale, avec des États-Unis à la politique pour le moins erratique entre retour au protectionnisme et à l’isolationnisme,

retraits unilatéraux de traités majeurs tels que la COP 21 ou l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien,

menaces et déclarations belliqueuses – on le voit avec l’Iran -,

provocations multiples et choix de la politique du pire dans la zone israélo-palestinienne.

Je pourrais également mentionner la politique «phagocyte» de la Chine,

la volonté d’expansion territoriale de la Russie de Vladimir Poutine – régime «illibéral» ou «démocrature» –

ou bien les évolutions inquiétantes du Brésil de Bolsonaro.

Sans oublier la menace que le terrorisme djihadiste fait peser sur plusieurs États au Moyen-Orient, en Afrique, en Europe et en Asie du Sud-Est.

Nous sommes donc entrés dans une ère d’incertitude maximale, où la perspective à plus ou moins long terme d’une nouvelle guerre à l’échelle internationale ne relève plus complètement d’un délire de l’imagination. Si demain les États-Unis devaient entrer en guerre contre l’Iran, les conséquences de la déflagration pourraient être catastrophiques, au Moyen-Orient bien sûr, mais aussi en Europe.

  • Face à de tels risques, que faire?

D’abord renforcer l’échelon européen, ce qui ne signifie certes pas continuer la fuite en avant dans la supranationalité à coups de traités successifs. Car cette méthode a échoué. Cependant, nous commettrions une grave erreur en opposant la nation à l’Union européenne. Elle en est la brique de base, la condition de possibilité.

Ce qui est important, c’est de savoir, et donc préalablement d’établir, les pouvoirs que nous souhaitons déléguer à l’échelon européen, pour quelles raisons, dans quels buts et contrôlés par qui.

  • Quels sont les grands sujets contemporains qu’une Nation, quelle qu’elle soit, y compris la plus puissante, ne peut affronter seule, dès lors qu’ils sont par définition transnationaux?

Telle est la question que nous devons nous poser et à laquelle nous devons répondre, car c’est ainsi que nous pourrons redonner à l’Europe sa raison d’être et son efficacité profondes.

À mes yeux, ces grands défis sont au nombre de cinq:

1- le changement climatique et les bouleversements qui affectent notre environnement naturel ;

2- le renforcement de la protection des droits fondamentaux des individus, parmi lesquels figurent l’égalité femme-homme, le droit à la formation tout au long de la vie, la promotion du socle européen des droits sociaux ;

3- la grande transformation numérique et les évolutions technologiques qui modifient aussi bien notre économie et nos industries que notre rapport à la souveraineté, voire à l’humain (je pense notamment aux intelligences artificielles, à l’homme augmenté, etc.) ;

4- la sécurité et la protection de nos concitoyens, dans le contexte d’une menace terroriste djihadiste toujours aussi forte: c’est un combat que nous allons devoir mener sans relâche pendant encore plusieurs années, le temps d’une génération au moins ;

5- enfin, la gestion des flux migratoires de plus en plus importants auxquels l’Europe est confrontée, ce qui implique tout à la fois la sécurisation des frontières extérieures de l’UE, la pérennisation et le contrôle efficient de l’espace Schengen et la mise en place d’un système d’asile performant à l’échelle européenne.

Voilà ce qui redonnerait tout son sens au projet européen. Et pour cela, nul besoin d’aller encore plus loin dans l’intégration. Nous devons au contraire privilégier une logique d’approfondissement ou d’achèvement de l’Union. Comme l’ont récemment écrit Hubert VEDRINE, l’ambassadeur Pierre SELLAL et le philosophe Luuk VAN MIDDELAAR,

«un point d’équilibre a peut-être été atteint dans la répartition des compétences entre les États membres et le niveau européen».

Ne cédons pas aux lyrismes faciles ni aux incantations hors-sol, régulièrement convoquées mais jamais concrétisées, telles que le saut fédéral, ou bien la création toujours imminente d’une véritable armée européenne, ou encore, innovation plus récente, d’un renseignement européen.

Il n’est pas utile de proposer des solutions irréalistes ou de modifier les traités. Il ne sert à rien d’exiger plus de fédéralisme chaque fois que nous sommes confrontés à une crise.

L’Europe doit fournir des réponses concrètes, cohérentes et complémentaires aux politiques nationales.

  • Par exemple, plutôt que de promouvoir un budget pour la zone euro pour lequel le compromis sera long à obtenir, pourquoi ne pas augmenter le Plan Juncker à 1000 milliards d’euros pour financer des projets dans le domaine de l’énergie durable ou des transports publics?

Je suis pour ma part fermement convaincu que le multilatéralisme n’est pas un choix, mais bien une nécessité historique qu’il ne faut pas saper à coups de barbelés ou de droits de douane.

  • Pourquoi ne pas mettre en œuvre un plan ambitieux de lutte contre la corruption au niveau européen, susceptible de mieux protéger nos entreprises face au risque que représentent les procédures extraterritoriales américaines?

Le durcissement actuel de la politique américaine suscite mécaniquement ce type d’interrogations, et face à une telle réalité, nous ferions preuve d’une grande naïveté en ne cherchant pas à protéger nos propres intérêts.

Dans une économie mondialisée, la question de la lutte contre la corruption est décisive. Il est donc urgent de rétablir un équilibre, de corriger l’asymétrie de la relation euro-atlantique en la matière.

Les États-Unis et l’Union européenne doivent pouvoir jouer à armes égales. Et c’est la raison pour laquelle j’ai proposé, il y a quelques mois, d’élargir les compétences du parquet européen à la lutte contre la corruption. L’action des autorités de poursuite se fonderait alors sur une directive européenne à caractère contraignant qui imposerait les mêmes règles à tous les pays de l’UE. C’est là un exemple parmi d’autres.

Bref, battons-nous sur des sujets concrets, pour lesquels nous sommes susceptibles d’obtenir des avancées concrètes et utiles pour nos concitoyens.

La même méthode doit nous inspirer au niveau international. Les États prennent et doivent continuer de prendre des engagements fermes entre eux, dans une logique multilatérale d’association et de coopération inter-étatiques. Nous savons ce que le multilatéralisme nous apporte. Nous ne savons pas ce que nous perdrions avec sa déréliction. Son affaiblissement affaiblit tout le monde. La remise en cause des traités internationaux sur le climat, les armes et le commerce rend le monde dans lequel nous vivons de plus en plus dangereux.

Je suis pour ma part fermement convaincu que le multilatéralisme n’est pas un choix, mais bien une nécessité historique qu’il ne faut pas saper à coups de barbelés ou de droits de douane.

Pour finir, je souhaite tracer quelques perspectives pour la France, nation politique par excellence.

Dans le contexte global que j’ai retracé, j’identifie quatre vocations essentielles que notre pays serait en mesure d’assumer, quatre grandes tâches qui sont d’ailleurs cohérentes les unes avec les autres.

1. Tout d’abord, défendre et protéger nos concitoyens, nos intérêts, nos principes et nos valeurs, sur notre sol comme partout où ils sont menacés, comme toute Nation a le droit et le devoir de le faire. C’est notamment ce que nous faisons depuis 2012 dans la lutte contre le terrorisme islamiste, lequel nous prend tout particulièrement pour cible. C’est ce que nous avons fait avec panache au moment de la Conférence de Paris sur le climat.

2. Ensuite, assumer le rôle que nous jouons dans nos zones d’influence traditionnelles, celles-là mêmes que nous ont léguées l’histoire et la géographie, l’espace méditerranéen, l’Afrique du Nord, le Sahel, le Proche-Orient. Qu’on le veuille ou non, la France est directement concernée par les événements qui traversent ces régions plus ou moins proches, ne serait-ce qu’en raison des vagues terroristes qui nous visent et des flux migratoires qui résultent de ces déflagrations. Nous devons être capables de gérer notre voisinage au sud, car les crises qui frappent la Méditerranée, l’Afrique sahélienne et le Proche-Orient conditionnent une part de notre propre avenir. Que nous le souhaitions ou non, la France est impliquée au Levant, comme elle l’est au Sahel, via notamment notre rôle dans le G5 Sahel.

3. Troisième vocation, renforcer notre rôle d’avant-garde au sein de l’Union européenne: je ne reviendrai pas sur les grands défis auxquels l’Europe doit faire face, mais à mes yeux la France peut porter, pour chacun d’entre eux, une parole d’entraînement de l’UE, qu’il s’agisse de l’urgence écologique (nous l’avons démontré avec la COP 21), de la lutte contre le terrorisme, de la gestion des flux migratoires, etc. Nous sommes légitimes à retrouver le rôle moteur qui a déjà été le nôtre au cœur de l’Europe.

Je rappelle, à cet égard, qu’à la suite du Brexit, la France sera dorénavant la seule puissance militaire et nucléaire de l’Union européenne. Cela implique des responsabilités particulières. Notamment celle de maintenir le partenariat stratégique avec le Royaume-Uni, notre ami et allié. C’est ce que j’ai plaidé il y a quelques mois, dans une tribune coécrite avec Lord Robertson, ancien secrétaire général de l’OTAN, et publiée à la fois dans la presse française et britannique.

J’y insiste: l’alliance entre nos deux pays demeure plus importante que jamais pour la sécurité de l’Europe.

4. Enfin, la France peut être, au XXIe siècle, une véritable puissance de médiation, un pont entre les cultures et les civilisations. Nous sommes capables d’incarner un pôle de sagesse et de raison, d’apaisement et de solidarité, dans un monde qui en manque de plus en plus et qui cède chaque jour davantage à la violence et à l’irrationalité.

C’est là ce que j’appelle de mes vœux, car c’est la plus belle des vocations pour un pays comme le nôtre.

Les principes universels que nous portons depuis plus de deux siècles – la Liberté, l’Egalité, la Fraternité et, j’y insiste, la Laïcité – nous y invitent.

Notre histoire singulière nous y conduit, avec ses ombres et ses lumières, les guerres de religions, la colonisation, mais aussi notre goût de l’altérité, nous qui formons le plus vieux pays d’immigration d’Europe.

Enfin, notre situation géographique elle-même nous y incite, au finistère occidental du continent européen, au carrefour du Nord et du Sud, tourné à la fois vers l’intérieur du continent à l’Est et vers le grand large à l’Ouest.

Nous savons qui nous sommes, une présence dans le monde, une continuité dans l’histoire. Cela nous dispense aujourd’hui de nous laisser embarquer dans des aventures funestes. Pour assumer notre vocation, nous n’avons plus besoin de faire systématiquement parler les armes, mais – ce qui est sans nul doute plus exigeant – d’illustrer nos principes, de donner de la voix et d’avoir le courage de dire NON quand la situation le commande. C’est ainsi que nous conserverons encore longtemps notre capacité d’influence dans le monde, celle d’une Nation unique au monde.

Je vous remercie.

Liens

  1. http://premium.lefigaro.fr/actualite-france/jean-guillaume-de-tocqueville-l-heritier-engage-20190627
  2. http://premium.lefigaro.fr/vox/monde/2018/06/10/31002-20180610ARTFIG00171-compte-rendu-du-colloque-conversations-tocqueville.php

SOURCE/http://premium.lefigaro.fr/vox/monde/bernard-cazeneuve-l-europe-n-a-pas-assez-tenu-compte-de-la-perennite-et-de-la-profondeur-du-fait-national-20190629

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